‹ L'étudiantChapitre 191 sur 243 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

XiGs eaux thermales.

Il y a à peine un siècle et demi qu'un nommé Pierre , qui cumulait le métier de charpentier et la profession de czar des Russics de tontes les couleurs, se trouva pris d'une courbature dans la bourgade de Spa.

L'ouvrier aulocrnle s'avisa de boire un verre d'eau.

Iluif jours après, il lit appeler le bour;;meslrc et les rciieviiis, ci

leur tiul h peu près ce langage :

" Messieurs, "Je me porte h nier\eille gràrc S une lihalioii (|uc j'ai faite à jeun dans voire heau pays. Je Miiis dois beau coup... i> (Le czar mil la main à sa poche de côté, il avait adopté le gousset en usage chez ?-„,-i::^,.t.-'i^ >•«•'»' >v' ' —•.,..—— • A.v.ti -'^ |^,j cliaipcniicis. )

Le bourgmestre cl les échcvins s'inclinèrent et tendirent la main....

« Je vous dois beaucoup, continua le czar sans rien meliro dans la main des nuturitcs; cl je veux oj:

vous offrir un souvenir durable de ma reronnaissancc. Vous le recevrez sous quarante huit heures. »

Je vous laisse ù IJCnser h quels rêves chiinériijues se livrèrent le bourgmestre et les échcvins. EnGu ils furent averlis que l'auguste convalescent avait donné ordre de chercher dans la contrée la pierre la plus dure poSMlile ; et le lendemain, quatre forts iUoscoTiles apporlèrenl un marbre sur lequel enlisait : ICI j'ai Dt; ET J'AI £TÉ GUtIRt.

Signé PlEiini; , czar dce lUissics.

« Mettez cette enseigne sur Totre fontaine, ou, si vous l'aimez mieux, mettez votre fontaine sous cette enseigne , dit le prince avec bonté , et vous m'en direz des noavcllcs. »

Vingt ans après, toute l'Eurcpe connaissait l'eau de Spa ; le débit eu devint si prodigieux, qu'on fut obligé d'inventer cinq sources nouvelles à une lieue de distance l'une de l'antre.

C'est, comme on le voit, au czar Pierre qu'où doit l'invcnilon du ccrtiDcat-prospectus.

Toutes les annonces que nous retrouvons maintenant dans les journaux en faveur des sources thermales sont renouvelées du russe.

Vous lisez chaque jour :

« Son Excellence le ministre des... est jjarti pour les eaux bien- » faisantes de... » (le nom de la localité ne fait rien à l'affaire).

« Son Excellence le ministre de... que la France était au moment » de pleurer, est maintenant, grâce aux eaux de... en pleine conj> valescence ; hier , il a travaillé huit heures à empailler des bec- » Cgues. »

Ou bien :

» Notre célèbre cantatrice M... qu'une maladie de larynx qu'on » croyait incurable tenait éloignée de la scène, écrit de... (le nom n de la localité ne fait rien à l'affaire) qu'elle a retrouvé toute la » fraîcheur cl la sonorité de son timbre. »

Le lendemain , toutes les chanteuses de romances enrouées renoncent à la pâte Regnauld et parlent pour les eaux.

Ou bien encore :

• Lucine (c'est, comme on sait, le nom que la mythologie donnait » à la patronne des sages-femmes) , Lucine, qui jusqu'à c6 JCUr » s'était montrée sévère envers la jolie madame de... (le nom ne

• fait lien îi la chose), s'est laissé attendrir près des sources fécon- II (lanles de... (le nom ne fait rien à l'affaire]. »

A la lecture de crtic réclante mytliulngiiiue, les pères do fainillo en herbe vont retenir pour la mère future de leurs enfinls une |)laceh la diligence. S'ils ne sont pas du voyage, ils prient un parent d'accompagner leiu' moitié, alin (pi'flli' ne fasse pas ù'imiirudence. Jadis les soinces niinéiaUs a> aient (hatime leiu' s|)éi:ialilé curalive , elles s'étaient partagé en bonnes su-urs les maladies humaines | puis il y eut enipiéleinent, la Riierrea éclaté, la scission est venue, les nymphes minérales se sont bal lues il coups de feuilleton; puis un a compris (pie les témoins ne (levaient pas cire initiés à tous lc8 secrets de la fa.nille , l'affaire s'e-.t arraiig(''e. Ex-ci»i>lc: Les ."iources minérales de l'assy. On lit cet avis sur les murs de la baidieuc: « Les élablissemenls des eaux minérales de Passy , qui jusqu'à Il ce jour avaient été en rivalité, ne forment plus maintenant qu'une Il seule et même entreprise, et le public est averti que les deux Il sources ont les mêmes vertus curalives. »

La polémiiiue qui a eu jiuur but de donner l'avantage à l'une des deux ri\ales doit donc être considérée comme une sinq)le querelle académi([ne, un duel de mots.

Celte fusion en a amené bien d'autres, et maintenant il est convenu (|ue toutes les eaux guérissent tous les maux ; le moyen curatif dépend seulement de la dose du breuvage, et de l'heure it laquello on conscmmc le li(|uidc.

Un verre jiris Ions les malins îi jeun , pendant onze ans, broie la pierre et guérit les cr.;mpes réfradaires,

Deux verres en plein midi, au mois d'août, enlèvent radicalement les cngelm'cs.

L'hydropisic et les cors aux pied» se trouvent très-bien d'une

libation au crépuscule.

-C-' / l>i\ ij^^^îi^ // "\ v^ La stérilité ne

peut être combattue avec avantage qu'au clair de lune.

Quelques sources, hors de la coalition, ont conservé pour elles certains monopoles.

Un médecin a découvert l'année dernière une onde qui guérit du spleen français connu sous le nom de mal du pays , et auquel est très-sujet le pantalon garance.

Cette onde, récemment analysée et brevetée du ministre de la guerre, produit sur le conscrit l'effet du vin du crij pris en trèsgrande quantité.

Et tel tourlourou qui pleure à jeun sa chaamiërc cl son troupeau, au douzième litre du breuvage est consolé et chante de lui-même la romance de M. Scribe :

Ali ! quel plaisir d'être soldat !

Désormais le troupier français ira par étapes prendre les eaux aux frais de la pairie.

La calvacade, la roulette et la chasse sont les trois passc-temifi des colons des thermes.

Quand le sol est trop incliné , la cavalcade se fait h dos d'Imnime : cette espèce, dressée pour la course à travers monts, a mandat d'effrayer le cavalier par le récit varié des périls que chacun a ou aura à affronter. Chaque pas du sol est illustré d'une catastrophe dans laquelle le guide a figuré : il a vu rouler plus d'avalanches qu'il n'y a de petits pois primeurs dans un litre ; il porte un rosaire dont chaque grain est une dent d'un voyageur qu'il a soustrait aux précipices, et qui, par reconnaissance, a bien voulu permettre qu'on lui arrachât une canine ou une molaire. Si vous vous avisez de vous prendre de passion pour la cliasse

an chamois on sciilrninit îi l'is.ird , contrefaçon pyrf nf cnnc de l'hôte alpestre, \oiis aurez bien de l'agrément.

Vous partez avec votre fnsil, le guide vous hisse sur une pointe de roc h deux mille mètres au-dessus de la patrie liahiluelie des lapins, et vous attache à un arbre de crainte de vertige; il vous promet de rabattre sur vous le gibier. .. et il vous dit : " Ne bougez pas... atiendez-moi 15. •

Vous attendez une heure.... deux heures.... trois heures pas

de chamoi.s. .. pas d'isanl. . . et non plus pas de guide. Qu'est devenu Totrc cicérone? Il est allé chasser pour son propre compte sur une autre partie des cimes.... Il a porté sa proie au village voi.vin , et enfin il revient i vous en disant en patois :

■ Le chamois sent le Parisien, et il bat en retraite. ■> Comme, aprf's tout, c'est irésflalieur pour le Parisien , le chasseur sourit ; il se promet do |irendre ^a revanche, et, en attendant, il donne vingt francs 5 son guide.

. Aux eaux hors de France, la roulette s'est réfugiée. Chaque semaine il arrive un indigène des pays où le jeu est proscrit, et il annonce que le but de son voyage est de faire sauter la banque.

Cette classe de vojagoursne réside jamais plus de cinq à six jours dans chaque localité. Ce li'est pas la banque, c'est le joueur qui saute. Il est venu en calèche-poste, il part à pied.

Aux eaux, il parait deux fois par semaine une publication fort curieuse h la(|uelk' on est forcément abonné: c'est le Journal des Voyageurs , ou plutôt c'est la liste alphabétique des nouveaux venus. Il faut être fait à ce stjle pour ne pas être exposé à de nombreuses bévues. Vous lisez :

• M- S. A. le prince Narikitas, venant 'd'Athènes.

» La comtesse Totcska et sa lille , venant de Litiiuanie.

» M. Fendard, magistrat français. »

Traduit en langue familière cela signifie :

n Samuel ou Levi, marchand de tabac de contrebande.

• Madame .Malard ou Durand , tenant anciennement table d'hôte rue du Ilelder , et sa fille d'adoption , Elvina , sous-maîtresse. »

Enfin M. Fendard, magistrat français, est tout simplement M. Fraudard , huissier de l'aris ou de la banlieue , patenté sous le numéro 3687... ou autre....

Page 1