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CHAPITRE VI

Chez le Commissaire.

Un vaudevilliste présente un jour une pièce sous le titre : Mal

noté chez le commissaire; il laisse son œuvre en répétition, émigré pendant quelques jours sous le prétexte d'une partie de pèche à la ligne , mais eu réalité pour se délivrer de l'horreur des premières répétitions, et huit jours après, quand il revient, le directeur lui apprend que son œuvre est suspendue par ordre. Cette formule laconique porte en elle . quelque chose de solennel qui

^^^3)]!^iBB?S^('?i t}' 'i""^^^ frappe d'atonie et permet à peine " la réflexion. Je ine rappelle en-

core l'impression que produisait êur moi. il y a quelques années, au Jardin des Plantes, cette piirase placardée sur l'enceinte continue de la fosse aux ours :

Par ordre, il est défendu, pour ia conservation des atiiviaux, de leur donner à mani/er.

II a fallu qm' je liis'c au moins vingt fois cctlc consigne avant d'.i\oir coiMpii.s la liberté d'esprit nécessaire ii l'analvse tie ce (actum administratif.

Mais revenons au vaudevilliste. Quand il eut repris ses esprit» (je ne dis pas son esprit, un vaudevilliste n'a pas le droit de le perdre) , il sut qu'un arrOf rensorial mettait le veto sur son œuvre.

Il fallut courir au ministère, et chemin faisant, l'auteur examinait sa conscience a\ec w\c sévérité de trappiste : avait-il péch contre la morale ou la polili<|ue? avait -il parlé réforme, sergen de ville ou gendarme? en faisant servir une salade h uu de ses pcr sonnages, l'aurait-il nommée barbe de capucin; ce qui serai allégoriquemenl répréhensible aux yeux du clergé î

lii de ses persomiagcs aurait-il dit à un autre : Tu me chercht castiltc (pour noise)? Évidemment la diplomatie pourrait voir l une allusion à l'Espagne.

Le vaudevilliste apprit, au terme de sou voyage, que c'était le titre seul de sa pièce que l'aréopage censurait.

« Comment, monsieur, vous voulez mettre sur une affiche... ces mots :

Mat noté chez le commissaire !

L'ACTELR. — Je ne vois rien de répréhensible pour la morale

ni pour l'orthographe.

Le Censeur. — Et pour l'ordre public, monsieur!... Comment une réflexion bien naturelle a-t-elie pu échapper à un homme aussi spirituel que vous (le vaudevilliste s'incline ) , aussi bien élevé que vous (seconde salutation du vaudevilliste)... Il fallait mettre iwur titre :

Mal noté chez monsieur le commissaire.

L'AiJTEOR. — C'est bien long... et la typographie? Le Censeur. — Il s'agit bien ici de typographie ! C'est à l'éducation du peuple qu'il faut songer. Comment voulez-vous qu'il s'habitue à dire nwnsieur te commissaire, quâiw h aura lu pendant trois mois votre affiche?

L'AliTEL'ii. — Eh bien , messieurs , va pour Mal noté chez 7nonsieur te comiuissairc. Mais si vous tenez à votre idée, je tiens h la mienne , ce sera bien laid en typographie.

Avant de se retirer, l'auteur demanda s'il avait le droit de changer de litre.

L'aréopage causa un moment à mi-voix, comme les conseillers de cour rojale qui s'invitent tout bas à dîner ou au spectacle, ce qwi fait très-bien la charge d'une conférence judiciaire sur les faitsde la cause. Et les censeurs répondirent Oui, a l'unanimité.

Le lendemain, l'affiche annonçait l'œuvre sous le titre : Mal noté dans le quartier.

Que conclure de là , lecteur?... quoi point de comparaison l'anecdote a-t-ellc avec le bal masqué? Le point de comparaison, le voici. L'autorité étant essentiellement chatouilleuse, et ses fibres d'amour-propre étant d'une sensibilité indicible, il faut , surtout à l'époque du carnaval, éviter de froisser son épiderme. J'ai un ami qui, depuis quinze ans, a toujours eu les meilleures places aux fêtes publiques. Là où la foule se presse il y a toujours un petit angle qui semble réservé [wur lui, comme une stalle louée en plein vent. Et tout son secret c'est de savoir ôler à propos son chapeau, et d'illustrer chaque individualité h laquelle il se recommande de la qualification qu'elle n'a pas l'habitude de recevoir du vulgaire.

S'il veut pénétier aux assises que les curieux envahi.ssent... il dit : Monsieur le garde municipal, permettez-moi de passer.

Pour lui , les magistrats en chapeau à cornes sont messieurs les sergents de ville; et je ne puis vous dite toutes les faveurs qu'il

nini,TOTiif:QUE pour rtre.

obtient. — A la translation des cendres de NapoU'on, il iStait appuyô sur 11' l'.iuiotiil de rarrlicvOque de l'aris.

i.'liuniilili'' est lt< passe-paiioni (|iii ouvre Lien des portes, et souvent en carnaval elle pourra fermer celle du violon.

Déliardeius pris en flagrant délit de danse prohibée, quand la main réjiressive de l'argus des bals vous aura appréhendés au collet, prenez une figure contristéc; ne faites pas de révélations, mais faites des aveux sur vos propres fautes.

Au lieu d'appeler le sergent de ville sicairc , janissaire, coraparcz-le au bon pasteur, flattez-le , appelez ses fonctions une magistrature; si vous êtes irés-bardi, nommez-les un sacerdoce, et vous verrez pleuvoir sur vous, dans ses rapports, la rosée des circonslances atténuanles.

Chez le commissaire, c'est- h-dirc chez inonsicur te commis-

irf , même jeu, même gain.

Comme à toute règle il y a exception , je ne nierai pas qu'il se présente quelquefois d'heureuses circonstances oii l'homme peut se montrer ù son juge dans cet état de noble orgueil de lui-même que la créature doit concevoir quand elle se croit faite à l'image du Créateur, même en costume de Kobert-Macaire.

Voici ce qui arriva un jour à un débardeur trés-connu dans Paris, chez un commissaire de police jadis viveur et qui avait été trèsconnu aussi par les débardeurs de son temps.

Le débardeur pris dans une lutte après le bal est amené chez le magistral...

i:t voici le résumé de l'interrogatoire de l'accusé :

Le COMMISSAIRE. — C'est encore vous, monsieur Adrien, qui venez ici T.,.

Le PnÉvESi'. — Je dirai comme Jacques le fataliste, monsieur le commissaire : sait-on où l'on va? J'étais parti avec l'intention de souper sans danser, et j'aurai peut-êire dansé sans souper...

Voici la cinquième fois qu'on vous amène à mon bureau depuis le commencement du carnaval, et il n'y a que trois jours qu'il est commencé.

C'est vrai , monsieur le commissaire , mais vous me rendrez

cette justice que c'est toujours pour la môme chose. Je suis un martvr de l'apostolat... je me ferais couper en quinze avant de céder un principe... même en matière de combat au chausson... On sait combien je suis chatouilleux sur cet article... et toujours ou m'attaque.

— Il ne faut pas répondre.

— C'est bien facile à dire cela, monsieur le commissaire; est-ce que l'homme est maître de ses sens et de son sang? Ceux qui disent que les sens se répriment... c'est qu'ils n'en ont plus... qu'en pensez-vous?,..

Le Commissaire. — Nous ne sommes pas ici pour discuter ces sortes de choses...

Vous n'êtes cependant pas très-fort sur votre arme , monsieur Adrien.

Adbien. — Sur le chausson? (Le prévenu, comme électrisé, fait un Imnd sur lui-même , et retombe à la position d'escrime populaire que vous voyez.

Le commissaire ne paraît pas ému... il promène froidement le regard sur l'exécutant, qui reste le corps immobile et fait manœuvrer ses bras comme le télégraphe quand les signaux se succèdent rapidement )

Le Commissaire avec flegme. — Votre garde est mauvaise. Lk Prévenu. — Ma garde! c'est celle de Lebouclier... Le Commissaire. — Alors vous l'exécutez mol... Lk PRiivEMi. — Oh! si vous n'étiez pas commissaire! !! Mais venez donc... venez donc... je voudrais vous faire iinmédiatement toiser l'asphalte.

Comme le vieux lion qui voit passer près de lui une gazelle , rugit et s'élance après elle ; de même le commissaire fraucijit l'hémicycle qui lui sert de prétoire : il n'a rien perdu de sa force et de son agilité, qui, avant la révolution de juillet, lui avaient acquis le sobriquet populaire de Maître à tous.

Il se place en ligne , mouline peu , bondit beaucoup, et un bruit sourd annonce bientôt que celui qui a porté le défi est vaincu.

Le débardeur se relève et saute au cou du commissaire , en le conjurant de lui montrer la botte secrète qu'il vient de lui porter.

Et le commissaire revient pour un moment à ses premières études , .'i ses premières amours.

Malheureusement pour messieurs les débardeurs , la réforme a frappé le commissaire dont je viens de parler ; maintenant il fait des éducations en Russie.

J'ai vu quelquefois aussi attendrir un sergent de ville au moyeu d'une petite ruse stratégique qui peut être renouvelée au besoin ; mais il ne faut expérimenter que sur un vieux soldat , c'est-à-dire qu'il faut se hâter de mettre notre prescription en pratique : car le vieux soldat disparaît tous les jours , je parle du vieux soldat auquel est applicable le fait que nous allons convertir en doctrine.

Débardeurs, si vous vous livrez à la danse prohibée par M. Delessert , faites en sorte de vous placer en vue d'un vieux sergent de ville à qui vous aurez demandé préalablement s'il a été de la vieille armée. S'il répond affirmaiivement , mettez-vous en place, hasardez quelques passes un peu mouvementées... Si le sergent de ville vous interpelle.. . cessez et dansez avec la chasteté d'une fleuriste qui se marie aux Vendanges de Bourgogne.

A la fin de la contredanse, approchez-vous du sergent de ville et dites-lui :

« Je vous demande pardon , mon brave , de m'être exposé à me voir rappelé à l'ordre...

— J'exécute ma consigne.

— Je ne vous blâme point , au contraire ; mais c'est une consigne qui doit être bien pénible pour vous , ancien soldat de l'Empire.

— Pourquoi cela?

— Je parie que vous ne vous êtes jamais rendu compte du motif qui fait proscrire la danse en question?

— Le motif....

— Oui.... eh bien, mon brave, je vais vous le dire : le cancan est originaire d'Egypte, il nous vient des Pyramides, du Caire et du pays des crocodiles.

— Possible.

— Ou ne le danse pas régulièrement comme ici; mais quand l'armée du général Bonaparte débarqua sur le Ml , elle prit les allures de la danse nationale : plus tard une partie de nos braves passa en Italie, une autre partie bivouaqua en Espagne; et dans ces pays la danse du troupier se mélangea de nouveau et prit un peu des divers caractères de chaque "ocalilé. Je me rappelle avoir

LE DÉBAROFIR.

tu aux fi'tps do Hiii'l, de Coiirhoviiii' et ili' Naiilfiro , les vieux prosnanis de la Ranic, ils lialanra'cnt li-nrs corps de droite !i K-i"clie avec nn mniiveinent l)eaucoii|i plus iiiari(ii(5 (pie celui du

(aml)our-Miajor en marche et qui ne ressemble pas mal à un

ballon an départ Les tamhours et les fourriers de la jenne Rarde,

cpii sont les Vesiris des ri^giments, nianpièrenl davantage encore le ntonvement.. . Ils furent les premiers pères du cancan, cpii a pris un peu de son cacliet à tons les peuples : comme les vieux troupiei^ leur ont pris un peu de leur vin et de leurs épouses.

— l'n peu beaucoup.,, répondra le serRcnt de \ille.

— Kli bien ! si on ne veni pa'i (pie la dan-.e en (piesiion se propage, c'est que le pouvoir est ombrayeiiv (cette plirasi' sera dite 5 voix basse), il craint tout ce qui sent l'I nipire , les pays de conquête.

— Mais on a bien apporté l'obélisque.

— Ça ne danse pas, cela, mon brave, et le gouvernement sait bien qu'il ne prendra envie à personne de se ronslruire du grands tuyaux sur ce modèle, à moins (pie ce ne soit pour les fabri(|ues de gaz hydropùne ; mais la danse , le gouvernement voudrait en avoir une à lui, une qui fût le type de l'époque... Nous avons bien la Kobert-.Macaire ; mais c'est encore de la contrefaçon du cancan d'Egypte , ça remonte à vous autres dont on ne veut plus. . . on vous trouve trop vieux, trop cassés, trop perruques, trop Chauvin — voilà |H)Hrquoi on proscrit le cancan. »

Après cette chaleureuse improvisation vous pouvez reprendre votre place an quadrille... et vous êtes srtr que le sergent de ville ne vous inquiétera plus de son regard inquisiteur... vous n'aurez plus devant les yeux l'iiorizon du

V'OLOtl,

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