CHAPITRE VI
Des artistes lyriques.
adis on fouillait les profondeurs de la terre pour chercher des mines d'or et d'argent ; aujourd'hui il y a un moyen pins simple et plus sûr de s'enrichir indèlinimciit : c'est de fouiller sa poitrine d'homme afin de tâcher d'y découvrir un ut d'en haut. Vitt, voilà maintenant la vérilable mincdu Potose et du Pérou. S'il commençait aujourd'hui sa carrière , peut-être M. de ilotschild se ferait-il ténor.
Par un singulier problème d'économie financière, plus il se bâtit de maisons, et plus les loyers haussent; plus lesdraps se vendent bon marché, plus les habits .sont chers. Il en est de même des voix : depuis que les conservatoires regorgent d'élèves, que tout le monde s'est mis à chanter, le chant est devenu hors de prix ; il faut mettre de quarante à cent mille francs i)our se procurer une voix passable, même parfois une voix passée.
<:e n'est pas seulement le chiffre des appointements, mais encore celui des feux, quia suivi dejniis quelques années une progression exorbitante. Vous savez sans doute qu'on appelle feux une somme
fixe allouée h un acteur chaque fois qu'il joue. Dans nos grands tliéàlres lyriques, les premiers sujets ont des feux dont le montant varie de deux cents à trois cents francs par soirée. Les chanteurs de quatrième et de cinquième ordre en ont également et de très-conloriahles. L'un d'eux n'eiïl-il, dans un opéra, d'autre tâche musicale cpie (le remettre une lettre en rc. majeur, il louchera quarante a soixante francs; cela se renouvelle â chaque représentation, de sor-te que le port de cette lettre finit par devenir passablement cher à l'adiiiinislralion.
Les feux ont cela d'agréable, qu'ils sont toujours les mêmes, que
le rôle du titulaire soit fort ou presque nul. Par exemple, dans ces dernières années, l'Académie royale de musi(iuc avait pris l'habitude de composer son spectacle avec des moitiés de pièces.
On donnait parfois le second acte d'un
•^.^ofrT.-^^Bl//''/ /s^^^^ lequel certain grand artiste n'avait de rôle important qu'au premier acte. Cette soirée-là , l'ailiste paraissait pour chanter la seule et unique phrase ci-dessous :
Il est minuit : dans ma demeure
Qui peut venir à pareille lieurc?
et il avait gagné ses deux cents francs de feux.
Nous avons déjà parlé de la gloire et des triomphes qui , pour un grand chanteur, se joignent à cette abondance dorée dans tous les pays où il lui plait de porter son mélodieux larynx. Le monde entier est sa patrie , et de plus son caissier. Il n'est point étonnant qu'une semblable position sociale soit enviée, recherchée, et qu'un très-grand nombre d'amateurs tâchent de rencontrer celte voix de fortune. Depuis que les directeurs d'opéras courent les rues et les grandes routes à la recherche d'un ténor de hasard, prêtant l'oreille au moindre ut naturel qui s'échappe du gosier d'un pâtre, d'un tonnelier, d'un cardeur de matelas, etc., l'ambiiion lyrique ne fermente pas seulement dans les écoles de chant, mais encore dans les granges, dans les échoppes, sur les trottoirs en bitume, etc. Une foule d'agrestes villageois, de manœuvres, de flâneurs lancent en l'air de perpétuelles gargouillades, dans l'espoir qu'un directeur se trouvera là à point nommé pour offrir de payer ces notes brutes au poids de l'or.
C'est qu'en effet la position d'une voix de rencontre qu'un directeur de théâtre se charge de débrouiller et d'épanouir pour la scène , est des jilus séduisantes. L'heureux propriétaire de ce trésor de poitrine est d'abord entouré de maîtres de toute espèce , on lui apprend un peu de français et beaucoup d'équitation et d'escrime; on l'envoie chaque soir dans les spectacles et dans les raouts fashionablcs, afin qu'il se forme aux belles manières de la scène et du grand monde; de plus, on lui alloue douze cents francs par mois {liistorif/ue), en attendant, s'il réussit dans ses débuts, un engagement de cent mille francs, prix fait pour les ténors comme pour les petits pâtés.
A la vérité, les directeurs d'Opéras commencent quelque peu à se dégoûter de ces éducations lyriques, car il arrive parfois qu'ils en sont pour leurs frais de syntaxe, de fleiuets , de chevaux , etc..
LE MUSICIEN
et pour Kuis douze ctiits francs par mois. On avait fondé les plus gigaiilfs(|ui's c.>.i)t''raiiccs sur le lénor de reiicoiilre, si mirohoianl alors ([u'il gazouillait d instinct couinir un uierie on un sansonnet , qu'il ne suivait d'autres indications (jue celles du granil solfège de la nature ; et lorsqu'on lui a appris à chanter dans toutes les règles , il ne sait plus chanter du tout. Cela s'est vu.
Ou hien encore, un de nos directeurs aura découvert en Italie un jeune ténor en herbe ; il eni|)!oiera une foule de soins et de centaines de francs à le former jjour notre scène ; et lorsque l'élève exotique aura bien appris h chanter en français, il ira chantei... aux Italiens.
De tout temps, le public s'est montré curieux de connaître la vie intérieure des grands artistes. Il se plaît i leur supposer une existence à part , remplie d'excentricités; on va jusqu'à croire qu'ils ne peuvent pas se nourrir comme le commun des bourgeois. Un préjugé encore généralement ré|)andu veut qu'il existe un lien mystérieux entre l'aliaientaiion et le talent. In grave phjsiologisle médical n'a-l-il pas , de nos jours, fait entendre implicitement que, si Napoléon avait été un grand homme, c'est qu'il se nourrissait presque exclusivement de viandes noires et succulentes? Ainsi la victoire de Marengo aurait été gagnée par le gigot, celle d'Ausierlitz par la côtelette, celle de Wagrani parle filet, etc. En un mot, il y aurait eu dans le fait de Napoléon beaucoup moins de génie (|ue de mouton. Quoi qu'il en soit de la vérité de ces ingénieuses observations hygiéniques, nous pouvons assurer que Duprez, Rubini, Tamburini, etc., vivent comme tout le monde , peut-être même mieux que tout le monde. Us sortent en se promenant sans être (comme on le croit rue Saint-Denis) toujours enpaquetés dans des fourrures, sans avoir
un baromètre à leur chapeau afin de s'assurer si le temps ne menace pas leur |irécieux larynx. L'artiste d'aujourd'hui est généralement bon époux , bon ci toycn , et même bon garde national. Les prime f/t)/i)ie aussi se sont t inbourgeoisées ; lorsqu'elles no daignent pas accepter la main d'un ambassadeur, elles épousent un basson ou une flûte de l'orchestre, vivent heureusement, et n'ont pas beaucoup d'enfants.
Les choristes des deux sexes.
Le choriste ressemble aux asperges, qui n'ont de valeur qu'en botte ; il ne faut jamais le regarder et surtout l'écnutcr individuellement. En Allemagne, les choristes sont tous excellents musiciens; les premiers sujets sortent généralement des chœurs. En France, à peu d'exceptions près, les choristes ne chantent que par routine. Le répétiteur est obligé de leur faire entrer leur partie dans le gosier à grands coups d'archet. Et cependant les choristes ont leur
répertoire comme les artistes; i^^-v r
ce répertoire se compose des chœurs des grands opéras et opéras-comiques qui se jouent partout. Celui d'un bon choriste ne doit pas com|)rendre moins de soixante ou de quatre-vingts opéras; jugez ce qu'il lui faut d'efforts de mémoire et de coups d'archet !
Il est vrai que , lorsque leur mémoire est en défaut , ils ont la ressource d'ouvrir la bouche pour faire semblant de chanter. Et puis, les choristes ont aussi leur
souflleur : c'est le chef de chant qui remplit wtte fonction. Placé dans la coulisse derrière la masse des chœurs, un cahier de partition à la main, il bat la mesure et serine l'air allernaii>enient aux corjpliées des deux sexes. Par exem|ile, dans le cliteur du premier acte de <''tiill(tutnc Tell, le chef de chant est l!i parlant et chantant tout li la fois :
» A vous, messieurs! L'fii/tndnée....
•> A vous , mesdames ! I. a journée...
» A vous, messieurs ! Furtu/u'c.... »
Et ainsi de suite.
In choriste roucoulant séparément ne produit guère un effet plus llatieur qu'un tourlourou isolé de son balaillun; aussi tous les coryphées qui viennent hasarder un solo de trois ou quatre notes excitent-ils ime hilarité générale. En arrivant sur la scène, les choristes se réunissent toujours en paquets ou en guirlandes, comme des soldats auxquels le caporal a crié: À gaucUe, idiijnemcntl Us sont très-sobres de gesles, et, quoi qu'ils disent ou doivent exprimer pour rendre la situation, s'ils font un mouvement, ce sera de lever le bras droit, comme si quelque fil de fer l'appelait ainsi, de temps à autre, à hauteur d'épaule ou de ceinture. Le théâtre se charge de costumer splendidement les choristes des pieds h la tète ; il leur fournit jusqu'à une décoration de b:i(iue pilée sous prétexte de fard. Dans le vestiaire des coryphées sfxit entassés les perru(|ues et les moustaches de toutes couleurs , les habits abricot à garnitures noires qui apparaissent si souvent, les vestes de hergers, les dolmans de hussards, les cabans de pêcheur, les maillots peu collanls bleu-passé, rouge-déteint, chair-de-poule et violetsouillé dont on affuble chaque soir les jambes fabuleuses des choristes.
Les choristes reçoivent de la munificence de l'administration lyrique une haulc-paye de soixante à quatre-vingts francs par mois; aussi sont- ils obligés de se créer , en dehors du théâtre , des moyens accessoires d'existence. Beaucoup d'entre eux, après avoir pendant toute la semaine chanté les jeux , les ris et les amours , et hurlé des
chœurs de dénions dans Uobcrt le Diable, vont, le dimanche , cliauter les louanges du Seigneur dans une église. D'autres exercent un état manuel , et cumulent la mélodie avec le resseniekige on la restauration des pantalons hors d'âge. Il faut rendre cette justice aux choristes d'aujourd'hui , qu'en général ce sont des hommes rangés, laborieux. Les basses-tailles seules passent pour être quelque peu enclines à la boisson.
Quant aux dames des chœurs, il faut les séparer en deux classes : les choristes de fait et les choristes de nom. Les choristes de fait sont ces quinze ou vingt matrones respectables, de trente-cinq à cinquante ans , que vous apercevez toujours sur les fiancs ou en tète des chœurs féminins. Ce sont les sapeurs du bataillon.
Elles sont chargées de soutenir le corps d'armée, ou plutôt la note , et chantent réellement. Mais les jolis minois qui se montrent sous un frais et élégant costume de Suissesse, d'Italienne, d'Espagnole, etc., ne sont là en grande partie que pour l'effet et le coup d'œil. Il n'est pas de rigueur que ces jeunes chanteuses sachent attaquer une note et filer un son. Elles sont enrôlées, pour ainsi dire, comme volontaires, et elles sont tenues d'avoir (à leurs frais) quatre fois plus de costumes que les choristes chantantes. Celles-ci ne possèdent d'ordinaire pour toute garde-robe qu'une jupe de paysanne jaune à ourlet rouge, laquelle, retournée, se trouve rouge à ourlet jaune.
Les jolies choristes que nous appelons volontaires ne reçoivent que quarante ou cin(|uante francs par mois, souvent même elles ne reçoivent i ieii du tout. Mais voyez comme le zèle et la bonne volonté
BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
sonl toujours rcconiponsôs en ce monde ! ces jouvencelles iiouveni, avec le peii^oii le lien ([u'elles gagnent, le moyen d'être éié^aninieiit
parées ii la ville et au tlicàlre, et, de plus, d'avoir lui logeiuent de (jualre mille francs, un groom, un é(|uipage, (]ne sais-je! La l'ro\idenceest grande.
Ue plus, ces demoiselles ont pres- (pie toutes la prétention d'être d'intré- >ides amazones. L'exemple de madame Malihraii a mis ces goûts à la mode dans le monde artiste. Voici ce (pie madame la comtesse Merlin racuiite des liahiludes de la célèbre caiilalrice. >< Soin eut Marie Malihran '1 était levée dès six heures du ma- 1 tin ; tantôt, le fusil sur l'épaule, elle » allait h la chasse; tantôt clic montait • h cheval, ayant soin de choisir le plus indomptahle, courait et » bondi.s.-ait b lia\ers la plaine et les coteaux, au ris(pie de se cas- » .ser le cou, traversant les ri\ières h gué dans les i)ltts périlleux " endroits, et rentrant justv à temps pour rassurer ses amis «lar- » mes de .ses courses vagahondes. »
Les linbitués des théâtres lyriques doivent s'applaudir de ce qu'il y a loujoms dans Ic^s cliirurs féminins un coips de réser\e posé et vénérable; car sans cela les représentations courraient risque de manquer soiMent, surtout dans la belle saison. Les jilies choristes ont généralement le goiit de la villégiature; elles aiment à fpiilter le soleil de qiiinqiiels pour le soleil de la nature , les b(.s(piets de carton à la détrempe pour de frais et véritables ombrages; elles bravent ^ol()ntiers pour une partie de campagne l'amende de qiiin/.e h vin;;t francs imposée h toute absence non motivée (tant elles ont de confiance en la Providence dont nous i)arlioiis tout à l'heure). Ainsi il n'est pas rare ([u'ii l'heure de la représentation, les.^()/l;■«/l( les plus coquets, h s cou tr' ci II i les phis séinillanis des chœurs, soient éparpillés sur les riants coteaux de Montmorency, d'.\uteuil, etc. Mais lieurensenient les GBOG\ARDliS du régimi nt restent (idèlesel solides au poste.