CHAPITRE V
Variété de l'espèce.
ous avons parlé des parias de l'ordre : de l'avocat qui ne plaide pas et de celui qui plaide trop. — Les variétés de l'espèce se muliiplient à l'infini.
11 est des avocats qui perdent une affaire par cela seul qu'ils s'en chargent. Ce n'est pas à dire qu'ils aient moins de talent que d'autres qui n'en ont pas et qui pourtant gagnent par-ci par-là quelques causes, quand elles sont bonnes et qu'elles n'ont pas besoin d'être défendues. — Mais ces perdeurs de procès sont tellement connus pour se charger de mauvaises causes, que, si, par hasard, ils en soutiennent un jour une juste, les juges la leur font perdre de confiance et par routine. Ce genre de métier est fort désagréable pour les plaideurs, mais il n'est pas des moins lucratifs pour ceux qui l'exercent.
Un avocat qui gagnerait toutes ses causes en première instance ne gagnerait pas de quoi faire blanchir ses rabats. Après l'audience, le plaideur triomphant lui donnerait une poignée de main, et disparaîtrait pour toujours. — Si la cause est perdue, voyez la différence ! — La figure du client s'allonge indéfiniment, il ne donne pas la moindre poignée de main h son conseil ; il serait tenté de lui dire des injures et de ne pas lui payer ses honoraires... L'avocat partage en apparence l'indignation de son client, et abuse avec lui du droit de maudire ses juges, qu'il bénit intérieurement.
11 — Jugement inouï, absurde, inique! s'écrie-t-il ... Nos arguments éiaicnt pcrcmptoires I Nous avions raison en fait et en
droit 1
— Et pourtant nous avons perdu!
— Nous gagnerons en cour d'appel.
— Vous croyez'?
— J'en suis sûr! »
Le plaideur se cramponne à celte espérance , et consent à intereter appel.
Nouvelle procédure, nouveaux frais , nouveaux honoraires.
L'HOMMK Dt LOI.
Si l'appelant perd encore son procès en cour d'appel, un habile avocat doit le déterminer h aller en cour de cassatimi.
— Que la cour de cassation aiinulo l'arnH (|iii le roiidamiir , r't reiivoicles paitie.s de\aiit une autre cniir irapixl, voilb le pioios (pii recommence , les lionuraires qui s'accumulent. Le nouvel arrêt peut être encore cassé, — et de cours d'appel en cour de cassation, de cour de cassation en cours d'appel, une alTaire habilement conduite dure parfois le temps de la vie du plaideur et de celle de son avocat. — Seulement le plaideur meurt fort niai;;re, dans un galetas, sur une demi-botte de paille...
Et l'avocat, scandaleusement arrondi , expire doucement dans un lit de duvet, sous les rideaux de soie (jui décorent l'alcôve d'un appartement somptueux.
Vous voyez donc bien, lecteur, que le métier de perdcur de procès n'est pas si méprisable qu'il en a l'air.
L'avocat au criminel fait bonne mesure de paroles au client qui le paye, mais il se fait payer d'avance. Le prix d'une |)laidoirie en pohce correciionnelle varie depuis vin;it-cinq francs jusiiu'à cent sous. — Une défense en cour d'assises est cotée cent fraucs et audessous , jusqu'à cinquante.
Une fois payé, on le voit venir .se poser à la barre correctionnelle; il s'assoit près du banc des prévenus, et souffle à son voleur les réponses qu'il doit faire aux questions du président. — Ne parlez pas trop. — Ne dites pas que vous connaissez votre complice. — Dites que la montre vous a été donnée par votre vieille tante défunte. — Dites que vous êtes un bon ouvrier. — Combien avez-vous d'enfants?
— Un.
— Dites quatre : ça ne peut pas faire de mal.
Il écoute le réquisitoire de l'avocat du païquet, et s'agite sur sa banquette à chaque accusation lancée contre son protège; puis il se lève pour gagner son argfuL.. Mais le plus souvent le président lui coupe la parole après trois minutes de plaidoirie , par les mots sacramentels : 0 La cause est entendue... »
Il ne se tient pas pour baitu ; il faut qu'il parle , on l'a payé pour cela, et, s'il ne parlait pas, il courrait le risque d'être abandonné par son voleur à la prochaine récidive. Aussi parle-t-il pendant que les juges délibèrent, il parle pendant que l'on prononce le jugement , il parle après que le jugement est rendu. — Et si le tribunal le rappelle au silence, il s'assoit avec humeur en disant : « C'est inconcevable , on n'écoule plus les avocats , il faut renoncer au métier. »
Les tribunaux correctionnels jugent tous les jours trente ou quarante affaires : si l'on écoutait pour cha(|ue affaire une plaidoirie d'une demi-heure, l'audience durerait trente heures en y comprenant le temps consacré aux débats , à l'interrogatoire , et aux dépositions des témoins : or le jour n'a que vingl-qnlre heures, et l'audience n'en dure que quatre tout au plus; — ce qui evplique les obstacles que rencontre l'avocat dans l'exercice de son éloquence. — On en a vu qui, après avoir palpé d'avance les honoraires d'un chent, se dispensaient de venir à l'audience, cuuv.in-
rus (|u'on ne les laisserait pas plaider , et q'ic ce serait une course inutile.
ClI.M'irHK \l.
Suite du précédent.
avocat au civil, voilà le dieu de la chicane, le lion du Palais ; ce n'est point l'homme de loi , c'est le V^MTjft^ Renlilhomme de loi. Le lalou de sa boite vernie '{^■'W-W f,if ri'teutir les dalles de la graiid'salle; d a le
verbe haut , l'œil clignotant , le lorgnon au cou et la toque sur l'oreille.
Il méprise son confrère au criminel, et ne lui rend pas son salut. Il regarde la police correctionnelle comme un mauvais lieu, cl rougirait de pénétrer dans ce bouge.
Ce n'est pas lui qui court après les clients... fi ! — Il les attend les pieds dans ses panioulles, enveloppé dans sa robe de chambre à ramages , la tête coiffée d'un élégant bonnet de velours à gland d'or.
Dans ses rapports avec ses clients, l'avocat au civil ne se montre pas toujours dii;nc de ce nom. Il les traite un peu du haut de son rabat , et leur fait entendre qu'il comprend bien mieux leur affaire qu'eux-mêmes.
En revanche il est plein d'égards et de galanterie si le cliinl est une cliente , une épouse persécutée qui vient le supplier d'obtenir une séparation de corps; ou bien une actrice sacriliéc qui veut se venger d'un directeur intraitable.
Il n'est pas un salon, un cercle, un concert, une représentation extraordinaire où l'on ne rencontre |)his d'avocats (pi'un n'en voit au Palais. On ne sait vraiment pas quel temps prennent ces messieurs pour préparer leurs plaidoiries qu'ils font payer si cher. — La bibliothèque est la salle d'étude des |)liis paresseux, (.'est là qu'autour de la table verte, entre une alTaire qu'ils viennent de perdre et une affaire qu'ils vont plaider, ils feuillettent rapidement
un dossier volumineux, ,
et préparent lesarguments ' ^^j-^s
qui vont décider de votre fortune ou de votre ruine. — Il est cependant des cas où l'avocat peut se dispenser d'ouvrir le dossier , c'est lorsqu'il est défendeur dans l'affaire.
Il sait alors qu'il plaide après son adversaire, et la plaidoirie de celui-ci lui apprend de quoi il est question , et quels sont les arguments qu'il doit réfuter. Cette méthode, combinée d'un peu de routine et de beaucoup de front , simplifie considérablement le travail de l'avocat.
Après dix ou quinze ans de pratique, il arrive au point de vendre pour cent mille francs de paroles par au. — 11 doime alors des soirées dans ses riches a|)partemenls , il y invite tous ses confrères, il y invite tout le mon le, excepté les climts (pii ont pajé les frais de luminaire et les rafraîchissements.
iMais tous les avocats au civil ne parviennent pas à ce haut degré de prospérité. Ceux qui restent dans la région moyenne s'en consolent en médisant de ceux qui les ont dépassés , et qu'ils appel-
HIULIOTHÈVUE POUR KIRE.
lent des oavaiiiïseurs , des accapareurs, dcsinuiiopuliscurs. — S'ils ne peuvent recevoir chez eux , ils se font recevoir chez les autres; c.ir avant tout l'avocat veut être honiine du monde.
Il ^ail tout, il rai-onni' sur tout, c'est une cncNclopédic, un joinnal parlant, un Didionnaire de la Couversation pour le nonil)r(' inlini des sujets (pi'il aborde.
Il parle beaucoup de politique; il professe un profond dédain IMUH' la littérature et pour les lillératturs eonteuiporaiiis , dont il n'a j.iiniis lu une p.i^e; il se pii|ui' de dileltanlisnie et fréipienle rOpéia et les llnuiïe- ; l.i peinture et la scidplure Irmivenl en lui n.i criiiipie peu éclairé, mais absolu dans son ju<;('menl ; il ellleure les sciences les plus abstraites et possède la technologie industrielle. C'est riiomme universel!
Glace à cet aploinl) maynifKpu' et iiiipcrliirhab'e , son put lier le considère comiiie un grand lioinine.
Ceux i|ui niiriienl le titre de grands avocats |)ar un talent \raiment distingué reçoivent à (piarante ans la décoration , si leurs opinions |)o!iti(|ues ne s'opposent pas à ce qu'on leur accorde cette fa»eur ronge , et sont promus par leurs confrères à la digiiilé de bâtonnier (le l'ordre, ce qui leur donne le droit de présider le conseil de discipline et les confèicnces , et celui de donner des soirées. C'est là le ner plus nltia de la profession de ra\ocat ; pour y parvenir , il ne snlTit pas d'avoir parlé beaucoup, il faut avoir parlé bien. Celte condition expli(pie pour(iuoi le nombre des candidats au bàtoiinai ne dépasse jamais le chiffre deux.
CIIAIMIUK VII.
Se la confrat^roitè entre ovocati.
i jamais le mot de confrérie fut improprement applii|ué à une compagnie d'hommes exerçant une même profession , et réunis sous une même bannière, c'est sans contredit à la comiiagnie des avocats. — Ou a si bien reconnu cette vérité, qu'en 1782 le corps des avocats fut privé du nom de confrérie et reçut celui d'ordre des avocats. Ce mot d'ordre n'engageait à rien ; il a\ait, déplus, l'avantage de rimer richement a\ec le verbe mordre, sou- \enl mis en action par les membres de l'ex-confrériede Saint-Nicolas.
Que vingt confrères se Irouvcnt réunis dans un salnn, approchez-vous, | réicz l'oreille. — Ils médisent d'un \ingtiiiiiéme. — Accord miraculeux, les vingt opinions sont unanimes sur le compte de l'ab.^enl; parmi ces vingt avocats, il ne s'en irouvera pas un qui pense à se constituer celui de la victime et à plaider .sa cause.
One l'un des vingt médisants s'éloigne du cercle, il tOiiilie anssit il sur le tapis de la coiner.^alion , il est lacéré à belles dents par les dix-neuf autres, qui subissent tour à tour la peine du talion à mesure (|u'ils ab.indnnnent la place. Le dernier, resté seul , se dit h lui-nièine : • Mes dix-neuf confrères sont des crétins, je suis le seul homme de mérite. •
Au deinourant , les avocats sont les meilleurs hommes du monde, vivant entre eux en gens comme il faut, ne se disant en face que des choses agréables, se félicitant réciproquement d'un succès, se faisant des condoléances h propos d'un échec ; .se saluant , se touchant la main, suivant le degré d'intiniilé qui les unit.
La médisance ne frise la calomnie (pic lois(|u'il s'agit d'un confrère que .'on ne connaît pas; quand on inédit d'un ami , on a des égards, des piocédés, on n'atlaqnc (pie son talent, on ne lui dénie (pie de l'espril , du goiit, de la logique , du sens commun, de la clarlc, de la correction, de l'élégance; on se contente de convenir
qu'il ne parle pas français, qu'il ne sait ce qu'il plaide , qu'il ne sait pas un mot du droit , (ju'il fatigue les juges , qu'il ruine ses clients et qu'il assoniine l'auditoire. — \ part ces légères imperfections, on le reconnaît |)our un parfait honnête homme et pour un charmant garçon , très-habile à la péclic à la ligne et très-fort sur la culture du melon.
Puisque nous avons parlé des amitiés, nous devons dire, pour être vrais , (jiie les plus sincères , les plus étroites sont sub(ndoiinées à une condition , celle de ne pas toucher au client d'un ami. Ou est ami jns(prau client exclusivement. Le client est une propriété, une terrain , une usine, un capital, un coupon de renie en chair et en os. Enlever un client à un confrère est une soustraclion frauduleuse caraclériséc par l'article ^O.i du Code pénal ; c'est lui |)rendre sa bourse dans sa poche ; c'est couper l.i corde de sa vache et emmener la bùlc de son champ dans le \()tre.
On peut enlever à un ami sa maîtresse ou sa femme , cela se voit tous les jours et se pardonne par usage... Mais un client ! cela pa.ssc la plaisanterie.
Pour que deux confrères soient parfaitement d'accord, il faut ([u'ils siiienl adversaires dans une même alfaire. Uaiis ce cas, point de rivalité entre eux , chacun a son client et n'envie rien à l'autre. Placés en pré.scnce dans la lice judiciaire , on dirait , à les voir, deux coqs anglais qui se menacent de l'œil, de la crête et du bec, avant d'entrer en hiite. La lutte s'engage, et alors c'est entre eux mi vrai combat à oiilrance; c'est un échange d'êpigrammcs , de haussements d'épaules, d'interpellations, de démentis , de provocations ; ils écumeni et se lancent des injures : on tremble qu'ils ne quiltenl leurs places et ne se prennent aux cheveux ; un auditeur naïf et charitable serait teiilè de les attendre au sorlir de l'audience j)our les empêcher d'aller se couper la gorge. — Au soilir de l'audience, les doux antagonistes se renconirent dans le vestiaire, ils se tapent dans la main et vont dîner ensemble au Bœuf à la .Mode ou au Veau qui telle.