CHAPITRE IV
Des bosses musicales.
Musicien , connais toi toimf me
La Fontaine a dit avec une grande vérité :
Nul n'est content de .sa fortune, M mi^conlenl de son esprit.
SI le Bonhomme vivait de nos jours, nul douie qu'il n'ajoalâl un trait de plus à l'observation contenue dans le second vers, et qu'il ne tâchât de dire |)()éliqneinent que nul n'est mécontent de son esprit non plus tjucde sa musique. VLiinliuant, en effet, il n'est presque personne <pii ne se (latte d'avoir reçu du ci I une exquise organisation harmonique, personne (pii ne piétcnde juger la musi-
Li: MUSICIEN.
que, sentir la imisiciiip , faire de la nuisiiiiic. Kl ces prétentions sont toujours plus enllOes , pins tenaces, plus ombrageuses en raison
de ceciii'clles sont moins jusiiliécs.
/T^^!;^ L'aniour-propre musical est \rai-
mcnl féroce: examine/, ce chanlenr de société écorcliant une romance ; quels rej^ards indi;;nés, furibomis, il lance à la dérobée sur tous ceux des assistants dont la liynre n'exprime pas l'extase, le ravissement !
Dans ces moments-là, cet lionune comprend Uobespicrre.
De même , s'il vous est ariivé paifois de subir un insirumeniisie amateur , re|ir<icliez-lui , croyezmoi, toutes les mauvaises actions |M>ssibles, plutôt qu'une mauvaise organisation musicale ou une prédisposiii.iii aux couacs. Ce sont là des injures i\u un |)rétendu musicien ne pardonne |)oint ; s'il ne se contente pas de vous mépriser profondément , il vous ciierchera querelle, il se brouillera avec vous, il vous vouera une liaine corse. Sans \ouloir faire un puéril jeu de mots , on peut dire qu'ici-bas l'iiirmonie est une source de discorde. Combien encore d'honnêtes garçons, qui auraient |hi faire le charme et l'oriKment de la société par leurs excellentes qualités , cl qui en font la désolation par leurs cavalines, leur \iolon ou leur cornet 5 piston ! S'ils ne se fussent mis dans la tête d'être chanteurs on instrmneniistes quand même, ils auraient été partout icchercliés , fêtés , adorés ; et , grâce à celte frénésie mélodique , ils deviennent fastidieux à leur famille, redoutables à leurs amis, en
abomination à leurs voisins. Se présentent-ils dans une réunion, avec un rouleau de romances sortant de la poche, ou une boîte d'instruments, la vue de ces objets produit presque autant d'effroi qu'une trousse de chirurgien.
Dans la maison qu'ils habitent et qu'ils agacent du soir au matin de leurs accords forcenés , chaque étage est pour eux uu foyer d'inimitiés, de malédictions. Nous plaindrions fort les oreilles du diable s'il rcce\ail tous les musiciens amateurs qu'on lui envoie h ciiaque instant de la journée.
Il est évident qu'on éviterait tous ces malheurs (et, certes, l'expression n'est pas trop forte, nous en appelons à ceux qui logent à côté d'une gamine, d'un piano, d'une clarinette, etc.) , si la musique n'était cultivée que par les êtres réellement nés musiciens. En conséquence , nous crovons devoir reproduire , d'après le docteur Gall , le détail et la description des bosses qui indiquent la vocation harmonique. Avec ce signalement, il est facile de connaître si l'on a été naturellement prédestiné à charmer le monde par ses accords. Quiconque, après avoir lu, médité les ligues ci-dessous, et recoanu sur son occiput l'absence des protubérances annonçant rinduence musicale, persisterait à moduler une romance, à tapoter sur un piano, à racler d'un violon ou à souiller dans n'importe quel instrument à vent, ne pourrait plus alléguer l'excuse de la bonne foi. On saurait alors positivement qu'il y a chez lui méchanceté, désir bien arrêté de nuire à ses concitoyens , et il mériterait d'être condamné, comme s'étant rendu coupable de musique avec préméditation et gnet-apens.
« Pour faire des observations sur l'organe musical, dit le docteur » Gall , il faut bien se garder de confondre avec les véritables mu- • siciens les personnes qui, par routine, ont une grande faciliié
I pour jouer d'un instrument. .Souvent on a l'air de me dire <piejc
• dois lrou\er chez certaines |)ersonnes , surtout chez certaines "dames, un organe de la mu>i(|ue lrès-<léveloppé , et je ne leur •> trouve que de la routine pour l'exécution. De semblables artistes
• se trahissent par le genre même de leur jeu, (|ui est bien plutôt 1 l'ouvrage de leurs doigts (|ue de leur esprit. Leur physionomie
• n'exprime nullement ce laisser-aller, celte douce volupté qui
• pénètrent l'àme tout entière du \rai musicien.
» Jusqu'ici , j'ai vu l'organe des rap|«(rts des sons déve!opi)é chez
• tous les véritables musiciens; il affecte deux formes paniculières :
• uu bien l'angle extérieur du
• front, placé immédiatement I au-dessus de l'angle externe
• de l'u'il, s'élargit considéra- " hlemeni vers les tempes , de «manière que, dans ce cas,
• les parties latérales du front ■ délxjrdeiit l'angle externe de
> l'œil ; alors tonte la région » frontale au-dessus de cet an-
• gle , est , jus4]u'à la moitié de » la hauteur du front, considé- » rahlement bond)ée ; (m bien » il s'élève immédiatement au-
" dessus de l'angle externe de l'oeil une proéminence, en forme de » ])yramide , dont la
» base est appuyée au-
" dessus de l'œd , et
» dont la i)oiiitc s'étend
« sur le Lord cxlrieur-
1 antérieur du fro. Il jus-
■> qu'à la moitié de sa
> hauteur. De là, il ar-
>' rive que les musiciens
» ont la partie inférieure
» du front ou très-large
0 ou carrée. Souvent
» les fronis des musi-
t ciens paraissent forle-
« ment enûés au-dessus
» de l'angle externe de
" l'œil. Le célèbre des-
< sinateur d'animaux, Tischbein, à Hambourg, sans penser à l'exis-
'1 tcnce d'un organe de la musi(pic, avait fait la même observation
" sur les têtesdes grands musiciens. « Ih ont des fronts de bœuf, »
» nous dit-il. »
Maintenant, lecteur, qui devez avoir des prétentions à la musique car, nous l'avons déjà dit , tout le monde en a aujourd'hui) , tàtez votre tète. Je souhaite bien sincèrement que vous vous trouviez un front de bœuf... moins les ornements accessoires bien entendu.
CH.VPITRE V.
Du cliant en général.
Nous avons déjà dit que , suivant l'opinion la plus vraisemblable, le chant est naturel à 1 homme, et par conséquent aussi vieux que le monde; |)ouriant J.-J. Uousseau soutient longuement le contraire.
Un seul fait suffirait, selon nous, pour réfuter à cet égard le grand écrivain. Dès (pril ouvre les veux à la lumière, l'enfant ne se met-il pas à chanter?... d'une façon fort dé.sagréablc , j'en couvieus, mais n'importe!
Dans tous les temps, chez tous
BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
ce qui
les pciiplrs, If i liant a st'ni pour o\|iiinK"r l'amour, la joie, la don leur, If triorDjilic, de: ou jiour iip ritn exprimer du loul, est encore l'expression fort exacte de ce que pensent beaucouji d'iiommes. Par exemple, les sempiternels : ira déri, ira iléri liera , (il fari ilondainc, la fiiri dondon, ta lin tu , la (ha, etc., qui formaient le refrain de |iresque toutes les diansons du bon vieux temps, n'avaient guère, ce nous semble , un sens plus signilicati que le gazouillement du merle ou du san sonnet. Parfois aussi on peut dire que li cliant a été donné à l'/iotnmc pour de gttisir sa pensée. Ainsi, il n'est pas rare d'entendre un poltron chanter de préférence les airs de bravoure, un gros joufflu se complaire dans les romances langoureuses et poitrinaires, etc. De même encore, chacun sait (pic la romance à houlette et à rubans roses, // pleut, il pltut , bergère, a été composée par le conventionnel Camille Uesmoulins, un gaillard fort peu pastoral.
Chaque contrée du globe civilisé ou barbare a son répertoire national d'hymnes religieux , de chants de guerre , de chansons do table. A ce propos, les voxageuis rappoilenl ([ue les Caraïbes et autres peu|>lades anthropophages ont une chanson de table tout ex|>rès |H3ur les repas qu'ils font avec les abalis de leurs prisonniers, et dans laquelle ils célèbrent la succulence d'un gigot d'ennemi cuit à point.
Partout aussi les gouvernés se sont servis de la chanson satiricopolitique pour fouetter les vices ou les ridicules de leurs gouvernants. Kii France, par exemple, quelle riche collection d'étrivièrcs notées n'avons-nous pas, depuis les uoëls et les ponts-neufs de la Ligue jusqu'aux chansons de Déranger! Les pauvres esclaves noirs des colonies ont recours, eux aussi, à ce moyen bien anodin d'opposition contre les maiiies qui les mènent si rudement. Aux bamboulas (c'est ainsi que les nègres appellent lis divertissements auxquels il leur est permis de se livrer le dimanche ) , il v a toujours une douzaine de Bérangers africains qui se mettent à" improviser des chansons dont le sujet roule sur la façon dont on les traite dans les plantations. Oh 1 aNtrsles maîtres ne sont pas blancs! le chansonnier consacre d'ordinaire un coui)let à chaque coup de fouel qu'il a reçu pendant la semaine; c'est dire assez que les chansons nègres n'en finissent pas.