CHAPITRE XllI
Xies musiciens de concerts.
Penl-ètre ignorez-vous que l'inventeur des concerts publics fut l'empereur Néron. Assurément, grâce h l'abus révoltant que l'on fait aujourd'hui de cette invention , c'est un motif de plus pour abominer la mémoire de ce potentat romain.
Suétone raconte que Néron, qui prétendait exceller dans la musique vocale et instrumentale, prenait toutes sortes de précautions el de drogues poiw enirelenir son larynx. Ainsi, il se couchait sur le dos en se mettant une lame de plond) sur la |)oitrine, et absorbait force poireaux, attendu qu'on attribuait de son temps des propriétés très-mJlodiques à ce légume. Néron, trouvant que l'admiration obligée des Romains ne suffisait pas à sa gloire mélomane, se mit ii parcourir les |)rincipales villes d'Italie et de Grèce, donnant partout des concerts et obtenant partout des succès éclatants et unanimes. Il est vrai que ce ténor impérial avait imaginé un procédé aussi simple qu'ingénieux d'empêcher ses détracteurs de le siffler : c'était de leur faire couper la tète.
Après Néron, les concerts publics disparurent pendant plusieurs siècles. Kn France, par exemple, il n'y avait jadis des concerts qu'à la cour. D'après l'usage consacré, les artistes qui se faisaient entendre devant l'auguste auditoire ne devaient recevoir , pour rémunération, qu'une tabatière d'or. Ainsi, lorsque le petit !^Iozart, àjjé de sept ans, joua du |>iano à la cour de Louis XV, il reçut, comme les autres, une énorme tabatière. L'étiquette ne fléchit pas même devant l'âge du nez de ce virtuose enfantin. C'est en 1725 , pour la première fois, qu'un concert public eut
lieu h l'Opéra pendant la semaine sainte. Le privilège en fut accordé b rliilidor moyennant une redevance de dix mille francs envers l'aduiinistraliiin di' l'Académie nivale de miisifpie. l'ar ledit privilège, il fut stipulé (pi'aucune antre entreprise dr concerts ne |ioiirrait s'établira Paris. C'est à dater de l«'.i() srulement cpie ces sortes d'exercices lyri(pies sont passés ï l'état de llèau , d'inondation , d'épidémie contagieuse. Le mois de mars surtout est désastreux par
ses giboulées concertantes. Il n'est si mince fredoiineur de romances, si piètre joueur de violon ou racleur de guitare qui , aiijour d'Iiui , ne prétende donner son cou ccrt , el n'étale son nom inconnu sur des pancartes moirées, satinées, arabesquées d'or. A la vérité, le public ne se laisse plus prendre à ces amorces anonymes. 11 n'y a que les amis et connaissance, (|ui se résignent h subir les emprunts forcés de cinq ou de dix francs sous forme de billets de concerts. Aussi, les recettes sont-elles moins que brillantes , el le bénéficiaire se tient fort heureux lorsque , les frais '
accessoires payés, il lui reste, au sortir de sa soirée, de quoi prendre un omnibus.
Ceriainsjeuiies
virtuoses s'imaginent égaliiiiciit aiijoiiid'lini que, p t.r ;e pnd.iirc en public, l'essentiel n'est pas d'avoir du talent, mais un habit à la dernière mode , une chevelure lustrée et bichonnée. Le jour de leur concert, au lieu d'étudier leurs morceaux, ils ne songent qu'à repasser leur pantalon , leurs bottes et leurs papillotes.
M. Fétis parle d'un artiste nomade du temps de Louis XV, nommé Punto, qui, pour attirer le public, faisait annoncer qu'il jouerait avec un cor d'argent massif. Vu le discrédit dans lequel les concerts sont aujourd'hui géiiéialement tombés, un pu ff aussi simple ne suffirait plus. Il faudra en venir aux tours de force, afin de surexciter la curiosité blasée ; les artistes-prodiges devront engager entre eux des luttes d'éipiilibrismc et de gymnastique cajiahles d'effrayer l'humanité. On ne jouera du violon qu'en plaçant l'instrument sur la tête ou sur les reins; les pianistes se feront poser des menottes et porteront un boulet de trente-six ,i chaque petit doigt ; on exécutera des solos sur la corde roide , sans balancier. — Vous verrez que le progrès en viendra là.
CTTAPITHE XIV.
Musiciens en plein vent.
Les bandes de troubadours ambulants qui donnaient des concerts sur les places publiques et dans les rues tendent de plus en plus à disparaître; la miisi(|ue de famille leur fait une trop redoutable concurrence. Lu levandie, nous avons à signaler une nouvelle espèce de musiciens mendiants 5 domicile , ceux qui vont gratter un air de guitare dans les ateliers , et sollicitent un léger
BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
rniprtiiit de tlix ci'iiiiaii's à liiie d'artistvs et de confières . Nous cuiiiiiiiions 5 jouir, de même que nos ancêtres, de la iiiê- I lodiouse in>litulinn des aveugles (|ui
Ljouc'iil de Li ilariiieile avec leur luz. Toute l'li;iiiiioi:ie de pavé csl aujniird'Iiui h peu près absorbée par les or- |||l|l gués dites de Barbarie (Barbarie est ' birn le uiol).
d'Ile espèce d'orgue a été inventée, iliton, au romnicnceuiriit de l'empire, sous Napojion; nous ne crnii;nons jias Je dire que c'est là une des plus granles erreurs de son règne.
Kii cnVl, il est impossible d'imaginer me plus all'i ruse macliiue sous prétexte rin-iriiuieiit , averses tuviuix la phi- |i:ul (lu temps fêlés, son cylindre |)rcsipie toujours édenté et faux , sa manivelle ininlclligenle jouant /;irt«t) ce (|ui diiil être joué /trrsto, et vice vci.sâ; ajoute/, à cel.i rin>upporiable moiioioniede son ré|)ertoire, toujours composé des mêmes airs. V.h bien ! la police lâche cha(|ue jour cinq ou six cents orgues de Barbarie dans l'aris, et l'on dit qu'elle est instituée pour assurt r le repos dos citoyens !
.\nière dérision !
Nous venons de par 1er de la monotonie du répertoire de ce soidisant instrument ; iiou:
aurions déi dire que ci n'est pas un seul orgue, mais toutes les orgues possibles de Barbarie qui rabâchent les mêmes airs, et cela peiulanl d^s deux ou trois années. Il n'y a à Paris qu'un petit nombre de fabricants d'orgues (j'aimerais assez (|ue le ciel les confondit). Lorsqu'un de ces fabricants a noté un air sur le cylindre pour un orgue, il le fourre également dans trois cents autres; de là vient que cent fois, deux cents fois par jour, les habitants de Paris sont obligés de subir et de resubir ma Normandie, te FostiUon de Lonnjuuieau, Cinq sous, cinq sous, etc., etc. .Mieux que cela , ou plutôt pis que cela , il arrive souvent qu'un orgue joue sous vos fenêtres donnant sur la cour, tandis qu'un autre joue en même temps sous vos fenêtres donnant sur la rue , de telle sorte que vous êtes pris entre deux orgues de Barbarie, ce qui est dix fois plus terrible que d'être pris entre deux feux. >'ous accusons hautement la |U)lice d'une partialité coupable en faveur des orgues de Barbarie. Comment! on disperse les charrettes, les étalages, tout ce (|ui pourrait occasionner des encombrements sur la voie publique, et l'on souffre (]u'un orgue de Barbarie joue pendant quatre heures à la même place , devant le même logis ? C'est une atteinte révoltante au respect de la vie et des oreilles privées. Kiifin , c'est le seul des sabbats de voirie qtii ne laisse pas de trêve. Les antres tapages qui as.sour(lissent la rue, tels que le roulement des voilures, des fiacres, des omnibus, les cris des porteurs d'eau, les aboiements des chiens, etc., ne sont qu'accidentels et passent avec des intervalles intr'rmitieiits; l'émeute et la fusillade
ne durent qu'un temps: mais l'orgue de Barbarie csl de tous les jours, de toutes les heures, de tous les moments, et avec la permis.sion de l'autorité. C'est par trop fort !
Nous ne connaissons pas la loi qui autorise de condamnation aux orgues forcées à perpétuité.
Ce n'est pas tout : ces odieux instruments traînent toujours après eux une mauvaise queue, Q.o\\\mci\\\. M. Ciiizot. Voici comment: lorsque les orgues de Barbarie ont jeté sur le pavé un air quelconque , cet air est ensuite répété par les aveugles sur leur clarinette, par les chanteurs de rue, par les gamins, par des milliers de milliers de voix malfaisantes. Par exemple , la romance de mademoiselle Luïsa l'uget. Cinq sous, cinq sous, peut-être fort agréable dans le prin- ' ■• " cipo , mais qu'à force de l'ccorcher cinq
cents fois par jour les orgues de Barbarie ont fini par faite prendre en horreur, était devenue particulièrement insupportable à un de nos amis. Celui-ci avait mis une sonmie à la disposition de S(m portier, afin qu'il achetât l'éloignement de toutes les orgues qui se présenteraient pour jouer dans la cour. Il s'applaudissait d'être enfin délivré de l'air (pii lui donnait des convulsions. Sur ces entrefaites, il arriva (|u'on lit recrépir les murs de la maison qu'il habitait; et un beau, (iM |)lutôt un vilain matin , au momcni où notre ami était parfaitement tranquille, une tète de badigeoiineur parut tout à coup à sa fenêtre et se mit à chanter: Cinq sous, cinq sous! Notre ami, exaspéré, a fui .son logement, il a fui Paris, il a fui la France, et nous croyons qu'il court encore.
Grâce aux envahissements toujours croissants des conceils publics, des concerts de salon, de la musique de famille, des virtuoses de sept ans et au-dessous, des pianos, des clarinettes, des cornets à piston de voisinage, et surtout des orgues de Baibarie (les exécrables orgues de Barbarie!) , l'exemple de notre malheureux ami trouvera peut-être de nombreux imitateurs. Oui, il est à craindre que la cacophonie musicale ne soit pnur Paris une cause déterminante de dépopulation et d'émigration , et que tous les gens paisibles et nerveux .s'empressent de s'éloigner d'une ville en proie à cette terrible maladie épidémique que nous appellerons le viusica- ■nwrlius.
P.4RIS. — TVPOon.irniK vi.os frkrks, bi'k de vaigirard ,