CHAPITRE X
^ débardeur de la rive gauclie de la Seine*
Le spirituel auteur de l'Almanacii de la rive gauche de la Seine dit que si celte rive représente quelque chose dans la
France, c'est le midi, tandis que l'autre rive représente le nord. Le beau temps , les tièdes zéphyrs qui vont sécher les rues de la rive droite, quand ils peuvent pénétrer dans ses babels à dix étalées, l'été enfui, tout cela vient par la rive gauche. Le climat est beaucoup plus chaud à la barrière d'Italie qu'h celle de la Vdlette.
Le cosmographe aurait pu prendre à l'appui de son opinion la
comparaison des natu-
res juvéniles des deux rives; n'est-ce pas le sang bouillant du Midi qui fume dans toutes les tètes des indigènes du Luxembourg ! la grisetie , au travail près , n'est-elle pas |)lus comparable à l'Andalouse que la Lorette! Voilà pourquoi la rive gauche de la Seine a son Prado comme Madrid a la sien. Et bien que l'auteur précité dise :
Quand la rive gaucho se couche, la rive droite se lève, met du fard, retrousse sa jupe pour sauter les ruisseaux cl montrer sa jambe; il conviendra qu'à l'époque du car-
LE DKBARDEUn.
natal la prude rhi- ^aiicbe se permet aussi d'exhiber ses libi.is avec beaucoup île laisser-aller... A celle époque la rise gauche engage avec la i ive droiie une luHe de concurrence acharniîc.
l.a Lurette sait qu'il y a bal au Prado, la grisette ne sait pas qu'il y a bal à rU|)trj. Klle ue pas>e les ponls, pauvre déporiOe qu'elle est par la loi du bcituin, que pour aller en jountce; mais
le suir , mais la nuit , elle les donne sans partage à la salle de bal de la rive gauche , sa patrie.
Ce serait une curieuse iiistoiro à faire que celle du Prado : d'abord (église sous l'invocation de saint Barthélémy, jiuis berceau de la gloire 'théâtrale de Brunet.de Potier et de quel piei autres artistes dont le nom n'est pas encore mort pour nous, puis loge maçonnique où Napoléon et Tallevrand ont tritraillë, puis dc,)Uis trente ans salle de danse populaire où les plus purs moralistes, L'S plus sévères magistrats, les plus chastes procureurs du roi ont dansé la danse du terroir dans leur jeunesse; bomcuir du début de la vie devant leiiuel ces derniers ne peuvent
passer sans rire, quand ils vont braquer là batterie du réquisitoire contre le débardeur des deux sexes ignorant du code de la saltation légale , ou bien oublieux du décalogue de M. Delesscrt.
C'est surtout le mardi gras que l'aspect du Prado peut donner une idée de l'exaltation de la joie et du paroxysme de la gaieté de la rive gauche.
Au Prado, le débardeur masculin n'est jamais troublé dans sa danse par l'arrière -pensée d'un souper monstre dont la carte doit lui dévorer un trimestre de pension paternelle.
Le débardeur féminin ne s'arrête pas au milieu d'un galop pour se faire cette inquiétante interrogation : Souperai-je?
Le débardeur du Prado , quel que soit son sexe , se contente des produits que la charcuterie livre à la gasironomie; il remplace les truffes par les marrons ; et quand il n'a pas de quoi solder le Champagne, il boit avec la même gaieté le cidre grand-mousseux.
Au Prado on ne se tutoie pas pendant le carnaval ; ça change l'habitude qu'on a de se tutoyer les autres jours de l'année. Là tous les danseurs sont frères, et un grand nombre de danseuses sont sœurs.
Quand le Prado d'hiver ferme, l'étudiant et la grisette s'asphyxieraient si la Providence, sous les traits du directeur, ne se hâtait bien vile d'ouvrir le Prado d'été.
Et là encore, on se croit en car- F5^ naval ; un artiste bien inspiré a illustré les noms de la verte rotonde d'un galop infernal dans lequel le débardeur, le titi, le postillon, grands comme nature, sont jetés à profusion : c'est comme une salle de maréchaux où sont représentées les gloires de l'époque joyeuse ; c'est du rudiment eu images.