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CHAPITRE IX

Ses instrumentistes de société.

Nous avons déjà parle des désolations de voisinage répandues par la mullilude iiinonibrable des instrumentistes amalouis. (;'est qu'en elTel Paris est trans- ! formé maintenant en une vaste tour de Babel , où il est impossible de s'entendre, à raison de la confusion des langues de cuivre, de boyau, de laiton, etc. j II n'est pas rare qu'un malheureux locataire soit borné au midi parmi llancolel, au couchant par un trombonne, il l'est par un hautbois, à l'ouest par un luano à queue. Le moyen de vivre dans colle agaçante longitude ! Ajoutez à cela les sons du cornet à pistou qui vous arrivent de tous les points de la rose des vents, le cornet à piston , cet instrument inharmonique et mal graissé, qui tend de plus en plus à se muliiplier. Et l'on s'étonnera encore du nombre toujours croissant des suicides!

Que dire des pianos, qui ont envaiii tous les étages, depuis la loge du portier jusqu'aux mansardes? .Mais du moins, à toutes ces écorchures mélodiques , ne vient plus se joindre depuis quelque temps le charivari-monstre des trompes de chasse. On raconte que, pendant les Cent-Jours , les conspirateurs bonapartistes s'avertissaient d'un bout il Taulre de Paris des progrés de leurs machiiialions au moyen d'un calembour de gamme , en jouant sur la trompe les deux notes si fà (en italien la chose se fait) ; mais de nos jours cet épouvantable instrument ne conspirait plus que contre le tympan des citoyens de tout un (piarlicr. Enûn le préfet actuel de police nous eu a délivrés :

A M. GABRIEL DELESSERï LES OREILLES RECONNAISSANTES!

Les habitants de Paris sont aujourd'hui telle jaent agacés, telle- Dient lualheureux à dotuicile pour cauiic d'baiiiionie, ou plutôt de

un propriétaire mettait sur la façade de su <■ Ici , on ne joue ni du piano ni d'aucune es))ècc d'ins- Il uiiient , • nous sommes persuadé (|ue l'on ferait (liioiie pour s'en ilis|iiitor les logeinenls , fut-ce au jHtifls tic Cor. — (,'ost une expé rience à tenicr.

— Ou a fail des centaines de caricatures crayonnées (Hi écrites sur les concerts d'niiuitcurs. A présenl , ces sortes de réunions sont devenues moins communes, du moins h Paris. Les artistesbourgeois aiment mieux jouer .seuls? ils ont leurs raisons pour cela. On conçoit que l'orgauisaliou d'un concert soit chose diflicile entre musiciens si peu propres à s'accorder.

En province, on a conservé plus loligiensement l'usage des quatuor, des quintettes, des symphoiiies, et quelles symphonies! Chaque ville aussi possède les éléments d'un orchestre pour les réceptions de préfet, de sous-préfet, les fêtes ollicielles, etc. Il y a là telle clarinette qui, à l'instar de plus d'un moderne grand fonctionnaire, a roucoulé faux pour tons les gouvernements possibles.

— Nous allions oublier de signaler une nouvelle mode, celle des virtuoses enfantins, autrement dits des petits prodiges. À peine nu sortir de l'enfance , on vous met côte à côte avec un piano , un violon, un violoncelle; ou vous enferme dans une contre-basse, on vous donne pour joujou une clarinelte. La vanité des parents n'a fail que changer d'objet; autrefois, ils étaient fiers do pou\oir dire : » Mon enfant a fait ses dents , a marché , a dit Papa à tel âge. » Maintenant, les pères et mères s'enorgueillissent de pouvoir dire : « Mon garçon exécute un concerto à trois ans et demi , ma fille joue un air varié sur le piano h trente mois. » C'est ce qui fail que nous sommes inondés de Pagaiiini en bourrelet et de Hertz en jaquette. Ah! ne laissez plus venir à vous les petits enfauls, car ils y viendraient bourrés de gammes et de doubles croches.

On assure même que certains Béotiens paternels, pour former,

dès le berceau , leurs pou|)ons à l'harmonie , fout tinter à leurs oreilles une montrée musique.

Jouer d'un seul in slrumcnt est maintenant chose si commune, que quiconque tient à sortir quelque peu du vulgaire doit eu posséder au moins une demi-douzaine. On est beaucoup plus modeste et on a bien moins de tracas musical en Russie, par exemple : là , les concerts s'organisent avec plusieurs cors , dont chacun donne une seule et uni(iue note. Le musicien Inperboréen se voue à une note , et pendant toute sa vie il ne cultive que celle-là. Et (piand , par hasard, il joue séparément en société, ceux qui, comme le fait observer Bilboquet, aiment cette note, sont enchantés. En Russie, ou dit eu montrant un virtuose: « (.'est un si ou un fa dièze ! » Cela suHit pour donner une position dans le monde. Heureux pavsl Il faut que, chez nous, la consommation harmonique augmente

niBLIOTHÈQUE POUR RIRE.

iiicessainuifiil , car les noinbieiix iiisli uinonls aiuiiMiiUMiu'iil cuniiiis lie siillisoiil plus pour y satisfaire, et l'on s'iiii;éuie clKiipie jour à en iineiiter de uoiaeauv. Voici une nomeiR'l.iture des invenliousdc ce genre, depuis une vingtaine d'années seulement: le uulodion , l"a|K)llion , l'apolloiiicon , le niélophone , raéio|)!ion , le polyploctron, l'liainioni|)lu>n, le cornet à piston et l'accordéon.

Nous eu oublions sans doute beaucouji d'autres avant également un nom renouxelé des Cirées couiuie le jeu de l'oie. Ces instruments uuuuaux sont à la grande et ancienne famille des instruments de cuivre et des instiumenls à cordes ce que les habitants du Valais sont h la famille européenne : ce .sont les crétins de l'orclieslrc.

CH.APITHi: X.

Des compositeurs.

Voltaire disait à Grétry a\ec un air d'éioniictnent : <■ Vous êtes musicien et vous avez de l'esprit ! « Voltaire disait une sottise, car la composition musicale exige iiilinimeiit d'esprit , et de plus une .sensibilité ex(|uise, des connaissances très étendues et très-variées. .\ussi dans tous les tem|)s les com|)Osileurs ont-ils pas.sé pour des hommes très-spirituels. Rossini, entre autres, eût été capable d'écrire le dialogue comme il a écrit la musique du Darbicv de Scvilti.

Exccnlricilcsdes compositeurs anciens et modernes. Nous avons recueilli à ce sujet dans diverses chroniques musicales quehpies détails rétrospectifs qui nous semblent de nature à intéresser la curiosité de nos lecteurs,

Gluk, pour échauffer son imagination et se transporter en Tauride , à Sparte ou dans l'Èrèbe, avait besoin de se placer au milieu d'un pré. L5 , en plein air, exposé à l'ardeur du soleil, ayant son piano devant lui et deux bouteilles de Champagne à côté, il écrivait les deux Iphigcnies, les i)lainles A' Orphée et les amours de Paris.

Sarti, au contraire, avait besoin d'une chambre grande, vide, éclairée d'une manière lugubre i)ar une seule lampe suspendue au plafond; il ne trouvait de |)ensées musicales qu'au milieu de la nuit et dans le plus profond silence. C'est ainsi qu'il composa le Mcdonte et le magniûquo air: Ladolce campayna.

Salieri, l'auteur de Tarare, était obligé, pour féconder son imagination, de sortir de chez lui , de parcourir les rues les plus fréquentées en mangeant des boubous et d'avoir toujours à la main ses tablettes et son crayon pour noter sur-le-champ cl saisir au vol les heureuses idées qui lui passaient par la tète.

Cimarosa aimait le bruil et voulait , lor.squ'il comjjosait , être entouré de ses amis. Il fit ainsi les Horaces et le Mariage Secret.

Paésiello ne pouvait s'arracher de 'son lit. I.à naquirent entre deux draps A'^tna , le /larùier de Sei'illc, la fl/o/i- ^-^ uarn , etc.

~^~'^'^ ' passage des saints

l'ères ou de quelque classique latin était nécessaire à Zingarelli pour improviser et développer ensuite; , en moins de quatre heures, un acte entier do l'i/rr/ius ou de Itomto cl Juliette.

.\nfossi, compositeur napolitain mort jeune, et qui donnait de lrès-bellcse.spéranccs, ne pouvait écrire une noie qu'entouré de chapons rôtis , de .saucisses fumantes , de jambons et d'étuvées.

l'oiir monter son imagination , le célèbre Haydn .se faisait d'abord coiiïer et s'habillait avec autant d'éléganceque s'il eût dû se présenter dans quelque réunion. Puis il se passait au doigt un anneau dont

Frédéric, roi de Prusse, lui avait fait présent. On l'entendit plus d'une foisassmerque, si, par hasard, il lui arrivait d'oublier démettre cette bague avant de composer, il ne trouvait pas une idée musicale ; sa verve languissait et se desséchait en l'absence de ce témoin parlant de l'admiration d'un grand monaripic.

(irétry raconte dans ses Mémoires qu'il s'inspirait en buvant du thé DU (le la linionade.

Quant aux compositeurs contemporains, nous empruntons une partie des détails suivants à i\n récent article de la France musicale.

Riissiiiine peut souH'rir (pie sa musique soit chantée devant lui; c'est lui faire une peine extrême (pie de lui donner l'occasion d'une ovation en exécutant en sa présence quelque fragment de ses opéras. Au reste, chacun a entendu parler de la prodigieuse facilité de travail du grand maestro. La plupart de ses chefs-d'(cuvrc ont été, on piiii le dire, improvisés au milieu de tous les bruyants plaisirs d'une joyeuse vie de gar(;on. La Gazza ladra noiamment a été composée eu douze jours : la sublime partition de Guillaume Tell (ul écrite à Paris, en trois mois , dans un salon toujours rempli de visiteurs, au bruit des conversations les plus animées, aux(pielles le maestro prenait sa bonne ])art. Rossini, insensible à toute espice de fracas de société , ne suspendait son travail que lorsque (piehpi'un des assistants se mettait à fredonner un air , ou (lu'uii orgue de Barbarie s'arrêtait sous les fenêtres.

En quittant le célèbre maestro italien , entrez chez SIcyerbeer , l'homme aux mélodies sombres, aux chanis larges , aux notes graves et plaintives Le voyez-vous , seul, dans ce grenier , enfermé,

caché à tous les yeux?... Il entend mugir le vent , la pluie tombe par torrents, les passants se réfugient sous les portes cochères, chacun fuit pour échapper à l'ouragan; un seul homme applaudit alors à ce désordre de la nature , à cette émeute d'éléments : c'est Meyerbeer , dont les idées naissent avec le travail, et dont les doigts font jaillir du piano de bizarres effets.

Place! place ! rangez-vous , bons habitants de Paris , piétons à la marche lente, place! vous dis-je, voici venir un monsieur qui galope. Voyez comme son cheval obéit à l'impulsion des rênes, comme il s'agite, comme il dévore l'espace... Place, encore une fois, à ce cavalier au regard de feu ! car il ne galope pas seulement... il compose !

Oui, lecteur, c'est ainsi que cet homme a composé Fra Z)/<xyoto, le Domino noir, les Diamants de {a Couronne , et tant d'autres gracieux chefs-d'œuvre. Le cheval d'Auber est le seul que l'on pourrait appeler Pégase sans coinraettre un mensonge mythologique.

On nous a raconté comment Aiiber composa] l'un de ses plus

beaux chœurs. Vous

connaissez sans doute la foule qui chaque matin assiège le marché des 1^ Innocents. Unjour, un homme à cheval , malgré la recouiniandation des irgents de ville , (loussa sa bête au 'uilieu de ce tu iiiulte. 11 est impossible de décrire le charivari que lui valut cette téméraire démarche: forts de la halle, poissardes, marchands de légumes, officiers de paix, firent retentir l'air de leurs cris... Le cavalier s'escpiive au milieu du vacarme, heureux (t satisfait... Auber venait de trouver le chœur du marché de la Muette de Portici.

L'artiste qui nous a donné le Clialel, Xa Postillon de Lonyjuineau, et tant d'autres opéras populaires, compose ses partitions

LE MUSICIEN

d'iiiio m:ink''iT fort hi/arre. Apri^s axnir ditu', M. Adulpho Adam sp couclli' sur son oail;i|u'' , se f.iit coinrir jiiMiu'aii ne/, d'rdti'dons , nifmc dans les rlialciiis dp Vilô, puis fait placer ses deux éiioiuies chais, l'un sur sa tOte, l'autip suises pieds. C'est dans cette étouffaiitp position (|u'il trouve ces agréables mélodies que le public applaudit encore aujourd'hui dans le ballet de (iisrlfe.

CIIAIMTIU': \l.

Dei différentes c»pècc« de musique d'invention moderne.

ous avons vu siu-^ir de nos jours une pléiade de novateurs l;ri(pies (pii, dédai};naMt de se traîner sur les traces vulgaires de petits génies, tels (pie Mozart. Haydn, lleetlio\en, Kossini , etc., et se sentant appelés ii faire heaucoup mieux, se sont, roninie .Mascarille , livrés au

Barc ol siiMIme elTort d'une iniaf(iiialivc Oui ne W (•('•(le on rien il personne qui >i\('.

Voltaire a dit de l'abbé Didxis, auteur .l'un traité de poésie, de peinture et de Miiisicpie : « qu'il était peu sensible aux charmes de la poésie , qu'il ne savait rien ^^^S^PSi^r^v J ''" peinture et (pi'il ne comprenait pas du ' ^ tout la miisi(pie. > (;'est sans doute aux mêmes titres (|up l'abbé Dubos que tant de gens croient pou\oir se poser en docteurs, en réformateurs , en novateurs es arts.

Aussi, (pie d'esprit et d'agrément dans leurs inventions!

Et d'abord ils ont inventé... après Lulli et une foule d'autres,

la musique imitative. Dans l'opéra A'yirmide, joué en 1686,

l.ulli , audacieux comme tous les génies inventeurs, imagina de

faire entendre deux lliites exécutant quatre notes chacune dans

l'accompagnement V k ~?

d'nn chœur de naïades. Le Mercure- Galant s'extasia devant le son clairement pastoral de ces deux (lûtes et de ces liuit notes. Suivant lui , ut, si , fa, sol voulaient dire : de vertes pelouses bien grasses et bien fleuries ; ta , sol, fa, mi — un ruisseau qui coule délicatement sur des cailloux blancs; M/, .si, ta, sot, fa — un troupeau de moutons bêlants; ta, sol, fa, mi — un âne qui va nu moulin ; la, sol, si , la, sol — des foins coupés, etc. , etc. Et la musique imitative fut trouvée !

On n'eut g?rde de négliger une aussi belle découverte , et les successeurs de Lulli s'empressèrent à l'envi de la féconder, de l'agrandir. Ainsi, un compositeur im|)érial, M. Vignerie , transporta sur le piano la grande balaillede Marcngo. On trouvait dans les notes explicatives de ce morceau stratégique : « Les troupes françaises , mises en déroute, s'enfuient jusqu'au village de Saint-Julien : u triolets sur l'accord parfait ut, mi, sol; «le premier consul arrête ce mouvement rétrograde : » — sot, si, re, fa, accord de septième dominante, répété trois fois; « les soldats, impaiients de venger la mort du général Desaix, se précipitent sur l'ennemi la baïonnette au bout du fusil ; » — si, re fa , la bémol, septième diminuée, arpégée sur toute l'étendue du piano.

Ainsi encore nous avons vu, en 1830, une fantaisie militaire sur la prise d'Alger écrite pour piano , et dans laquelle le compositeur exprimait, en passant d'ut majeur h st»< majeur, le thème suivant: « La France, désormais heureuse et prospère, goijie les plaisirs de la paix et jouit de la plus belle fertilité. » Ces citations sont

textuelles, et nous pourrions exhibi'r les pièces aux incrédides.

l'oiu' donner tiii dernier exemple de la monomanie des amateurs de musique imitative, nous rappellerons ipie, lors de la première représentalion dii Iliirtùir il,- Séliltr, un diletlanie trèsconnu aflirnia .sérieu.scment an foyer a\oir, dans la scène de l'orage, parfaitement distingué le briiit (pie faisait le parapluie de Figaro en se fermant avant (pie le barbier entrAt |)ar la fe llèlre.

Et le piii)lic est inainteiMiit lelleiiieilt baliiliié aux eiïels de ce genre, que si un air d'opéra commençait par ce vers :

La iromiMlli' a donm'' le siîjna! drs alarmrs, et (pi'oii n'eiilenilit pas une demi-doir/.ain(! de Irompelies dans racfoniiiagiieiiieiii , le parli'iie jetterait des pommes cuitis au musicien.

Comme pendant à la musique imitative, nous avons la musique l^ittoresque. E\em|>le : dans un duo du second acte de Hobrrllc-I)iablc se trouve cette plirase : Mon cteur bat, s'élancr et palpite; (luand il s'agit de dire s'élance et palpite, nous voyons un iin|)élueux triolet la, mi, ut, qui s'élance sur le la d'en haut. Comme c'est ingénieux !

Les Christophe Colomb lyri(pies de l'époque ont encore découvert la niiisi([ue susceptible d'exprimer n'importe (pioi , fût-ce un raisonnement i>bilosophi(pie, (li(lacti(pie, évangéliipie , une discussion parlementaire, une déiiêdie télégra|)lii(jue inlerroiiij)uc par le brouillard, une variation d'un demi-centime dans le cours de la Bourse, etc. Il n'y a qu'un léger inronvéniont : c'est que la musique qui a la prétention de tout exprimer finit par ne rien exjirimer du tout.

Ajoutez à ces superbes découvertes modernes la créaiinn de la musique sociétaire, humanilaire, dont toutes les notes ont pour but de rendre les hommes meilleurs; — la musique savante, qui n'est faite (pie pour être comprise par les amaletirs ayant au moins 35 ans d'études spéciales et après trois douzaines d'aiidilioiis; — la musique puils-de-Crenelle, c'est-h-dire tellement profonde que personne n'y voit goutte; — la musique exclusivement souffrante, grelottante, soupirante , sanglotante, et enfin la musi(pie d'artillerie, avec accompagnement de chaises cassées, de coups de pistolet, etc.

Sous ce rapport , on ne nous a pas encore donné le dernier mot du progrès. Nous no désespérons pas de voir, un de ces jours, exécuter au (;liamp-de-Mars une grande symphonie dans laquelle tous les artilleurs de la première division militaire exécuteront des tutti et des sotos avec des canons de vingt-quatre, et .se seru"ront de pièces de quarante-huit pour accompagner les contre-basses. Les gargou.sses seront employées en guise de colophane.

CFI.APIIRE XII.

Des prétendus amateurs , connaisseurs , dilettantes.

C'est le cas de réjiéter :

Rien (le plus commun que le mot, Rien de plus rare que la chose.

Combien de soi-disant connai.s.seiirs en musique ,'qni n'ont que

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

do ri^iioranco, df la roiilinc, du pii-jugél Nous lappoiloroiis, à ce prDpos, III) loin- fort piipiaiil , joiit' par un coiniMisilciir au plus

i;iMiul capitaine et an plus faraud criliipip des temps modernes, qui avaient aussi la prétention d'être de L^raiids musiriens.

Mi'liul , (pie les vrais connaisseurs icj^anlaient comme l'Iiérilicr lét;ilime de Gluck , fut traité par le premier consul comme uu compositeur barbare , oslio?;olli , incapable d'écrire une cavaliue dans Ir bon style italien, et les reiiilli'tonisles à yages se prosternèrent de\aat le génie musical de lionaparle. Le public des théâtres, a force de l'entendre dire, finit par se persuader que l'auteur de Slratoiiicc et ilTuphroslncnc savait pan chanter. Méhul se vengea de Bonaparte cl de ses Mamelouks feuilletonistes avec tout le raflineuieni d'un Corse.

il demanda à Marsollier un canevas bouiïon ; ce canevas s'appela VIrato; il fut composé et monté avec le i)lus grand secret, et, (|uantl le public, plein d'entliousiasme pour ce chef-d'œuvre de la musique bouiïe, demanda l'auteur, on lui jeta à la lète un nom supposé, avec terminaison italienne. Bonaparte et Geoiïroy ne manquèrent pas d'aller entendre Vlritlo. Geoffroy écrivit le lendemain dans le Journal des Dcl/als: " Nous avons aperçu M. lAléhul à la représentation de VIrato; puisse-t-il retirer quekiue profit de l'attention religieuse avec laquelle il a écouté cette admirable musique! " Bonaparte fit mieux encore; il dit à Méhul en plein théâtre : — Voilà la véritable musique.

Huit jours après, les deux grandes puissances du temps apprirent qu'ellrs avaient été mystifiées. Geoffroy s'en tira en homme d'esprit : « Puisque .M. Méhul écrit si bien la musique italienne, dii-il , il ne devrait pas en écrire d'autre. » Mais Bonaparte se tint pour grièvement offensé; jamais il ne pardonna 5 Méhul.

Pour bien apprécier la mu'^ique , il faut avoir non pas seulement, comme on le dit, une oreille, mais deux oreilles justes; témoin le baron G***, de Nuremberg, dont les journaux allemands ont parlé en 1838. Ce gentilhomme ne pouvait entendre les moindres accords sans prendre des crispations ; cela lui faisait l'effet d'un charivari agaçant et discordant. Un médecin de Nuremberg, le docteur .Shroeder , eut l'idée d'examiner si cette inexplicable antipathie ne provenait point d'une défectuosité naturelle dans le sens auditif. Il examina donc attentivement les deux oreilles du baron, et découvrit une notable disparate dans la structure respective du double appareil de l'ouïe. Les oreilles du baron G*** n'étaient point dans le même ton... Ne riez pas, le fait est authentique. Pour confirmer son opinion , le docteur tenta une ex|)érience : — Fermez une oreille, dit-il à M. G***; il se plaça en même temps au piano, et joua en ut majeur un passage de l'ouverture du Fretscliutz. Le baron , enchanté, le pria de continuer. Le docteur alors lui fit fermer l'oreille qu'il avait laissée ouverte, et ouvrir celle qu'il avait fermée , et répéta le même air , toujours en ut majeur. — Délicieux! sublime! s'écria le baron; seulement vous avez changé de ton. Le docteur n'avait pas changé de ton; c'était l'oreille du baron qui entendait le rc majeur au lieu de Vul majeur. C'est ainsi que fut résolu le problème de celte horripilation de M. G*** il rencontre de la musi([ue. Comment, en effet, est-il possible d'écouter tranquillement un chanteur ou un exécutant avec deux organes qui diffèrent d'un ton dans la perception des sons? Depuis lors, le baron est devenu un mélomane enthousiaste; seulement , pour comprendre toutes les beautés de la musique, il est toujours obligé de fermer une de ses oreilles.

D'après cet exemple , nous conseillerons à bon nombre de nos soi-disant connaisseurs, dont les Jugements sont si faux, de faire

examiner leurs deux oreilles ù la Faculté, afin qu'on s'assure si elles sont d'accord.

Nous l'avons déjà dit, le goût, le sentiment vrai , et la science approfondie de la musique, sont choses encore fort peu répandues dans notre belle France. Ce qui est populaire jusqu'à ce moment, c'est la marche militaire, la contredanse et le galop. Toute mélodie (pii n'est pas livrée à ce rliythmc commun et sautillant demeure lettre close |)our la foule. Les quadrillcs-Musard ont créé, dit-on, de nombreux musiciens; oui, comme les recueils à deux sous créent des lecteurs.

l'ixaminez , dans une de nos salles de concerts , ce qu'on appelle V élite du monde musical , quel air de distraction, d'impassibilité ou d'ennui sur toutes ces tètes luisantes et pommadées ! comme, au soin d'attifer incessamment sa chevelure et sa toilette, aux regards et aux lorgnons convergeant exclusivement sur les diverses parties de l'assemblée, il est aisé de se convaincre q;ie la préoccupation principale de tous ces prétendus dilettantes des deux sexes est de se faire voir et d'être vus! Par exemple, il faut leur rendre miejustice : lorsque l'accélération de la mesure annonce la fin du morceau , alors ils se ravisent et se rappellent qu'ils doivent applaudir avec l'apparence d'un délirant enthousiasme.

Qu'il y a loin de ces allures compassées, calculées, à la béate absorption des Allemands et à la furia magnétique des Italiens partout où ils entendent de la bonne musique! Et vraiment il faut plaindre les grands artistes qui se font entendre dans nos soirées ou nos concerts; on a peine à concevoir comment le froid de l'auditoire ne les gagne point et ne glace pas leur inspiration. C'est ce qui arriva un jour à Steibell. Ce célèbre artiste devait donner une séance d'improvisation chez le duc de B***; l'assemblée était brillante et nombreuse. Steibelt se met au piano , et déjà il allait plaquer son premier accord , lorsque , tout à coup , il s'arrête comme frappé d'une commotion violente; il se tourne vers le maître de la maison , et lui témoigne par une pantomime expressive qu'il ne saurait aller plus avant. Tout le monde se récrie; on insiste, on supplie. Enfin Steibelt se décide à recommencer; mais il n'avait pas touché deux notes, qu'une nouvelle comuioliou le frappe; il s'éloigne rapidement du piano : «Je n'improviserai pas, dit-il , devant ces deux statues de pierre. « Tous les yeux se fixèrent alors sur deux grandes figures de femmes appuyées nonchalamment contre le marbre de la cheminée, et qui représentaient avec une rare perfection l'emblème de la bêtise endormie.

Steibelt s'était hâté de gagner la porte en proférant des malédictions et des imprécations. Oncques il ne se refourvoya dans les salons du duc de B"*.

Parlerons nous de ces amatenrs qui ne viennent dans une réunion musicale que pour se promener indéfiniment , et mêler aux accords de Beethoven ou de Rossini l'harmonie de leurs bottes criant sur le parquet?

Entre autres types de dilettanti , nous avons encore ; Ceux qui, à l'Opéra ou aux Bouffes, ont constamment leurs jumelles braquées sur les yeux et qui vous disent très-sérieusement qu'ils ne sauraient entendre la musique sans lorgnette;

Les vieux mélomanes, qui ne trouvent de bien que la musique de leur tem.ps, i-'est-à-dire les ariettes, à l'aide desquelles ils ont séduit des beautés du directoire ou de l'empire; — les jeunes, qui qualifient toute partition, tout compositeur remontant à plus d'une quinzaine d'années, de perruque, deroroco, de souliers à la poulaine; Les antiquaires, qui se prennent d'une admiration unique et

LE MUSICIEN

n'tios|H'cli>(' pour un artiste dont le iiiim est cit6 dans quelque vieille rliroultiue, el qui , rouinie le célèhre critique Cusiave 1'..., par t'xoinplc, m)US diront : « Il n'y a j.uu.iis eu qu'un vi'rit^ihle grand «iianlcur au inonde, Trullinelli, qui \i\ait vers le eonnuenccnicnt du quinzième siècle; »

Les chercheurs nianiacpu's de réminiscences et de rapports , lesquels, ajirès avoir entendu une cavaline de Hossini, de I)oni/.etli, de Meyerbeer, etc. , se |)enciient i voire oreille pour vous dire : 0 Sans doute c'est bien , Irèshien ; mais ne ironve/.-vous pas (pie ce morceau ressenililc à cet air si connu... , vous savez?... « et qui se mettent h fredonner un air n'ayant pas la moindre analogie ; h peu près counne Sainville dans les/>((/.r /////t'o/w, lorsqu'il s'écrie: 0 Le célèbre Cor.saire Cardeid)ack ! parbleu , je le connais beaucoup!... Attendez, pourtant... non, je confondais avec un nonmié Rousseau. «

Enfin , nous avons les exclusifs , qui se passionnent pour un seul compositeur , un seul opéra , un seul morceau , quelquefois même une seule phrase de ninsi(|ue. Nous connaissons un vieil amateur de soixante ans , qui, |)en(l;uit toute sa vie , n'a goûté et chanté que l'air du Devin de village : « Non . non , Collette n'est point trompeuse. » Autre exemple: Duprez avait déjà chanté, avec le plus ^vmA succès, Guillaume-Tell , h Juive et les H vgtienots. A la suite de ces é|)reuvcs , un habilué di^ l'orclieslre disait à son voisin et ami : «Eh bien! comment lrouve,s-lu ce chanteur? — Mon cher, répondit l'autre, je ne puis pas nie prononcer, Uuprez n'a pas clianté encore Les chevaliers de ma patrie... je l'attends aux chevaliers dema patrie... quand il aura abordé Les chevaliers de ma patrie , alors , je verrai. » Nota. Lc.<i chevaliers de ma patrie sont une phrase de trois mesures d'un duo de Robert te Diable.

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