‹ L'étudiantChapitre 240 sur 243 · CH.\ PITRE XII · texte numérisé non relu

CH.\ PITRE XII

Ziet inaîsoDfl de santé.

es consuls.... c'est ainsi qu'on nomme , par je ne sais quelle hurlescjuc analogie , les marchands de cannelle, d'indigo et de bonnets de colon , qui siègent jiiace de la Bourse; les consuls, disons-nous, viennent de livrer un débiteur aux licteurs , c'est-h-dirc aux recors.

La victime roule dans le fiacre sur la route de Clicliy... Le créancier se frotte les mains , il se dit :

- Voilà mon élourneau dans la cage, l'ennui va le miner, il va sécher

Comme au vent du diisert Se flt-trit une fleur, et mes capitaux imprudenimeut hasardés vont immédiatement me rentrer.

Un beau matin, en traversant la place de la Bourse , un fantôme couvert d'yue redingote vert-russe apparaît au créancier : celui-ci pousse un cri de joie ; il a reconnu le débiteur. Il a trois suppositions à faire; mais, comme le créancier est pressé, il n'en fait que deux.

Il se dit :

— Ou mou débiteur a payé, et je vais aller au greffe chercher mes fonds ;

Ou le débiteur s'est évadé, comme feu Latudc, cl je vais faire payer sa dette par le directeur de la maison , éditeur responsable de la rupture du ban.

Le créancier arrive à la maison pour dettes ; il demande à voir son gage , son nantissement, son corps mis en séquestre, son individu placé en transit.

On lui répond que le prisonnier ayant reçu la visite d'un médecin, celui-ci a déclaré que l'air des verrous était trop pesant pour l'estomac du consultant; qu'il avait besoin , pour se promener, de beaucoup d'espace, et, |)our se refaire, de beaiicon|) de fricassées de poulets.

Le tribunal a jugé qu'il y avait lieu h extradition, et la jeune plante qui s'étiolait dans la serre un peu fétide de Clichy a été transportée dans la zone tempérée d'une maison de santé; moyennant deux cent cinquante francs qu'elle s'engage à payer pour sa culture, ou plutôt |)our sa nourriture.

Les trente francs du créancier passent aux courses de cabriolet qu'un prisonnier est toujours dans la nécessité de faire.

La première condition pour obtenir sa translation dans une maison

de santé , c'est de ne pas être malade.

Aussi n'est-il pas rare de ren( outrer siw la voie publiipie. .. un élégant en costume de chasse, qui vous aborde en vous di sani :

— Tu sais le malheur ({ui m'est arrivé? Je suis

I i.lichv.

— Il y a six mois que je gémis dans les fers...

.Vdieu , je te quille ; on m'attend |>our une partie de chasse au Uaincy.

La loi a laissé au créancier l'inspection sur le débiteur en maison de santé. Si celui-ci est pris en air trop libre, on le rejMjrte à (llicliy.

Aussi la partie de barres cst-elles toujours engagée entre les deux adversaires.

Le créancier vient-il demander h voix basse son débiteur, on lui répond :

— Monsieur est au bain ; le médecin lui commande des ablutions de douze heures.

— Monsieur , je viens de rencontrer mon débiteur au Palais- National.

— Je n'en disconviens pas, monsieur, dit le maître de maison de santé, qui est presque toujours une femme. Monsieur le président a autorisé la sortie, pour cause de traitement... Votre débiteur est allé se faire opérer... un cor au pied.

Un créancier arrive un jour tout botté de Belgique.

— Madame, je vous somme de me montrer mademoiselle J.... la marchande de modes que je tiens... ou plutôt que je dois tenir captive.

Il y a trente heures , je / l'ai vue danser un galop à Bruxelles. /',

— Vous êtes dans l'er- [,;.

rcur, monsieur.

— Que mademoiselle J... paraisse.

Et mademoiselle J...., qui elîeclivemenl était trente-six heures auparavant hors frontière, et (jui venait de rentrer dans le cloître à l'aide d'une échelle de corde , parut et fit deux révérences au voyageur étonné. 11 crut qu'il avait rêvé, il fit ses excuses et se retira.

tN ASII.E.

Dans les âges primitifs il existait des lieux sacrés où l'homme poursuivi pour quelque cause que ce fût, trouvait sûreté et protection.

Malheur à qui eût osé porter la main sur l'homme placé sous la sauvegarde de l'asile. Valérius Sextus parle d'un affranchi condamné à mort, et qui, pendant qu'on le conduisait au supplice, parvint à s'échapper et à gagner un lieu d'asile. Il s'y établit. Ses amis, ses parents venaient à tour de rôle lui apporter tout ce qui était nécessaire à son existence; et il vécut ainsi plus de trente ans, heureux et joyeux de penser au bon tour qu'il a\ait jouée ses juges.

Les asiles , comme on le voit , étaient une prérieuse tolérance , à une époque oii la comnmiaiion de peine n'était pas inventée.

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

Aujourd'hui ((ue la civilisation graviie, l'humaiiilô disccnd ; les asik's n'i'xislenl |)liis. Il est vrai c|ue le pauvre débiteur poursuivi IHJur dettes , ne peut être srrèté ni dans les églises ni dans les jardins publics*?, que par la permission spéciale des curés et des i;(iii\erneurs, qui ne la doiuient jamais. Mais on ne peut pas aller toute la journée admirer le {;c)tliic]ue de Saint Etienne du-Mont ni le mondain de Nutrc-L)ame-de-l,orelle; on ne peut pas faxe une sieste itdiiiimeut prolongée sous l'arbre de Cracovie ou une faction de seize heures devant le réyulateur-canon du l'alais-Nalional : ce serait une façon de vivre quelque peu monotone; ce serait toujours la prison, avec la fatigue de plus.

.M,)is ce que la société n'a pas fait pour les débiteurs, un homme, je devrais due mie l'roiidence, je devrais dire IJieu, s'est chargé de lu faire. Cet homme, celte l'ro\idence , ce Dieu, s'est rencontré

ô Azaîs! — chez un ancien tjaide du commerce, (pii a voulu

racheter avec les débiteurs d'aujourd'hui, son àmc perdue avec les débiteurs d'autrefois. (,e praticien , je puis dire mjinlenant cet honorable praticien , était le plus malin de la bande ; et son nom, véritable onomatopée, avait contribué peut-être à son immense clientèle. Cel homme , dont le nom seul faisait venir la chair de poule aux débiteurs, se nonnnait Legrip. Les vaude\ illistes n'auraient pas trouvé un nom plus heureux.

Je dis avec raison se nommait , car depuis quelques années l'exofTicier judiciaire a changé son nom de guerre en un véritable nom d'opéra comique.

Voici donc ce que le praticien en retraite imagina.

11 ouvrit un liùtel garni sur une échelle modeste , accessible aux positions médiocres, et il se dit : Je ne manquerai jamais de rli nts; car tous mes locataires qui me pa\eronl bien auront presque le droit de paver mal tous les autres. Lu d'autres termes mes anciens confrères, qui tous me saluaient du titre de leur général, regarderont ma maison comme inviolable; ils passeront devant elle en se découvrant comme Napoléon devant le tombeau de Frédéric de Prusse et la maison de Pierre -te-Grand. Le locataire sera chez oioi à l'abri de la contrainte; il fumera en paix son cigare dans mon salon.

Il n'y avait pas là spéculation, il y avait philanthropie; mais s'il V avait eu spéculation elle eût été fructueuse , car dans cet hôtel il faut faire retenir les logis à l'avance.

Il arrive quelquefois h l'ancien garde du commerce de réunir à dîner quelques-uns de ses ex-confrères. C'est alors un spectable touchant de voir à la même table le débiteur et celui qui est chargé de l'exécuter; on se fait de part et d'autre de petites concessions.

Demain, dit le débiteur, j'ai un rendez-vous sur le boulevard

des Italiens ; vous m'obligerez en ne passant pas par là de deux heures à cinq. — C'est entendu... de mon côté je vous prierai d'éviter, samedi prochain , la rue de Rivoli..., j'y serai toute la journée , je file un Anglais. — Très-bien; j'irai aux Tuileries par le faubourg Saint-Germain. Et l'on boit au niainiieii de l'armistice, on boit à l'amphitryon , on boit aux débiteurs malheureux qui n'ont pu être reçus dans l'asile.

Après le dîner on passe au salon , où l'on joue le wisth ou la bouillotte. Parmi les tableaux qui ornent les murs, on remarque une gravure qui a été donnée à l'officier judiciaire quand il était en activité ; c'est un symbo'e expressif de son ex-profession : ce tableau représente Josué arrêtant le soleil.

CH.VPITRE XIII.

ConoluiioD.

Laquelle des deux professions, celle de prêteur ou celle d'emprunteur, est la meilleure?

Si nous nous jetons hors de la voie de la règle générale , nous trouverons que la spéculation de l'emprunt est souvent profitable.

Par exemple, on cite un individu qui le matin va réveiller ses amis et leur dit :

— Non mobilier sera vendu à midi si vous ne me venez en ai le. ^ Ou bien : — Moreau (c'est le Napoléon

MO MT DE PIETE] 'J'"** gar^lfs du commerce) a reçu ma paole |)our une heure; je dois aller inoimème me plonger dans les fers , si je n'ai pas ma rançon.

L'ami se dépouille de sa montre; il envoie chercher Gobert de la rue Lepelelier, Gobeit, le Rotschild des vieux liabiis, l'Agiiado de la défroque, et il lui vend jusqu'à sa robe de chambre et son bonnet persan ponr libérer son ami. Le libéré remercie son sauveur... et court immédiatement placer ses fonds à la caisse d'épargne.

Parmi les prêteurs il en est aussi qui sa\enl préserver la spéculation des chances hasardeuses.

Ils donnent mille francs h un fils de famille et ils lui font reconnaître, par acte, que ce n'est pas un prêt, mais un dépôt.

Si le jeune homme ne paye pas à échéance, il n'est plus justiciable de la ban(|uette du tribunal de comnirrce ; mais la sellette de la septième chambre correctionnelle le réclame.

11 y a des prêteurs qui vont plus loin; mais pour agir il faut l'adhésion de l'emprunteur. Voici comment ils opèrent.

Lu jeune homme reçoit cinq mille francs de billets d'un prêteur, à la condition d'écrire la lettre suivante :

0 Mon cher monsieur Roc, je suis le plus coupable des hommes; le jeu (ou bien une actrice du boulevard) m'a tourné la tête... et, je n'ose vous le dire qu'en frémissant, j'ai contrefait votre signature... »

Le prêteur donne une contre-lettre ainsi conçue: « Je déclare que M. Charles..., ou Lucien, est le plus galant et le plus honnête garçon du globe ; qu'il n'a jamais songé à contrefaire ma signature , et que la lettre qu'il m'a adressée n'a d'autre but que de me faire solder par son père.

» Signé ROC. »

En dehors de ces sortes d'affaires , le terrain de l'emprunt et du prêt est fort glissant; il n'y a pas à Paris dix vieux usuriers riches :

beaucoup, outre les sinistres du non-payement, ont laissé de gros profits sur les champs de bataille correctionnels.

A la prison pour dettes, il y a autant de préleurs que de dissipateurs. Clichy est l'hôtel des Invalides de l'usure, aussi bien que le Pénitentier des dissipateurs. Les extrêmes s'y touchent et trinquent ensemble.

Que conclure? quelle est la morale du chapitre? et du livre?

La voici :

Que ceux qui ont de l'argent le gardent ; et que ceux qui n'en ont pas apprennent à s'en passer.

P1R1S. TVPOGBSPHIB PLOV FRERES, BUE DE VAUGIlOitD , 36.

FIN DU CRÉANCIER ET LE DÉBITEUR

AUBERT

I LACI DI U BOURSE.

20 centimes la livraison.

G. BARBA

il, ICI DI itinu

LE FLOUEUR

Par Cb. PHILIPON, — 70 Vignettes par DAUMIER, LORENTZ, Ch VERNIER et TRIMOLET.

Préface.

Je ne vois jamais une préface sans songer à ces belles poupées de cire, bien roses, bien décolletées, -^ qui , placées derrière le carreau des coiffeurs, tournent sur \ olles-uiêuu's , font la roue, jinur présenter sous toutes faces les charmes artificiels de leur perruque.

En eiïet , la préface est l'étalage de l'auteur : c'est là qu'il expose au public non-seulement le but de son œuvre, mais encore les trésors de son érudition ; t'est la place des citations historiques, scientifiques et arcliénlogi(|iies.

La préface est la plus belle montre de sa boutique, et le jinblic passe devant elle comme devant la poupée de cire, — sans la regarder. Ingrat public !

J'aurais donc tort de dépenser inutilement mon capital de savoir, et de prouver, comme je le pourrais fuire par ce qui nous reste de monuments antédiluviens, que la llouerie est née avant l'homme, qu'elle a commencé dans le paradis terrestre, et s'est perpétuée jusqu'à ce jour de génération eu génération, de femme en femme et de mâle en mâle; ce qui lui constitue un assez bon nombre de quartiers et un arbre généalogique un peu remarquable, chose qui

n'est point indifférente dans un temps de vanité [et de charlatanisme comme le noire.

Je me bornerai au strict nécessaire; je dirai seulement l'étymo-

logie du nom de mon sujet , l'acception de ce mot, et je donnerai le signalement obligé du personnage qui en représente le type.

I.e (loueur et le banquisle sont deux frères jumeaux , qu'il faut peindre ensemble ; car ^ ils se complètent l'un l'autre , et ne font souvent qu'une seule et ntême personne , comme les frères Siamois.

Nous ferons marcher de fiont ces deux beaux caractères. FloueiH- vient de floiuT, verbe actif, — très-actif, qui lui-même proviinlde/^orcre, verbe neutre: llrurir, briller, exceller; attendu que la flouerie brille, (leuril , rxrelli' aujourd'hui plus que jamais. Le mot est nouveau ; mais, nous l'avons dit , le type est ancien. Il a porté, suivant les siècles, des noms très-variés ; il s'est appelé : druide, — augure, — prophète , — sorcier, — alchimiste, — traitant , fournisseur, etc., etc., etc.

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

I.a rarino laliiic que je vous oiïre n'est peut-être pas de votre goût? Dites-le, vous auriez tort de vous gèucr ; je tolère parfaile-

nient in couiroverse .^^ / sur ce point; car,

entre nous, en vous la présentant , je pensais tout i)as ce (|ue saint Au^usiin a la Iran cil ise|ou la naïvett5 de dire tout *liaul a|)rès une déli- Inilinn telle quelle je ne sais plus ipiel mystère :

1' Si je vous dis ces choses, ce n'est pas que je les sache; c'est uniciuenient pour ne pas rester court. »

Saint Augustin connaissait bien l'esprit de l'horauie ! Un savant peut dire des bêtises, il ne iloit jamais rester court.

Si l't'tuuologie de (loueur est douteuse, l'application de ce mot est infiuimeut |)lus certaine.

Flouer csl le synonyme de voler, tromper, attraper ; — avec cette difTérenre que voler exprime seulement l'action malérlelle de prendre le bien d'auirui; — irdutpi'r, l'action morale (grammaiicalemeut parlant) d'induire malicieusement quelqu'un en erreur ; — attraper ; — prendre à un piège.

Ainsi , en prenaui l'argent de son prochain, on le vole ; — en lui faisant accroire la chose qui n'est pas, on le trompe; — et en lui faisant faire par ruse une faute quelconcpie, on l'attrape.

En le trompant, l'attrapant et le volant tout à la fois, on le (loue.

La (louerie est au vol ce que la course est à la marche, l'éloquence

il la parole : c'est l'état superlatif d'une qualité ; c'est le progrès,

le perfectionnement scientifique, comme l'éclairage du gaz com])aré

à la lumière du suif.

Venons au signalement du (loueur.

Ici commence le travail physiologique, ici \a se révéler déjà la profondeur d'observation dont le ciel a doué l'auteur modeste de ce charmant petit canard.

Il est des (loueurs de tout âge, de toute corpulence, de tout visage et de tout rang.

Il existe aussi des (loueuses non moins variées. Sans vanité, nous pensons qu'il est dilTicile de donner un signalement plus complet , sauf pourtant celui-ci :

Visage ovale.

Teint ordinaire.

Nez moyeu , Bouche idem , Menton rond; Signes particuliers : zéro ;

Signalement que le chef de bureau des passe-ports, à Paris, certifie conforme et véritable pour les 900,000 voyageurs qui se présentent mensuellement à ses attentives remarques.

Cependant, comme il est des esprits pour lesquels toutes les expliralions théoriques sont insulfisantes , je vais formuler ini moyeu d'expérimenlaiioii simple, facile, et à la portée de toutes les intelligences.

Arrivez le matin sur le perron de Tortoni ; — allez à deux heures ï la Bourse , dans la coulisse ou sur le parquet; — approchez-vous à six heures d une table d'hôte tenue par une vieille pauihi're; — le soir, faites-vous introduire dans un cercle de joueurs; ou péiu'trez à toute heure de la journée dans une lontine, — dans un bureau de placement ou de remplacement, — enfin dans une boutique quelconque s'ititilulant philanthropique, morale ou religieuse; fermez les yeux et saisissez le premier iiulividu qui vous tombera sous Id main : — ouvrez-les yeux , regardez-le , vous tenez un flouour. r.e n'est pas plus dillicile que cela.

J'aurais pu augmenter de beaucoup la liste dos lieux propres 5 I

cette expérience infaillible; j'aurais pu vous indiquer d'autres réunions, des salons, des palais même, dans lesquels vous ne seriez pas

exposé davantage h commettre un quiproquo.

Mais à quoi bon? Nous ne voulons traiter ici que des généralités, observez et faites les applications particulières.

Parlons du banquiste.

Quelques hommes sont baiiquistes sans être (loueurs , mais tous les (loueurs sont banquistes.

Le banquiste , c'est le cbarlaiau, c'est l'homme qui s'habille en rouge pour se faire remarquer au premier coup d'oeil ; — c'est l'homme qui fait promener ses alïichessur le dos d'un malotru; — c'est la (|ueue rouge de l'industrie, c'est le Gringalet de Bilboquet. Le banquiste seul n'a pas de portée. —Que ferait Gringalet sans le génie de Bilboquet? Rien. L'union fait la force.

Du floueur en g^énéral.

L'on devient cuisinier , mais on naît rôtisseur.

Cet aphorisme de Brillât- Savarin a clé mis à toutes sauces ; servons-lede nouveau, mais présentons-le ainsi :

On devient fripon, mais on naît (loueur.

'~" ""'"' ' Regardez , en effet, les en-

fants sont tous plus ou moins maraudeurs, larrons, voleurs même; mais il en est quelques-uns dans le nombre qui dérobent avec toutes les circonstances aggravantes de préméditation, de calcul et de fausseté. C'est parmi ces deiniers que percera quelque jour le floueur pur-sang, l'homme qui (louera son père, sa mère, sa femme et ses enfants, avec la tranquillité d'une belle âme.

Un homme de cette sorte disait : — Je donne h ma femme mille écus |)our l'entretien de la maison ; il est impossible qu'elle s'y retrouve. La femme s'y retrouvait pomlant , mais on trompant son mari.

La flouerio semble h certaines gens chose si naturelle, qu'ils nient complètement la probité, ou qu'ils sont tentés de la prendre pour un travers, si ce n'est pour un vice.

Un homme (|Mi avait fidèlement servi pendant vingt ans le célèbre munitionnairc Ou , le pliait un jour de venir en aide à sa

misère, — Comment ! s'écria le financier, vous ave z été vingt ans

LE FLOU El R.

mon iiilciuluit , cl vous n'Cles pas riche?... Vous ii'tM.s (|u'un sol, vous in'avt'Z tiouipt- , iclircz-vous!...

Vous ivnconlieifz toi l)ou pùroilc fauiillf. bon citoycii, cxifllcut anii. qui w iridu'rail pas au jeu. iic déroberait pas une poiuuic, et qui, dans Us affaires (l'ar};<ut, devient un Houeur inirailable ; c'est rusiirier bon garçon , (|ui \ous égorge le malin et vous iuvi«' le soir à diiier.

Tel autre passera sa vie dans les pralicpies de riinnuèteié , ijui , un beau jour, s'enfuira en laissant sur la place un délicii prodigieux.

Qui pourrait dire combien sont morts en odeur de probité , h qui l'occasion seule a iium<iué de faire un énorme Irou ù la tune ?

Ce sont des (loueurs que la mort a volés.

Enfin , cl cela donne à l'éaule de la fliuerie l'altrait des recherches psycbolo!j;iques, le monde lliineur reflète toutes les variétés , toutes les bizarreries et les inconséipiences de l'humanilé.

Du banquiste en général.

Le banquiste, nous l'avons dit dans la préface , est le paillasse qui bat la caisse au profit de l'escamoteur et au sien.

Dans les rangs les plus infimes de la société, c'est le marchand de chaînes de sûreté, — le marchand d'arlicl<s à quinze et à vingt-cinq sous, etc., criant sa marchandise fabriquée, dit-il, parla main (Ici sauvages ou par les mallu itrciix prisonniers.

Un peu plus haut, c'est le bouti(|uitr qui vend, pour cause de CESSATION DE BAIL, cl 50 puur 100 au-dessous du cours — prononcez au-dessus.

Vient ensuite le commis voyageur, banquiste ambulant. Le pharmacien, débitant de pilules, de pfites , de poudres, de pastilles, elc.

Le parfumeur, qui vend des cosmétiques pour effacer les rousseurs , pour teindre les cheveux , blanchir la peau , elc.

Un degré au-dessus, on rencontre l'entrepreneur de grandes affaires, le lanceur d'opérations induslrielles , qui promet aux actionnaires des bénéfices plus grands que nature, des dividendes moiisti ueux.

Mais plane sur tout ce frélin le roi des banquistes, le banquiste politique, celui qui chaule (a Marsiillaisii quand le veut est à la guerre, — fait le mort quand le vent est à la paix, — celui qui sait remuer les masses par li peur ou par l'eiitlioiisiasme. .. Celui-ci est le beau idéal du genre, c'est la réunion des deux types, banquiste et (loueur, dans une seule et même personne; c'est le mystère de l'unité dans la dualité.

lie floaeur politique.

La loi exige un cautionnement de tout écrit périodique traitant de matières politiques, nous ne voulons pas verser 12,000 fr. pour avoir le droit de vous ennuyer; aussi laisserons-nous , et de grand

copur, la politique de c<Mé, mais géiiéralemeut parlaiil, el seu- Icineiil an polni de vue philosophique, nous esipiisserons à lai-ges Il ails la physionomie du (loueur poliiicpie dans diderciites classes de la sociéié.

Le (loueur politique est le modèle, le guide, le vrai roi de la llouerie; car c'est lui (|ui s'élève aux plus hautes conrepiions, fait jouer les plus puissants ressoits, obtient , — quand il réussit, — les plus grands résultats; en un mot, c'est lui cpii peisonnifie le Ivpe (loueur.

' Supposez un roi (loueur. Assurément la nation (pii serait gouvernée par un roi de celte espèce pourrait devenir avant peu la plus civilisi'e de la terre.

Car il esl toujours, dans un peuple, un nombre considérable d'honmus toujours prêts à singer le chef du gouverne ment , cl les vices d'en haut descendent insensiblement dans les couches d'en bas : — Voyez la galanterie du siècle de Louis XI V , la rouerie de la régence et la débauciie du siècle de Louis XV.

Tous les rangs, toutes les situations politiques peuvent présenter le type du floueur.

Prince, il trompera ses amis el ses ennemis; les poussera sourdement aux conspiraliims, aux révolutions, pour arriver au troue, se tenant prêt à les désavouer s'ils échouent et à les oublier s'ils réussissent.

Minisire . il s'enrichira par des coups de bourse , — par des recettes générales données à sa famille , avec lacpiellc il en partagera le produit , — ou par des fournitures de sabres ou de fusils qu'il s'adjugera sous le nom d'un tiers.

Ambassadeur, il traitera dans son propre intérêt les intérêts de son jiays, et couvrira de son inviolabilité des oi)érations de contrebande.

liepréscntant , il (louera ses commettants par des changements de couleur. — S'il est magistrat , il changera pour un degré d'avancement; manufacturier, pour une adjudication; — avocat, pour un siège de procureur général : — financier , i)our un emprunt ; — s'il est pauvre, pour une place; s'il est riche; pour une ambass3(1g clc elc.

jùge,'\\ soulèvera le bandeau de Thémis pour fausser le poids en matière politique, pour frapper juste sur le faible cl ménager le

fort. , . .....

Électeur, il trafiquera de sa voix pour obtenir un chemin vicinal, une bourse h son fils , un ruban à sa boutonnière , une misère quelconque.

Adminislraleur , il

Économisera cent mille icus de renie

Sur (les appoiiitemenls qui ne lonl que de trente.

Chef de. iurcau, s'il ne peut faire mieux, s'il n'a dans ses attributions ni la voirie pimr vendre les plans de la ville, ni les lignes ou les numéros des voitures |)ubliques pour gagner des polsde-vin , il flouera les surnuméraires en plaçant ses neveux , les emplovés'en s'allribuant les gratifications, etc., elc,

journalisle, il iraîiiera tel ou tel dans la boue; le lendemain, il les placera l'un ou l'autre, — ou l'un et l'autre — sur un piédestal les insultera de nouveau , les réeiiceusera, et ainsi de suite, proclamant et reniant tour à tour, sans la moindre pudeur, el les mêmes principes et les mêmes hommes.

Oui, nous avions raison de le dire, le flonrur politique est le premier des floueurs.

Xje banquier floueur.

Quel est cet homme? — un banquier. — D'où vient-il, et comment est-il devenu banquier? — toiil le monde l'ignore. Il fait

BIBLIOTHÈQUE POUR RI1\E

la banque, c'est loul ce qu'on coiinaîi de lui; mais à voir sa science

dans les chiffres et dans le calcul (le l'intérêt des inlérèls, il est certain qu'il a i\ù faire des niuliiplications et des soustractions à l'âge où d'antres font Iciu's iiis. Quoi qu'il en soil, banquier par droit de naissance , jiar la grâce de Uicu , ou par la cràce du diable, il a

gagné de l'argent; et s'il reste banquier, c'est pour en gagner encore.

Vous foniprenez que nou'i ne faisons pas ici le pi'orè^ à la banque en général, — nous ne parlons pas du l'honiine qui fait bonnèteinent l'agio, le change de place ou les négociations coiniiiercialcs; mais nniquenient du brasseur, du tripoteur d'affaires, et surtout de celui qui recherche de préférence les opérations embarrassées pour pêcher en eau tiouble. Exemple :

Vous possédez un terrain de grande valem' sur les boulevards , ou ailleurs ; — vous avez élevé sur ce terrain une magninquc maison. Le tout vous coûte un million ; mais vous avez é|)uisé votre fortune, et il vous manque une cenlaine de mille francs pour donner le dernier vernis à vos peintures, le dernier poli à vos marbres. Vous recevez de plusieurs côtés le conseil de vous adresser à M. Pierre, — Paul, — ou Michel, ban(|uier trés-estiiné , dont la spécialité est de |irêter sur de seiublables garanties.

Vous risquez une démarche auprès de lui ; vous êtes parfaitement accneilli.

— Nous connaissons monsieur, vous dit-il, et votre piopriéié, et. ce qui vaut mieux pour nous, votre probité; combien vous faut-il?

— Monsieur, j'ai besoin de cent mille francs.

— En voici deux cents. Vous nous ferez une obligation payable dans un an.

— Tu an ne pourrait me sudire, avant ([ue ma maison .soit en plein rapport, avant que j'aie pu réaliser

— Nous TOUS donnons dix ans si vous voulez, mais en renouvelant d'année en année; c'est l'usage de notre maison. Un reste, vous comprenez bien que nous n'avons pas intérêt à déplacer des fonds aussi siirement prêtés.

Un renouvellement, deux renouvellements ont eu lieu; vous dormez sur vos deux oreilles, quand, une année, une mauvaise année, une année de faillites, de troubles politi(iu(s ou auires, !NL Pierre ou Michel, refuse de renouveler.

— Il a besoin de ses capitaux, — il craint une révolution, — il veut réali>er ses fonds.

C'est un coup de foudre ! Vous cherchez de l'argent en toute hâte. — L'argent qu'on diniande avec précipitation ne se trouve pas. — Le terme fatal approche, il arrive ; vous n'avez pas encore pu emprunter, les frais commencent; dès ce montent, l'emprunt devient impossible.

Les frais continuent; vous voulez gagner du temps, vous plaidez sur ceci , sur cela ; vous vous enferrez davantage.

Un jour , la maison est mise aux enchères : vous n'avez pas publié votre ruine à son de trompe, M. Paul, ou Michel, n'en a rien dit de son côté, — personne ne se présente à la vente forcée... personne, que vous et M. Pierre, ou Michel... Tout lui est adjugé pour 350,000 francs, — 200,000 francs prêtés et 100,000 francs de frais, total : 300,000 francs; vous restez .son débiteur de 50,000 francs.

Clichy vous reçoit dans ses murs hospitaliers. Mais bientôt la vie

du cloître vous fatigue ; vous négociez avec votre intraitable créancier, et votre femme le presse de sollicitations : ses larmes sont longtemps infructueuses. Un jour, elle obtient tout ; par (]iiel moyen? vous l'apprendrez ti'op tôl

Vous êtes libre ; vous avez perdu votre fortune et voire bonheur domesli(pie, mais vous avez du moins acquis une profonde connaissance de l'instabilité des propriétés immobilières et conjugales... c'est bien quelque chose!

Tel autre banquier du même ordre opère d'une manière analogue sur les grands industriels gênés , — ils le sont tous , en leur faisant oll'rir par des compères un crédit que le manufacturier accepte à baise-mains. A dater de ce jour, l'argent coule, la fabrique grandit, se développe, double ses produits, étend prodigieusement ses alfaires; mais aussi , à dater de ce jour, la ruine du fabricant est assurée; — la veille d'une lourde échéance , le crédit est brusquement retiré. Vainement le malheureux commerçant supplie, se traîne aux genoux de l'homme qui tient dans sa main son honneur et son sort, rien n'émeut ce cœur d'argent. — Pressé par ses engagements, et placé entre la boule d'une faillile ou la misère, l'honnêtc homme ne balance pas : il assure la paye de ses ouvriers et la virginité de sa signature, fait l'abandon du fruit de vingt années de travail, et le banquier devient, d'un cotq) do dés, fabricant de porcelaine, de toiles peintes, de produits chimiques, etc.

Disons-le cependant, pour être juste envers tout le monde, on voit quelquefois le nouveau propriétaire de la manufacture faire un sort h l'ancien fabricant, et l'envoyer avec une petite pacotille mourir au Sénégal; — quelquefois même il ne l'arrache pas aux douceurs de la famille , et lui fournit généreusement les moyens de vivre dans son pays... concierge ou garçon de magasin.

Mais le beau temps du banquier (loueur fut le temps de l'épidémie des comiiiandiies par actions.

Tous les jours , vingt sociétés nouvelles se créaient ; jamais le capital n'était moindre de quelques millions ou de quelques belles centaines de mille francs , — et jamais le fondateur ne possédait trois sous. Il fallait donc absoliunent que cet honnête homme de gérant conlraclàt un pciit em - [irunt , car il ne pouvait déceniiuent demander son

"C "û capital d'un ou plusieurs

millions sans boites, sans ilia, e.iii et sans la moindre apparence d'une chemise. — il fallait de la représentation, que diable ! il en fallait! — et puis les prospectus bleus, les alliches vertes, les an-

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