CHAPITRE VII
Chanteurs de société.
I est convenu aujourd'hui que Paris est la ville la plus musicale de l'univers. Malgré des progrès réels et que nous sommes loin de contester, on peut dire, h noire !^avis, que c'est plutôt encore la lil manie (lue le août de la nmsi- (pie qui règne dans celte capitale. " Savez-votis, disait naguère un journal compéleiit [la France musicale), ce que c'est (pie la musique de Paris? Ce sont les coiiliedaiiscs qui s'exécutent dans lesddU/.e arioïKlissciiieiits, depuis la loge du portier jus(|u'au\ mansardes; ce sont les pols-pom-ris qui ligurenl dans les fêtes de famille ; ce sont les iinnien.ses macaronis d'arias, de cavaiines et de duos les jihis lilindreiix qu'ait produits la nouvelle école ilalicniie, li\rés à des musiciens (|ui porii nt des moustaches et des lorgnons; ce sonl des j'antaifiics brillantes cxcculées par des pianistes qui ne sont pas capables de jouer la
première étude de Cramer; ce sont des romances avec accompagnement de cornet à piston ; ce sont enfin les modulations des joueurs d'écarté et les soupirs des mamans qui veulent marier leurs filles. »
Ce tableau ne manque pas de vérité ; ici , la musique est encore la plupart du temps une alTaire de mode, de préteiilion, de vanité ou de calcul. Les demoiselles apprennent à chanter parce que cela fait pallie d'une éducation comme il faut, parce que c'est un moyeu de briller dans les salons et , qui sait I d'arriver à un beau mariage. Ou a vu des rois épouser beaucoup plus de chanteuses que de bergères; — témoin le bon roi Dagobert (si célèbre par sa culotte à l'envers), qui s'éprit d'un amour délirant pour une jeune pensionnaire du coiivenl de Roiiiilly, nommée ^anlilde, qu'il avait eiiiendue dans un sulo de canti(pie; répudia la reine sa fenniie, afin d'è:rc libre de lui offrir son sceptre et sa main, et la jugea digne de monter
sur le trône de France parce qu'elle moutait jusqu'au mi.
Ce n'est pas tout : la musique a l'avantage de neutraliser , pour ainsi dire, le fameux article 213 du Code civil, et d'assurer la complète indépendance d'une virtuose en pouvoir de mari.
Madame fait de la musique est uu arguiiienl ([iii répond h toutes les objections, à toutes iAi-%^'^'-''' les prétentions maritales.
La toule-piiissance n'est plus du côté de la barbe, mais du côté de la cavatine. Que paiierait-on de soins de ménage, d'enfants, d'ourlage de cravates, elc.î — Madame fait de la musique. Pas moyen de contester la nécessité de nombreuses et biillanles toilettes pour les concerts de salon, — Madame fait de la musique. L'époux n'a aucun droit de s'effaroucher lorsqu'il entend, à travers le trou de la serrure conjugale, roucouler avec un accent passionné, par une voix féiiiiiiinc et une voix jeune et mâle, des phrases comme celles-ci: a A toi mon cœur! — A loima\ie! [ensemble): l'ousdeux, loin d'un luaiiie jaloux, aimons-nous, aiinons-nous, aimons-nous; » — Madame fait de la musique. Enfin , toute espèce de remontrance maritale est formellement interdite; cela pourrait peut-être agacer les nerfs si sensibles de la prima donna de salon, paralyser ses moi/cns, qui sait ! endommager ce re superbe (pi'elle fait entendre lorsqu'elle est en voix , et (pii lui vaut des applaudissements et des compliments si empressés de la part de tous les dilettantes en gants jaunes. — Madame fait de la musique. Ah ! croyez-moi, n'épousez pas un re aigu. !
La vanité lyrique s'est infiltrée jusque dans les classes populaires. La guinguette , comme le salon, veut avoir .son ù(aa cha7iteur ; (111 chante des morreau.T sous les piliers de la halle aux li'gunies et du marché au poi.sson ; l'inculte gamin module la romance et essaie de se lancer dans les roiilailes perlées : enfin il n'y a plus guère à Paris que les pierrots des toils ()iii chantent sans |)réteiilion.
Si Molière vivait de nos jours, il trouverait certainement dans le
LE MDSICIEN.
inonde dilcilantc !<■ sujfi (Vww nouvelle rimiédie des Pn'riiuses ridicules. (Jiic de Catlios , de Madclons et de inai(|nis de Masiarille parmi nus clianlenis ol nos iliaiilensis de salon I
Du moins, les dîners se passent aujourd'hui sans aucune mélodie entre la poire et le fromage; par la nïusi(ineqni nons talonne, c'est toujours autant de ganné. Daus (|uel(|ues petites villes de province et dans quelques maisons du M.iiais seideaieiil, on a loiiservé l'antlipie usa;;!' d'entonner au dessert une de ces vieilles rliansous de table dont le refrain loule sm' cet axiome : Sans lu folie , sans les amours, on ne petit passer d heureux jours; ce qui fomnit à im >l. I'ruilli(uume de la société l'occasion de s'éciier sentencieusemeul : » l.e lait est cpie , sans la folie et sans les aumurs, tout le reste est bien peu de chose. »
Depuis les succès obtenus par les éclats do voix de Dupre/. dans la fameuse strelle A'(/i«'c;-«iot / Ao Guillaume Tell, les plus minces grenouilles arlisliques ont essayé de s'enllcr h l'unisson. Tout le monde crie à l'Opéra et à r()péia-('.oMii(pie , et , jiar imitation, on crie encoie plus fort dans les concerts de >aloii ; cela ne laisse pas que d'ajouter beaucoup aux charmes de la société. A ce pro|)os, nous regrettons vivement une antique institution duiii parle le Dictionnaire de miisi(/ae, celle des phonasijucs. « l,( s anciens, dit-il, et particulièrement les Romains, a\aient l'haliilude, lorsqu'ils paraissaient en public comme chanteurs ou comme orateurs , d'avoir près d'eux une personne chargée de leur faire certains signes dés qu'ils commençaient à trop forcer la voix et à en perdre la clarté.
^vt Ce gardien de la voix jiortait le nom de plianasqae. Il est connu (pie l'empereur Néron ne parlait ni ne chantait jamais sans son plionasque. Celui-ci avait ordre de l'avertir lorstpi'il enllail démesurément son organe, et, si cet avertissement était insuffisant , de lui fermer la bouche avec un linge mouillé. »
Pour nos théâtres lyriques, nos concerts de salim , voire pour notre Chambre des députés, nous réclamons formellement le rétahlissenicnt des plionastjues. Nous sommes sur d'élrc a|)puvé par toutes les oreilles contemporaines.
Les chanteurs de romances.
Ce type mérite un ailide spécial parmi les chanteurs, ou, pour mieux dire, les fléaux de société. Lt d'abord constatons que la romance a pris de nos jours un développement vraiment aflligeant. Il s'en fabrique, année moyenne, plusieurs milliers. La romance était autrefois exclusivement consacrée aux amours de bergeries, à la musette, aux moutons; c'était une espèce de trumeau noté. Aujourd'hui son domaine s'étend à tous les sujets légers ou graves; elle chante tour à tour le sentiment, l'histoire, la morale, la danse, la joie, la plithisic, les grâces, la philosophie, etc. Vous verrez qu'on finira par mettre la géométrie en romance.
Le chanteur de romances par état (car c'est un état maiiHenaiit de chanter la romance) est en général un monsieur peiit, courtaud, ramassé et paraissant jouir d'une excellente santé, bien qu'il expire chaque soir de son délire et de sou martijre. V.n fait de talent lyrique, le chanteur de romances doit posséder un habit noir et une cravate blanche. Nous pourri(ms ajouter qu'il doit être doué en outre, par la nature, d'une chevelure absaloniennc , toujours luisante et arlistemcnt tirebouchonnée; mais souvi .a son toupet est faux comme ses notes.
Le chanteur de romances est l'accessoire, nous ne dirons pas
l'oi iieineiil , obligé de tous les roncerls IwuiReois. On le voit /également ligurer dans beaucoup de concerts publics; il y brille .. p.u' ses boulons (le eliemises et ses bagues. Au priuleilips il monte en diligence avec son mince bagage de barcarulles, de nocturnes, de tyroliennes, et avec sa voix r;1pée (pi'il réconforte d'un lait de poule à chaque relais. Il se rend à Itadi', 'à Aix, à .Néiis, à l'Idinliieres, ou autres villes lhei'inale:i, et, plus heureux ([lie la cigale, après avoir chaulé tout l'èléil ne se trouve pas fort dépourvu (juaud l'hiver est venu, car ces petites excursions sont foi l lucrati\es; puis noire Iroiibadoiir reprend à Taris son commerce de couplets Avec les produits de son travail, le chaiileiir de romances liiiit par ac(|uérir des propriétés dans son endroit. Il devient conseiller municipal ei inarguillier de |)aroisse. N'oublions pas d'ajouter (pie parfois un clianleur de romances obtient la croix d'bomieui.
Cette récompense du courage conviendrait plus justement, ce nous semble, à ses auditeurs.
— I.evassor et Acliard, si amusanls au ihéàlre dans les chansonnettes charges, ont trouvé depuis (juelque temps de nombreux imitateurs de .salon, l'ii luoiisieiir bien ganté, bien
cravaté et souvent d'un âge et d'une chevelure respuclables , s'en vient dans une soirée, de\ant un audiloire empesé par l'éliquelle, chanter le Titi au spectacle, la MèreiJrivel, le Ijalopin industriel ou autres bouffonneries. — C'est fort triste.