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CHAPITRE X

Su greffier.

Bien qu'il soit assis sur un siège élevé au-tlessus du niveau de la salle, le greffier est sans contredit le plus modeste, le plus inoiïensif, le moins bruyant de Ions les hommes que la loi nouiril. Par exemple , il faut être juste : la loi le nourrit mal ; elle lui prend un gros cautionnement et ne lui rend que des èmolumenls minimes. En revanche , elle lui fournil un cabinet dans le Palais-de-JuslIce, cabinet meublé de dossiers et garni de pièces de procédure ; d'uu

poêle en faïence orné de ses loyaux ; ajoutez à ces largesses un ou plusieurs fauteuils recouverts d'un cuir noir, semé de gueules béantes par où s'échappent des bouquets de crin éehe\elé : ce meuble, peu élastique, jouit d'une dureté incommode pour un greffier sensible; le pauvre diable adresse alors à son président une requêlcafin de voir ajouter et superposer audit fauteuil un rond en cuir desliné à en rendre l'usage moins offensant et plus hygiénique. — • Le rond en cuir est accordé , moyennant toulefois que le reciuérant en avance le prix d'achat, qui ne lui .sera pas remboursé. Pour être greflier, que faul-;l? deux conditions : Primo. — Avoir vingt- cinq ans et au-dessus. — Ceux qui ne possèdent pas cet âge peuvent se le procurer en se croisant les bras jusqu'il ce qu'il soit venu.

Secundo. — Manier la plume d'oie d'une façon plus expéditive que moulée.

Voyez! voyez cet estimable citoyen, h l'heure de l'audience, assis à son bureau, à la gauche du tribunal, en face du minislcre public : il écoute et recueille sans s'émouvoir les débats qui s'agitent devant lui : il ne se mêle de rien, nulle passion , nul intérêt ne l'attache à la cause que l'on plaide avec tant de chaleur, tant d'énergie , tant de passion, tant d'intérêt! Il ne prend parti ni pour l'intimé, ni pour le défendeur, ni pour le plaignant, ni pour le prévenu, ni pour le procureur général , ni pour l'accusé de cour d'assises : tout ce qu'il demande , tout ce qu'il souhaite, c'est que l'aiïaire se termine vile, cl que le jugement ou l'arrêt ne soit pas trop long. En atlendanl , il voit , il entend , il enregistre : il fait , sans s'en douter, l'hisloire de la justice; il consigne avec la même insouciance, avec la même plume d'oie, la ruine du |)laideur honnête et le triomphe du fripon qui le dépouille; l'acquitiement et l'arrêt de mort; seulement dans le dernier cas, il hasarde, mais mentalement, un diable, qui signifie : o c'est dur ! » sa commisération se borne là. Personne dans l'auditoire ne fait attention à lui , on ne se doute pas de sa présence, car lui .seul ne fait pas de bruit, lui seul est silencieux ; lui seul est calme au milieu des tempêtes judiciaires.

De tous les hommes revêtus de la robe noire, il est le seul qui n'ait ni le droit de parler, ni le droit de dormir.

Comme il est moins rétribué que tous les autres, le greffier, par une conséquence naturelle, travaille beaucoup plus. Après l'audience, il rentre dans son cabinet et griffonne encore pour se tenir à jour... Souvent même, quand l'audience a élé forte, il travaille encore chez lui après son modeste dîner et se fait dicter les jugements par sa femme ou par son aine.

Le dimanche , on voit ce vertueux officier minisiériel conduire sa femme et sa pelile famille à Romainville, et s'y livrer aux plaisirs cham|)èlreset pastoraux en cueillant du lilas et mangeant du melon.

Ainsi s'écoule la moitié delà vie du greffier.

C'est un petit ruisseau qui, s'il n'esli)aséiiiaillé de fleurs, n'est pas troublé non plus parles orages.

Dans un âge avancé , il se retire avec sa vieille épouse dans une pelile uiaiiou de campagne située aux eu\ irons de Paris, et qu'il a

L'HOMME I)i: LUI.

achetée du fruit do ses i-coiiomics. [À , il se livre h ses goiiis htiroliquiset Jiyiieoles. — H cultive des lleiiis, des coueoinhres, et par sou\eiiir(le son ancien élal, il s'amuse à '^relTer des aihres; — et encore le pins souxent la branche, an lien de prendre une excellente greffe de poirier ou de cerisier, ne prend (pi'une greffe de gazon !... — et encore quel gazon!

CIlAPlillK XI.

Se l'Buissier et ilu Garde du oommeroe.

ÏKu.

ourquni le nom d'huissier résonne-t-il si mal il l'oreillr du public? — Pourquoi, |)endani les cent cin(|uante représenlatituis du Mari de fa Dame de t'Iia'urii, lorsqu'Arnal traite collectivement de gueux ces respectables officiers publics, pas une voix ne s'est-elle élevée dans la salle du Vaudc\ille pour protester au noiu du corps contre celte épitliète un peu familière'? — Il est vrai qu'après la cent cinquantième représenlatiun de ladite épitliète, un certain huissier dont le nom m'échappe par malheur (je voudrais le livrer à la postérité la plus reculée) écrivit à Arnal une lettre en style sérieusement grotes(iue, pour se plaindre du laisser aller de cette expression de gueux qui blessait sa délicates.sc d'huissier. Notre spirituel Arnal répondit à l'huissier qu'il le croyait timbré : — lequel huissier se le tint pour dit ; et la correspondance en resta Ih.

L'huissier pra\ait primitivemenl qu'un emploi pacifique et inoffensif auprès des cours et parlements; il n'éiait chargé que d'ouvrir l'huis ou la |X)rte devant les magistrats qui entraient en séance. C'était h proprement parler le portier de la justice, et, à poéiiqueuient |)arler, le concierge de Thémis. Il était de plus obligé d'avoir ou de se procurer un fausset aigre et nasillard pour crier de minute en minute durant le cours de l'audience le classique «Silence, viessieurs! » — ce qui n'ccorchait que les oreilles du public.

S'il faut prendre pour type de l'espèce primitive les physionomies d'huissiers que nous trouvons dans le théâtre clas.-i(|ue, à dater de M. Loyal, l'homme d'afl'airrs de ce bon M. Tartufe, jusqu'au Doublemainde Beaumarchais, le nasillement de l'huissier remonte aux temps les plus rapprochés du déluge universel. — Aujourd'hui il lui est permis d'avoir une voix comme tout le monde ; mais s'il a perdu l'habitude d'écorchcr les oreilles du public, il a conservé celle (l'habitude, pas l'oreille) d'écorchor les débiteurs de sis clients... En revanche on voit certains débiteurs lui écorclici l'épidémie dorsal à coups de canne. L'huissier, qui reçoit tout par louline. accepte pareillement les horions quand il en pleut; ii se borne alors à mettre un genou en terre, et à verbaliser la chose, eu disant avec l'Intimé :

l-rappez , j'ai quatre cnfaiils à uourrir...

L'huissier, d'abord calme, courtois, unpressé, porte à un plaideur l'assignation h comparaître; il se présente, sinon avec grâce,

du moins avec obséquiosité, car il espère un nouveau client dans cette nouvelle viciime de la justice : il ôle son chapeau : il parle peu, mais, sans parler bien, il parle en flagorneur: — Il ne doute pis i|ue l'adversaire ne perde son procès; ses prétentions sont absurdes, et d'ailleurs l'avocat du défendeur est un puilN d'él()(|ueuce... , etc.

Cependant le procès se plaide après maint exploit des moins vaillants, mais des mieux lindnés; après plu>ieurs douzaines de rôles (|ui com|M>sent enfin une grosse (pii passe chez l'avoué pour être encore grossie par ce digne descendant des anriens pro(ureurs, le procès se plaide, disons-nous: le plaideur à qui l'huissier avait prédit la victoire est battu Ix plate couture.

l'eu de jours après, il reçoit une seconde visite de ce iiiéme vautour ipii lui apporte la signification du jugement qui le condamne. Celte fois le vautour gardi- son cha|)eau sur sa tète ; il toise de l'a'il sa future viciime, et se prépare nieniaU ment ii l.i martvriser selon la loi. — L'inforluné phiideur regarde le terrible papier avec uu lorgnon stupéfait.

Les termes et délais expirés, viennent successivement les saisies, les scellés , et expropriations et ventes forcées.

C'est encore riiui>sier qui exerce en province lesc<mlraintes par corps. Les l'arisicns ont, di|)uis Louis XV, l'avantage d'elle ajipréliendés par des gardes du commerce. Le garde du commerce est à l'huissier ce qu'est le garde municipal au gendarme. C'est tout simplement un changement de nom, avec des fonctions analogues.

CH.VPITHE XII.

Bu Garde du commerce et de ses tribulations.

(.'est un simple |)eiit caducée eu argent qui .sert d'insigne au garde du commerce.

Toutes les fois que le susdit

personnage doit exercer sa mis-

^^^^^ ^ si(ui de foidiance, il exhibe son

rr:^ -HB^^K '"^''' ''^*'"''"-''' ■'" tlébiieur ((u'il

"^ " désire appréhender au corps; mais

il est rare que celui-ci si it as.sez pétrifié par cette apparition |)our se laisser bénévolement sai>ir au collet. La rébellion entraînerait de graves coiisé(|ueiices , mais la ruse ne saurait être prohibée.

Aussi le garde use-t-il de mille expédients plus ou moins adroiis |)our nilirer sa proie luus du domicile de celle-ci ou hors dts lieux d'a>ile. — Les moins fins guettent leur homme devant la porte de sa maison, comme 1rs chats qui guettent une souris h l'entrée de snn trou , attendant sa sortie pour lui lancer leur griffe au collet; mais le dél.iteur, averti par son portier, se met à sa fenêtre, et regarde se promener son ennemi.

Uu couçoil qu'après tant de peines, de fatigues, de pieds de

lilBLlOTHKyUE POUR lUUE.

gnic cl de inanœuvros, il tienne bien son honinic quand il le tient nne fois.

I n de ces ollicieis appréliindenis, ;nanl saisi un joui- non débilenr, apK's plusieurs mois de ruses et de conlre-iusts , le conduisait ;i Clicliy eu se frottant les mains en signe de liiomplie. Voilà f|u"en cheminant sur im |)oni, il voit tout à coup sa proie franchir le parapet et s'élancer dans la rivière. Que fait le garde? 11 s'élance après te fugitif, et arrive dans l'eau presque en niûnie temps que lui. Le débiteur nageait bien, le fjardc du conimerco peu; n'iinpurle! .\vec une ardeur sans pareille , il se mil à remuer des'|)ieds et des mains et à pouisuivre sa \iiiime. La rivière n'étant |)oiiit nu lieu d'asile , il en avait le droit. Cependant il avançait peu, et buvait beaucoup. Des balclicis qui avaient vu deux hommes se jeter dans le lleuvc s'empressèrent à leur secours; ils ramèrent d'abord vers celui qui enfonçait le plus; mais celui-ci, rassemblant toutes ses forces, leur cria du plus loin (pi'd put : <■ .Sauvez d'abord mou ami... Vile, vilel sauvez-le. » Les rameurs dirigèrent donc leur bateau vers le débiteur, et l'amenèrent sain et sauf sur le rivage. On chercha ensuite de l'œil l'autre noyé :

il avait disparu !

l)t s plong<'urs parvinrenl à le retirer du fond de la rivière Il n'était

pas mort : on le fit

revenir , et , sitôt

qu'il rouvrit les

veux, il demanda un fiacre, y moula avec aoh «»«/, et ne rentra chez

lui cpi'après avoir déposé celui-ci dans l'enceinle des murs de Clicliy.

Ce héros du caducée obtint pour récompense un magnifique rhume de cerveau.... d'encoinagcmenl.

CIIAPITIU'] XIll.

Se l'Avoué.

amais on ne traitera de la chicane sans parler de l'avoué, car dans la hiérarchie judiciaire il occupe absolument la même place que l'agent de change en hiérarciiie financière : c'est le Crésns du l'alais de .luslire , le .^lidas (sons le rapport de la fortune seulement) de l'espèce en robe noire et en rabat.

La justice s'éiant un jour avisée que les plaideurs n'avaient pas assez a payer, et qu'il était vraiment dommage de les juger

de fil

pour si peu.... inventa les procureurs. Ces messieurs s'étaient chargés de représenter les plaideurs en justice , de faire les affaires des autres et les leurs en même temps, de dresser tous les actes de procédure en ayant .«oin d'y éviter toute nullité ou irrégularité; enfin de se substituer aux parties et de veiller à leurs intérêts.

Les méfaits di s iirocmeurs ont placé leur mémoire sur la même ligne que celle de feu Cartouche et de défunt Mandrin. La révolution de 89 a éteint cette race rapacc. Durant nn certain laps, les parties furent admises h se présenter en personne devant leurs juges, ou bien à se faire représenter librement par un homme de loi, porteur d'une prociu'ation. Ainsi, pendant la Kévolution i y avait cela de bon , c'est que ceux qui se faisaient ccorcher n'y étaient pas forcés , et qu'ils se livraient bénévolement à ce plaisir innocent.

Cependant une loi de 1791 institua les avoués en remplacement des anciens procureurs. — Les avoués sont chargés du inènie ministère qu'exerçaient leurs devanciers. Les plaideurs y ont gagné beaucoup sons le rapport des formes avec lesquelles ont les pressure. — Autant le procureur était ladre, sale, maigre, râpé et ratatiné, autant l'avoué est leste , dandy, beau diseur, beau joueur, homme de plaisirs, homme du monde! L'étude du procureur était un bouge noir et pelé , où de malheureux clercs se morfondaient du malin à minuit à giossoyer des actes et des minutes; ces infortunés gratteurs de papier étaient logé.s et nourris aux frais de leurs patrons; ils habitaient un peu plus haut que les ardoises , c'est-àdire dans des greniers meublés de toiles d'araignées et de trous de souris; ils déjeunaient sur le poêle sans feu, dont la présence seule était censée chauiïer l'élude. Leur repas du malin se composait invariablement d'une cruche d'eau à discrétion et d'un morceau de pain. Pour assaisonner ce festin primitif, ils embrassaient la cuisinière qui venait le leur servir.

Voyez aujourd'hui une étude d'avoué; quelle aisance! quel luxe! quelle profusion de clercs ! On met jusqu'à six bûches dans le poêle au mois de janvier ; on se permet à déjeuner le sou de pommes de terre frites, ou la botte de radis! Ces jeunes clercs qui affichent un pareil sybaritisme reçoivent des appointements exorbitants ; il en est qui touchent jusqu'à 25 francs par mois ! ! ! quelle prodigalité!

Pénétrez dans les appartements du patron ! un procureur y tomberait à la renverse :

Ce lie sont que festons, ce ne sont qu'astragale, Tapis, rideaux, divans de forme orientale, Dorures , acajou , marbres , bronzes , tableaux , l'orcelalncs de prix , slatueltes, cristaux ;

Jamais bouJnir mignon de pclile-maîtresse

N'Étala. la rcrlicrdin et la douce mollesse

De ce rd-iluil musqué, luisant, pimpant, coquet.

Qu'un moderne avoué nomme sou cabinet.

C'est lu, qu'enveloppé daiiB sa robe de cliamnrc,

Couché dans uu fauteuil qui sous sou poids se cambre,

Il exerce 4 loisir l'agréable métier

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