‹ L'étudiantChapitre 28 sur 243 · I.a paironne de bon secours · texte numérisé non relu

I.a paironne de bon secours

C'est (Puvre (liRnc de louanges D'avoii' placé ce temple protecteur Sur un chemin où tant de pauvres anges Ont i lutter contre le te'itatcur.

Si Nathalie ou madame Doche chantait ce couplet, le public crierait bis, modcslie d'auteur h part.

Avant de quitter l'oasis de la rue Laffiite, constatons un fait peu connu et démentons une calomnie.

Le fait peu connu est : que les chaises louées à l'année coûtent plus à Notre-Dame-de-Lorelte que les stalles de l'Opéra , et qu'il faut s'inscrire six mois d'avance pour en avoir. C'est humiliant pour l'Académie nationale, mais c'est comme cela.

Maintenant, à la calomnie : On se dit dans les coulisses (aveuglement de l'esprit de concurrence) que derrière certain prie-Dieu de velours , on trouve gravée l'adresse de la pieuse propriétaire du meuble.

Nous avons f.iit notre ronde avec toute la .sévérité d'un substitut du parquet qui débute, et nous n'avons découvert dans le temple aucune contrefaçon de l'alinanach des adresses. Seulement, derrière une chaise-stalle en racine de frêne, nous avons trouvé un crayon timbre de la fabrique Guyol-Després, il avait servi à tracer ces mots :

Où pourrai-je vous voir?

Le lendemain le même crayon, conduit par une autre main, avait répondu :

Au Ciel!

Voilà toute la correspondance que nous avons pu saisir entre les anges et les démons de la terre.

Être et n'être pas dans ses meubles.

oute Lorette a eu, a, ou aura un mobilier, La vie de la Lorette est un passage du noyer à l'acajou , de l'acajou au palissandre , et souvent ! un retour du palissandre au noyer.

Il y a des époques de transition où l'hôtel garni revoit la Lorette , elle y touche un moment, comme les navij,ai< ors aboident à quelque terre sauvage pour attendre le bon vent.

L'hôtel garni est le Botany-bay de la Lorette.

Toutes les tortures l'attendent et l'assaillent sur cette terre

LA I.OUETTF.

d'exil, où souvent elle cM coiulamiu'i' ii voniir ille-iiiOiiie ses bro-

(l('(|UitlS.

I.ii, elle est soumise tem|)<)i;iiieiinm h un n'yiuic cellulaire qui

ne va pas h son amour

''" Vil — m. (riu(l(''|U'nt!,iiiC('.

Au iKiMihrt'dc's llcMiiv auv(|uelselle est livrée, un doit cuuipler :

Premier lléau. — La déplorable el friVpicule périodifilé du lover, fraciionnd par cpiinze jours , et qui revient cent quatre fois dans une année (pii n'e>l |ias bissevlile.

Deuxième lléau. — Les entrées de faveur du commissaire de police, qui, à la condition de se sirrer les reins avec une ceiiilurc non liyr;iénique, a le privilège de venir réveiller h minuit ceux ou celles qui ne dorment pas dans leurs meubles, et de leur demander s'ils ont des passe-ports ou s'ils ne confedionnciit pas clandestinement des cartonclies.

Troisième lléau. — L'interrogatoire sur les noms, prénoms, âge, qualité qui doivent figurer sur le registre de l'hôtelier.

Ou sait que la Lorclte a pour habitude de se faire un nom de fantaisie. Si la Lorette a passé un été près d'un étang ou d'une mare, elle se nommera pendant l'hiver madame de Lamare, ou mademoiselle de l'Etang. Si elle a élé locataire d'une maison nou- Teilement bâtie, elle se fait appeler madame de Maisonneuve , ou par corruption, madame de Waisonave. Quelquefois la Lorette prend le nom de la ville oii elle est née, et vous recevez au carnaval des lettres d'invitation aux bals, signées madame de Toulouse, madame de Bourges, madame d'Amboise; d'autres se baptisent près d'une cour, ou d'un trou artésien , et se font appeler madame de Lacour ou madame Dupuis; d'autres adoptent le nom de leur paroisse et devicnucul madame de Saint- Roch ou mademoiselle de Saint-Sul|)ice.

Tous ces noms sont salués gracieusement par les propriétaires «les appartements à louer. Jamais on n'a demandé h une locataire les preuves de son état civil. J'ai vu un bail de loyer qui était signé Juli de Mommorenssy ; il ne vint même pas à la pensée du notaire de mettre en doute le droit que la signataire avait ù la possession de ce beau nom si étrangement orthographié , et qu'elle avait sans doute exporié du pays des cerises.

La Lorette dans ses meubles a donc l'heureux privilège de se bai)iiser elle-même, mais elle perd ce beau droit quand les hasards de la vie la réduisent à l'hôtellerie. Monsieur Gabriel Delessert est le magistral le plus curieux de France et de la banlieue; il faut qu'il sache le nom réel de ceux qui n'ont pas d'édredon patrimonial , il faut qu'il sonde les mystères de leur âge et qu'il remonte le tracé de la vie nomade pas à pas jusqu'au village ou à la mansarde qui a vu naître l'être que la fortune a voué à la maison meublée.

Le registre des hôtels garnis est la table mortuaire des noms de guerre ou plutôt des noms de terre.

Le cinquième fléau dont nous devons encore prendre note, c'est l'impossibilité du crédit qui frappe la locataire non dans ses meubles. La marchande de modes et le commis de nouveautés ont horreur du domicile garni ; on n'y laisserait pas cinq petits pâtés sans en réclamer immédiatement le solde : si la locataire s'avisait de croquer un des exemplaires avant le payement, l'éditeur crierait à la garde.

Le limonadier qui apporte des demi-tasses a le cauchemar, il voit l'ombre de la malle-poste emporter, avec l'ombre du consom-

mateur, l'oudtre de la petite cuilKrc d'argent. Le plus souvent , crainte d'évasion , il reste en seniinelle sur le carré, el (|uand il a compté cent vingt-deux balicmiiiis de son pouls fébrile, ce qui représente à peu i)rès un (piarl d'heure , il rentre essoudlé, cotiune s'il \tri;iit de faire luu' Inutile course, il rèiljuie sou payement el cniixirle sou malèriel ([ii'il nouuue orgueilkusemeut sa iMjrcelainu et ses crislaux el qui se compose de lasses en terre de pipe et de petits verres non diaphanes (|u'on aurait le droit de croire eu corne de génisse.

Ces calauiilés (|ui jièsent sur la Lorelle la |)ousseul qiielcpiefois jus(iue sur la fronlièredu suicide. Heureusement la Trovidence ou ■î'v/// \ 1 "" l""'"'"'" 'l't'au arrive

'il 1 •J//'^W \\\\ IM iliV""'J'""'^ ^ temps pour

%'^' fJU-^ 4W -■ \Mv\\i\\ ill|'-''i''"''''^" '•-' <^'''''''''^"' \\i< ,'W-- -iWi ^' V^XmM Ou bien encore il se

trouve dans le fourneau un fumeron qui sauve la victime en la menaçant ôter ù ras|)hyxie tout ce [u'elle a de suave et de )oéiique.

1) Quelquefois la Lorette eu appelle à l'évasion quand l'œil rembruni de riiôlelicr prédit une prochaine tempête.

La Lorelle a une manière fort originale de faire sa valise. Il y a trois choses qu'elle sauve avant tout du sinistre ; elle laisserait plulôt brûler son père que ces trois objets. Ces trois objets sont : sa brosse à dents, son cachet à cent devises et son fer à repasser. Après cela , elle se livre à l'exporiaiiou des robes, et voici comment elle |)rocèdc : Elle revêt d'abord trois jupons de toutes nuances qu'elle recouvre d'une robe de cliali indigo; la robe de chali reçoit en surcharge une robe de crêpe Raciiel orange; le crêpe Rachel est surfoulé par une robe kabaïle tricolore ; la robe kabaïle s'étreint sous un cachemiie agonisant et un tartan dans la force de l'âge : un manteau couvre le tout. La Lorette dit au portier qu'ei:< va au bain, et l'oiseau s'envole.

Un passant lui dit : Madame, votre jupon rouge passe. L'n autre : Madame, votre jupon bleu vous échappe. Un troisième : Madame, votre jupon mazagran vous quitte. La Lorelle poursuit sa fugue, elle gagne l'asile tutélaire qu'elle a arrêlé la veille, elle achète en route du charbon qu'elle porte dans un foulard , elle prend possession de son domicile. Le portier dit au maître d'hôtel: Tiens! cette dame n'a pas d'effets. Étant payé d'avance , l'hôtelier se console.

La Lorette, à l'instar de M. Auriol du Cirque, coupe un fil : tous ses vêtements jonchent le sol de .sa nouvelle patrie. Le charbon pétille, le fer chauffe, le repassage rend la fraîcheur aux robes que le voyage a fatiguées , on les étend sur les fauteuils.

L'hôtelier entre par ha^ard, il est ébahi des richesses vestimentales de sa locataire. Il se dit : Tiens ! cette dame a beaucoup d'effets. Il descend chez le portier , et l'appelle mauvaise langue. Le portier monte faire ses excuses.

Les Arthurs.

e n'est pas un caprice , une fantaisie irréfléchie cl spontanée, qui a fait donner le nom d'Arthur à l'être que la Lorelle nomme la seconde moitié de son âme.

11 résulte de l'expérience faite par les Lorettes mêmes, que la majorité de ceux qui

prennent dans la correspondance amoureuse un pscudo -

niRi.iivhit:orii robn rii\f..

ii\iiU' einpiiiiiK" , (111 lu- siiîi iro|) iiniiiHiiioi, I.: noind'Ariluir. Il y a >iiigl-iu'uf Aitliiirs contre sept GuslUMS. H y en a dix-iioiif loiilrp trois Adrioiis. Il y l'H a treize contre un l'anl.

Et cepindanl ce nom est rare; c'est peut ôtrc parce qu'il est rare que tous ceux qui ont un nom cumiiuin le tlioisissciit quand ils \eulint le mystère. Knriii , il ne s'a;;il pas ici de coniiiiciiler les causi-s. Nous n'a\oii.s qu'une observation h enie^^isirer, et nous reuregisli'ous avec la soumission pai!^ive du yreflicr des naissances.

Arthur est donc le nom générique des Verthers , Faublas, Lovelaces et autres satellites qui gravitcnl dans le planisphère des Lon Iles.

On pourrait /aire une larRC clàssitîcaiion dès Arlluirs, mais nous reculons devant une ébauche qiie peut-èiie elFacerail le piinue qui sera appelé à faire le trait physi((li)j;ic|ue de cette individualité. <:ependant nous ne pouvions pas alK-r plus loin dans la physiologie de la I.oritte sans faire au moins signaux de connaissance au conip.ignon teaiporaire de la famille nuiiiade dont nous soiiuues l'historien.

Donnons donc le signalement de quel(|U'"s-un.s des l\pcs que nous avons rencontrés dans nos excursions au quartier des Lurettes.

Nous mettrons en regard de chaque individu de la famille féminine l'espèce mâle que nous avons observée au passage et presque au vol.

L'^rihurdeh Lorette en puissance de père et mère est presque toujours un clerc d'huissier, un auteur de vaudevilles ou u!i commis pharmacien.

Si l'ArlIiur est rlorr d'huissier, il rnnnile les fondions de sigisbée et de Mercure judiciaire. Il porte ses protêts en promenant la Lorette. Quand il a un exploit h remettre à domicile, la Lorcite attend b la porte; et, pour se donner une contenance , elle fait scmhinni d'arranger son socque articulé. Chemin faisant, il est rare qu'j l'Arthur ne rencontre pas quelques personnes avec lesquelles son pairon a des rapports. — Voyez-vous ce beau brun? nous faisons contre lui une saisiegagerie. — Ce gros qui passe en iiabit

verl-|>omn)e, nous avons obtenu contre lui une saisie- brandon

— Voyez-vous celte grosse modiste ? demain j'obtiendrai sur elle le jiar corps: la Lorette, qui croit que son Arthur fait un calembour , le gralitie d'un soufflet.

V Arthur clerc d'huissier est très-généreux après unesemaine où il a rempli les fonctions de gardien d'une saisie, il apporte presque toujours à sa belle un foulard dont la marque , par une coïncidence bizarre, présente la lettre initiale du nom du débiteur chez lequel l'Arthur a pris l'hospitalité au nom du Code de comuierce. A cette époque, les poches d'Arthur clerc d'huissier regorgent de petits instruments tels que canifs , porteplumes, cachets, bagues, éleignoirs en porcelaine de Chine on en bronze.

Quelquefois même on y trouve un flageolet en ébèiic ou une embouchure de cornet à piston en argent. L'Arthur a glané en instrumentant.

\'Arlhur vaudevilliste est très-recherché de la Lorette en puissance de père et de mère , elle sait que |ps coulisses duiinent la grande émancipalion. Elle veut être encataloguée, ne fût-ct que dans les chœurs, persuadée que son talent et la protection la classeront hieiuùt d:Biitinenu — t'Arlbur se irausforiae cii répétiteur ', peudaot uu

UTiT

iiiiiis il fait réciter la Tour de. Ncsle et Fvétillon à son élève : celle-ci ne monte |>lus en omnibus qu'avec une brochure roulée entre les doigts. Le soir elle va à l'orchestre et dit ù cha(|ue apparition d'actrice : o Si je savais être aussi mauvaise que cela , je me ferais marchande d'allumeltes chimiques. »

La Lorette, rentrée au domicile, escalade le poêle paternel : sur celte scène improvisée, elle chante les cimplets qu'elle a entendiii le soir. L'Arthur fait l'orchestre sur un mirliton , le père pleure ou applaudit.

— Nina, dit la manun émue, je veux que tu aies le plus tôt possible de beaux appointements. Tu ne les voleraspas. .. Monsieur' Léon , faut la faire entrer à l'Opéra.

— C'est un |)en haut pour un début.

— Kh bien, alors, aux l'raiiç.iis, ou à la Porte-Saint-Marlin, ou au Cirque-Olympique. Faut que Nina soit quelque part. Si on n'avait pas poussé mademoiselle llachel, elle repasserait peut-être aujour-

i^s.;>w|«m d'hui des faux cols à la.

ilt;-:ii niL.canlquc.

linfiii, après avoir étudié les traditions d'un rôle chez une actrice de banlieue , la Lorette fait son premier début, et signe un traité par lequel l'ad- ^ ministration s'eiig.ig', par 'J^' écrit, à la payer 1,200 / francs par an ; mais , eh échange de ce papier, Li Lorette en signe un autre qui atteste qu'elle a reçu cette somme comptant , et par avance , et ([u'elle n'a rien à réclamer pour prix de ses service-. Le directeur autorise verbalement l'actrice à dire à tous les Arthurs qu'elle rencontrera : th bien , je suis engagée, sans votre secours, et j'ai mille écus d'appointements... et des feux; par exemple pas de congé, la direction tient trop à moi.

L'Arthur apprenti pharmacien est presque toujours le rival de l'Arthur clerc d'huissier et de l'Arthur vaudevilliste : la spatule et le raoriier en font un concurrent dangereux ; la pâle de guimauve, les jujubes sont ses projectiles d'attaque. L'été, il fait de l'eau de blueis contre les taches de rousseur.

L'Arthur pharmacirii entretient le père et la mère de la Lorette de poudre d'eau de Seltz. Cette poudre jouit du double avantage d'être trés-rafraîchissaule et de servir à mettre les bottes. L'Arthur pharmacien a une iiiiisique spéciale dans laquelle il n'est pas rnro de lui vi'ir faire des progrès miiaculeiix. J'en ai connu un qui joMiiit, avec le |)ilon dans le mortier, Portrait charmant Qi Fleuve du Tage.

La Lorette sai', au battement lointain du levier de fer ou de

faïence qu'agile son Aiihur, ce que celui-ci éprouve ou n'éprouve pas.

Le mortier est un écho des peines et des joies de l'âme du pharmacien; il faut être initié à son langage : quand il est compris, il eiïaceen hainionie le couplet de facture du vaudeville et le langage lleuri de la basoche.

La Lorette émancipée a de la sympathie pour Y Arthur libre.

L'Arthur libre est l'être (jui défiuit la vie : « un déshiibiilé qui ne doit être gêné par aucun cnnlun social. » L'Arthur libre est l'homme primitif (jui a accepté qiiehpies modifications dans ses habitudes; il a subi lejoug''«lu pantalon, mais sans rauieiitlcuieal des bretelles et du gilet; le chapeau neuf

Page 1