‹ L'étudiantChapitre 37 sur 243 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ii'agrémcnt do coDiultationi-

on nombre de personnes vous allirmenl gravement que , lorsqu'on est embarrassé, (jualre avis valent mieux qu'un. Tous les goûu sont dans la nature, et, pour notre part, nous avouons franchement que, dans ce cas |)articulier , quatre avis différents auraient tout simplement pour elTet immanquable de nous rendre quaire fois plus embarrassé qu'auparavant. C'est surtout en fait de médecine que les avis , ou si vous aimez mieux , que les consultations de quaire ou cinq médecins nous semblent une chose parfaitement bien inventée pour les... médecins.

Il y a deux manières de procéder dans cette plaisanterie médicale que l'on nomme consultation.

Première manière. — On laisse au choix du médecin habituel le soin d'indiquer les confrères qui doivent venir consulter avec lui sur l'état du malade, et le docteur choisit tout naturellement ses amis intimes (si l'on peut dire qu'il y ait des amis intimes entre médecins), ou du moins des gens avec lesquels il n'a que de bonnes relations , enfin des docteurs ([ui, en tarraes consacrés, ont l'habitude de se passer depuis longtemps la casse et le séné.

Alors voici comment se passe la consultation entre ces flambeaux de la science , qui doivent s'éclairer réciproquement sur les mystères de la maladie en question.

Les quatre médecins sont introduits dans une pièce voisine de la clmmbre du malade, — et, pendant que trois de ces messieurs prennent place plus on moins gravement dans d'excellents fauteuils, le quatrième reste debout afin de pouvoir mieux donner toute son attention... aux diirérents tableaux qui garnissent les murailles de la chambre.

Premier Docteur. — Eh bien! monsieur Girardot, quelle est votre opinion ?

DEUXii; ME Docteur. — Je veux d'abord laisser parler M. Derbois, c'est notre ancien. Eh bien! monsieur Derbois, (ju'en pcn-

8CZ-V0USÎ

nilH.IOTIIÈQUE l'OUli UIRE,

TRiUslhME DocTErR (coiiliiiiiaiil i regarder un tableau). — Mt'S'.ii'iirs, jf pense qu'il *aiit au moins iiiiilo écus... Cal une des lueilleures toiles de ^Vatleau...

IT.E.Miun DOCTEIR. — Toujours disirail , ce cher Dcrbois... il ne soDgo qu'à ses tableaux... ^ous parlions du malade, M. Rigobort...

TkoisiLme DoCTEin. —Ail! ah!... j'ai tout à f.iil la même opinion sur son coniple que M. Oirardol... Je nie range à l'axis qu'il \knl d'exprimer loul à l'iicure. .. il rend parfuileuienl ma pensée sur l'état de ce pauvre IM. Uifjobcrt...

Ql'ATiufeUE Doc.Ti-un (cessant de ninngf r In ponnnc de sa caniu). — .\ propos... l'un de \ous, messieurs, voudrail-il parta};er avec moi un rniquin de loge aux Italiens ixiur celte saison?... Nous l'aurions une fois par semaine, c'est bien sullisant.

TnoiSliiMi; Docruin. — .Moi, je n'aime pas la musique... El les décorations des Italiens sont si mauvaises... c'est une peiiiuirc effroyable !

(QUATRIÈME DOf.TEUB. — Jc scpais pourtant fâclié d'avoir cette

loge à moi seul...

C'est ma femme qui m'a fait faire celte Me... EnOn... Dites-moi donc, Girardot, savez -vous si les fonds ont encore baissé à la bourse '^d'aujourd'hui ? elc ^Au bout d'une dcmi- >.^lieure , les quatre \ médecins , après avoir parlé ainsi des Italiens, des agents de change, des ministres, des républicains, de la reine d'Angleterre, des chapeaux Gibus et dti nez d'Alcide Tousez, lèvent la séance et déclarent à la famille du malade : 1" Que le médecin habituel a parfaitement suivi le cours de sa maladie ; 2" Que l'état de AI. Rigobert, quoique fort grave, n'est pas desespéré avec un docteur aussi distingué que le .sien ; 3° Enfin que l'on avait approuvé à l'unanimilé une application de soivanle sangsues, qui bien certainement ne pouvaient manquer de soulager eflicacement i\I. Riguberi. Trix de ladite consuliaiion: quatre-vingts francs, — non compris le coût des sangsues. Quant aux trois amis médecins, après avoir mis leur malade à la diète, ils vont parfaitement dîner chez Véry avec le prix de la consultaiion , et ils n'ont même pas la politesse de boire à la santé de leur malade.

UiU.vicmr maniirc de se. procurer ('ar/rcment d'une cousullalion. — La famille Uigobert , voyant que les quatre premiers médecins et les soixante sangsues n'ont pas produit un effet complètement salutaire , se plaint de l'unanimité qui règne cniie CCS docteurs, et se décide b en choisir trois autres qui sont eu grande réputation.

Les trois célébrités* médicales se trouvent donc un beau matin réunies , sans le savoir, au pied du lit de M. Rrgobert , et , à la grimace significative qui apparaît sur ces trois visages , on devine qu'ils ne sont jamais enchantés de se voir en face les uns des autres. Après que ces messieurs ont pendant quelques minutes tàté le pouls et examiné la langue de l'infortuné Rigobert , on fuit p.isscr les trois personnages dans le cabinet voisin, et, au bout de quel([ues minutes, on entend , jusque dans la ciianihre du malade, le bruit d'une discus^-ion fort vive, et même quelquefois des rugis-sements Tériiables, bien qu'on ait eu soin de ne leur jeter aucune nourriture, et de ne les agacer en aucune manière.

Lorsque la famille vient interroger ces messieurs sur le résultat de leur consultation , le premier docteur, que ses élèves iniilulent prince (le ta science, déclare formellement que, chez M. Rigobert, c'est le cœur qui est malade, et que, si on ne le traite pas

^ulant)'

en conséquence en le saignant h blanc, c'est un houmie mort.

Le deuxième médecin , que ses élèves qualifient non moins prince do ta science, annonce i haute voix qu'il est de la dernière évidence que le malade a le cœur dans un état parfait, et que le foie seul est gravement atteint, et que, si on lui ôte une goutte de sang, c'est fait de lui , suivant les principes de l'an cienne école. Le troisième docteur, que ses élèves intitulent encore bien plus prince de ta science, déclare de toute la force de ses convictions et de ses poumons que, chez ledit Rigobert, le foie et le cœur se portent comme un chariuc et (pie la rate seule est dans un étal déplorable ; — qu'en conséquence, si on ne traite pas énergiqucmcnt ladite rate,

c'est un Rigobert mort. Prix de la consultation : deux cents francs ! — non compris quelquefois le raccommodage des chaises que les princes de la science se sont lancées à la tète !

Page 1