TROISIÈME LETTRE
• Mon cher Adrien , nie trouvant pour quelques jours
(même fornuile que ci-dessus)... Vous êtes le seul à
qui je puisse (même formule que plus haut). »
La Lorette fait cinq lettres pareilles.
Les cinq amis , surpris à domicile à l'heure du réveil , s'excusent de ne pouvoir saii^-faire complètement à la demande. .. et chacun offre timidement le partage d(; sa bourse, dans laquelle une dernière pièce d'or vit en pauvre veuve.
La Loreile a calculé sur cotte fraction , et réunissant les cinq oITrandos, elle complète le total do la somme demandée.
Mais quand le refus répond aux cinq missives , oh I alors il faut se résoudre aux grands sacrifices; les fortes têtes n'hésitent pas dans les circonstances dilTiciies. La Lorcltc ouvre sa fcnêirc... tousse, et , deux minutes après , elle voit entrer le marchand de vieux habits, fin renard qui ne rôde jamais dans la zone des Lorettes que depuis le mercredi des Cendres jusqu'aux Qualre-Temps. Ce délai passé, il laisse le quartier aux marchandes à la toilette.
La Lorctie, qui comprend combien il importe de ne pas laisser croire au marchand d'habits qu'elle se sépare de son débardeur par force majeure, s'efforce de lui faire croire que c'est un divorce pour incompatibilité de dimension.
■ Ce costume est charmant, dit-elle, et tout frais... (Le marchand d'habits remue la tête.)
■> Mais j'engraisse tant, qu'il ne me va p!us... je ne peux plus entrer dans le pantalon. »
Tuis elle passe à l'éloge du costume , afin de faire cnfier l'enchère.
«Si cela continue, je deviendrai grosse comme mademoiselle George...
— Connais pas, dit avec flegme le fripier-errant.
— C'est ce que me disait l'autre jour madame BarlJic, la cosiumièrc du Vaudeville... C'est die qui m'a fait ce costume... l'élude en est superbe.
— Si elle l'était moins, ça se vendrait mieux, dit le marchand.
— Et ce velours, comme c'est frais !
— Quand il aura passe un an dans raa boutique.,, il sera fané.
— Vous le mettrez <i l'abri.
— Nous ne pouvons pas, dans notre état lit vous voulez de
cela?...
— Dites votre prix.
— Non, diies le vôtre. C'est à celui qui vend à parler.
— Il m'a coûté 120 francs.
— Faut |)as parler de ça. Il y a des chevaux à l'abattoir qui ont valu bien des écus.
— Mais il est encore tout neuf..
— Combien voulez-vous de çaî
— Ce pauvre costume!... Faut-il que je sois malheureuse d'être devenue si grosse !
— C'est pas ça la question. Quel est votre prix?
— Lh bien , dit la Lorette regardant du coin de l'œil le négociant... 70 francs.
— 70 francs... petite mère, nous ne sommes plus en carnaval pour dire des farces... Je vous en donne 11 francs, et vous me donnerez un verre de vin.
— 11 francs!... La Lorette tombe à la renverse, elle appelle sa
bonne... Dites donc, Cloiildc, il me donne 11 francs de mon débardeur... Mettez - vous 20
'1| francs? dit-elle par une brusque
Il )' transition.
, t ' — J'ajouterai dix sous, et pas plus, dit le fripier. Et il sort.
ilV -JI 1 1 — I' va remonter, se dit la Lorcltc.
— Elle va me rappeler, » se dit le négociant en haillons.
Mais les deux adversaires tiennent bon.
Après une heure, la Lorette prend de nouveau l'air à sa fenêtre ; elle tousse.
Un second marchand d'habits est introduit.
Il offre 9 francs du débardeur, et sort. Un troisième survient ; il dit : « 7 francs 50 centimes. » « Glotildc, courez vile après le premier marchand, et ramenez-le.» Mais le premier marcliaud est devenu invisible dans le quartier : c'est lui qui a donné le mot aux confrères : il y a eu coalition pour la baisse des prix dont la Lorette va être victime. Celle-ci hésite, quand un violent coup de sonnette annonce une visite.
La Lorette a reconnu la manière de sonner d'un jeune employé d'ambassade, qui vient la chercher pour aller au bois; et elle n'a pas de gants , et elle ne veut pas mettre le visiteur à contribution dès sa seconde visite : ce serait de la mauvaise diplomatie. Le débardeur est sacrifié.
Quarante-huit heures après, il fait élection de domicile dans une boutique de fripier ; il se reposera un an , et après il tombera dans le domaine banal de la location : de la Lorette il passera à la grisette, et puis après les femmes qui le porteront n'ont plus de nom; ses beaux jours ont commencé à l'Opéra , ils finiront au bal du Boeuf-Rouge.
rcut-ctre aussi , mutilé , fractionné en mille pièces par les juifs échaulillouneurs, reparaîtra-t-il en pelotes à épingles sur le bureau d'un procureur du roi, ou transformé en poupée musicomane , dansera-t-il sur le piano de la Lorette qui a jadis tant galopé avec lui... Enfin le costume du débardeur a la destinée de toute chose, et lui aussi va
Oii va la feuille de rose Et la feuille de laurier.