CHAPITRE XI
Excursions maritimes.
Une fois habitué au bateau à va|)eur fluvial, le bourgeois s'est demandé pourquoi il n'affronterait pas les flots amers sous la protection d'une chaudière à plus ou moins haute pression.
Aussitôt que l'industrie, aux aguets des caprices humains, eut vent de la démangeaison qu'éprouvait la société française en h personne de quelques flâneurs, elle publia des prospectus, et annonça de nombreuses parties de campagne sur l'eau, et de plus sur l'eau de mer.
La Méditerranée est la plaine liquide qu'on proposa de parcourir h frais communs, en pi(iue-ni(jue, comme les repas d'électeurs et de gardes iiaiiouanx.
Pour cinq cents francs on s'embarquera de l'ancienne cité des
Phocéens; cela signifie Marseille : ou ira friser les côtes de la Corse; on foulera le vieux sol romain ; on bivoua(|urra sous le beau ciel iiapolitniii, illustré parles harcarolles et le»
opéras - comiques ; ou doublera la .Sicile , dont on s'engage à montrer de loin les pirates. De 15 le navigateur s'élancera dans l'Archipel grec; il aura le droit de diner sur les ruines d'Athènes et d'emporter la pierre antique sur laquelle il aura repo.sé son assiette; il saluera le littoral de la vieille Troie , première patrie des chevaux de bois , puis on ■ cinglera vers la mer -=^ • Nuire; on s'embos- — sera dans le Bosphore : messieurs les voyageurs prendront terre à Constantinople , et ils auront tous sans exception et à tour de rôle leur entrée au sérail, le chef du bâtiment s'élanl muni à cet clTet de plusieurs cimtremarques.
Le voyageur s'élance dans le bâtiment au jour marqué pour le départ.
— Lève-t-on l'ancre, capitaine?... chaufTe-l-on pour la sortie du port?
Le capitaine fait observer à l'impatient navigateur qu'il est de mauvais goût de ne pas attendre les retardataires, et, pendant quinze jours , le passager braque sa lunette pour voir si ses compagnons de route arrivent.
Enfin on part.
Le capitaine avertit les touristes d'avoir à s'entendre entre eux sur les localités qu'ils veulent visiter.
— Nous les visiterons tontes , répond un enthousiaste peu réfléchi. Le capitaine ne répond pns; mais il lui prend une en\ic de rire
qu'il dissimule .sous une envie faible d'éterimcr. Eu vue de la Corse , quelqu'un dit : — Messieurs , si nous allions
saluer la patrie de Napoléon?
— Déjà à terre!
dit un avocat; il me Si mble qu'il faut être économes de notre temps : notre voyage ne doit être que de soixante jours.
— Et il y en a déj.i quinze de perdus à vous attendre, dit le premier embarqué.
Dans le voismage de l'Etna, un inonsieiu' propose de débarquer pour aller entendre chanter une sérénade indigène et manger un peu de macaroni.
iiiBi.ioiiii:;QUi-: pouti nmi:.
La proposiltoii csl ropousst'o.
Vn iiavli^ati'ur fait observer qu'il ne sei'ait cependant pas fàclié ili' r.ii>|ii)ii('i- à SOI) Opoihe un cliapc.ui do p.iille d'Italie.
— I. 'Italie, nionsieiir! (lit l'avucat , je l'aime autant (|in'\ous,
elle est la patrie du droit romain , et je demande à y descendre
Là-dessns une rixe s'engage entre les voyageurs qni ne veulent pas prendre terre en Italie et ceux qui sont pmir le dcibarquenieiit. l.e capitaine '^ardc la neutralité la plus obstinée.
Dans l'.Vrchipel, un \oyagem-, (pii est très-fort sur la mytliLili^ie, dit (pi'il ne S'iulTiira pascpi'on passe Cytlière sans y faire un voyage, il menace en cas de refus de détacher le canot du capitaine.
Le capitaine fait pousser à terre, et, à ([iiel pies brassées du rivage, îl annonce que ceux qoi veulent aborder ont le droit de se jeter à la nage.
Le mythologue est effrayé de la proposition. Vi\ dessinateur s<i contente de croqner de loin une affreuse Cythéréemie, (|ui liane sur la rive où dans des temps bien plus reculés la mer devint maman de Cypris.
Vn monsieur désire un congé pour aller dans l'intérie'jr des terres chercher quelque descendant de la famille d'.Ngamcnmon ; il a un penchant prononcé pour ce nom, pane que sa feonne se nomme Iphtgénie, et ([u'il a reçu au baptême le nom d'Achille.
Le capitaine, éprouvant le besoin de relâcher pour son propre compte, aborde à une île que personne ne demande h visiter; il
reste cin(( jours.
Les navigateurs aimeraient mieux jeter l'ancre ail leurs.
Les plus patients se couchent sur le
/-^-,»Mn-i^— ^ V.11 »v ffMtk rivage. et pèchent à
-l'^.Kl^B^^gsJIgSlJR^. 'HL^ri^-' '3 hgne; les antres ^ ' ' se livrent à leurs pas-
sions scientifiques.
Le temps a respecté
•^' ■ ['W^^'^'^^^^îS^lE^^ ^ ^ "" f^oiientde cor- -'>- - ^^!^;-=-i^;«S«,rn BÎR' niche qui pèse qua-
tre-vingt-dix kilos.
Deux archéologues jurent d'emporter ce bloc dans leur patrie; ils le chargent sur leurs épaules et le mènent jusqu'à la grève.
Un passager botaniste arrive caché sous une botte monstre d'herbages indigènes.
Les navigateurs non archéologues et noil herboristes, sous prétexte que le capitaine fait de son bâtiment une carrière de pierres cl un grenier à fourrages , demandent des dommages-intérêts.
On est bientôt dans les eauv du Bosphore... Voili Byzance! Le premier cri est : — Le sérail !
Le capitaine a promis sur son prospectus des entrées de faveur. . .
Mais, par malheur... des signaux qui ne sont connus quedu chef de bâtiment.'., annoncent que la peste est à Constantinople. Pour preuve, le capitaine fait passer sous le nez de ses pensionnaires une lettre parfumé»^ de vinaigre des qualre-vuleurs.
Au plus vite il faut lever l'ancre, et, après pas mal de jours d'une navigation attristée, on touche au port de la patrie. Les voyageurs se séparent pres<pie tous ennemis, il n'y en a pas un qui dise à l'autre, pas un non plus qui dise à la Méditerranée: • Au plaisir de vous revoir! »