‹ L'étudiantChapitre 52 sur 243 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce qu'il y a de dèlicatciie dans te cœur d une pà'.ittiète.

I j a, rue .SaitU-lIonoré, je ne vous dirai pas au juste à quel numéro, — aiienilu que je ne veux afficher personne, — une excellente pâtisserie. Lii se rencontre , entre deux et trois heures, tout ce (pie le territoire si fertile di' Sainllloch |)roiluit de lions et de lionnes, de léopards et de léopardes, de rats, de panthères et autres animaux de tous les .sexes et de tous les âges, de toutes les longueurs, de toutes les largeurs et de toutes les cou leurs, tous non moins curieux que ces drolatiques, mirifiques etcon)iqU(S Ànimmix peints par eux-mêmes dont mon ami Flelzel a enirepris, -^ vous savez avec quel luxe et quel esprit, — la portraiture morale et physique. Là vient cette élégante équivoipie qui se dispose à faire aux Tuileries une excursion dont elle, ne peut d'avance calculer la durée, car elle.se rend sous les oiid)rages frais pour y clieichei- tout autre chose que l'ombre et la fraîcheur, — tout autre chose qu'elle trouvera peut-être fort lard, qu'elle ne trouvera pcnl-étre pas du tout. — Chasseresse expérimentée, comme elle sait (|ue le gibier est de sa nature un être fort capricieux qui bien souvent s'amuse à ne pas tomber dans les fdetsciu'on lui tend, et se livre |iarfaitement à une fuite des plus féroces quand on croit le tenir, elle se garnit l'estomac d'une demi - douzaine de petits pàiés ei d'un immense verre d'eau clarifiée, afin d'attendre plus patiemment ou le dîner, — ou le souper, — que souvent sa chas.se ne lui fournil pas.

Là, le parasite qui dine tous les jours en ville ne déjeune jamais, et vers le milieu de la journée trompe son appétit par une fallacieuse brioche.

Là, le gourmand, à la face rebondie, à l'abdomen proéminent, ingurgite tout à la fois et le vin de Madère , et les meringues, et les massepains, et les pets de nonne, le tout |>our amuser son cjtouiac

BIBLIOTHÈQUE POUR lURK.

jusqu'à ce que le iiioment soit venu de s'abandonner !) des voluptés

plus suhsianliei -

les. Lii , rAris,'l;H-

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! iiit plus niiiii^ic ■ ■u'elle avale da - \:mtaso, se bourre, d'un .lir inervellleiiscnient mv-

l.iiiroliqne, diî tartes îi la crètiic , iltiprôs dcs(|uellcs l'iiicroyahle laric à la crèiiu! de f'Kcote des Finîmes , qui dans le temps a fait parler la ville et la cour, ne serali qu'une galeiie il tarte.

Or l'homme qui satisfait ces appétits si divers à l'aide d'inénarral)les merveilles , résultais d'une iina^inaiion aidcnle et d'un heuirc toujours frais, est un énorme blond d'assez couforlable apparence. H a des cheveux bouclés, l'œil d'un aimable bleu de faïence, la bouche rieuse et rosée, les joues agréablement colorées d'un carmin naturel. Au demeurant, ce n'est pas un Apollon du Belvédère : mais comme il n'est ni bossu, ni bancal, ni lorlu; comme il fait bien ses affaires, il jouit de la considération des comn)ères du quartier , lesquelles assurent qu'il est fort bel homme. — Et d'abord, les conunèrcs sont toujours d a^is que l'homme qui réussit est un fort bel homme.

La femme d:i pâtissier ne pense pas tout h fait comme les commères du (|uartier; elle ne dit pas que son mnri est le nec plus vdra des beaux hommes, elle se contente de trouver qu'il « a l'air extrêmement distingué. » Notez bien , je vous prie, que celle qualité est , aux yeux de la cliarmanle pâtissière, la reine de tonles les qualités. Elle affirme que rien au monde n'est préférable à « ce qui est comme il faut. • Elle aime les bonnes façons, la pâtissière! Longtemps je me suis imaginé que cette |)âlissière, dont le commerce est dans un état merveilleusement prospère ; que cette pâtissière , qui doit quitter les affaires d'ici à deux ou trois ans tout au plus lard (elle me l'a dit) : que cette pâtissière, qui aimo son mari (c'est encore elle qui me l'a dit); que cette pâtissière, que son mari adore (c'est toujours et plus que jamais elle qui me l'a dit), je m'étais imaginé que cette pâtissière était la plus heureuse femme du monde : eh bien ! elle en est la plus malheureuse. Je ne me trompais que du tout au tout ; c'est peu de chose.

Il y a quelques jours , j'entre chez cette déesse de la pâte ferme dans l'intention de lui présenter mes homma^^es les plus respectueux et de consommer h son comptoir, face h face avec ses charmes, un de ses babas que son mari fait comme feu M. Galland, d'orientale mémoire, faisait les contes. Mais, — ô douleur ! — je m'aperçois que la déesse avait pleuré.

.Je crois vous avoir laissé entrevoir, dans mon chapitre précédent, que je m'intéresse généralement aux femmes, car je suis chevalier français dans toute l'acception du mot. Je m'intéresse surtout aux jolies femmes , et — très -particulièrement — aux jolies femmes qui ont pleuré.

Femme qui pleure ne demande pas mieux que d'être consolée, et de la consolation au bonheur il y a très-peu de kilomètres.

Tout en dévorant mon baba , je m'enquiers adroitement des causes qui <mt jeté le trouble et la désolation dans le cœur de celte Vénus de la frangipane.

• Ilélas! médit Vénus, Je suis la femme la plus malheureuse du monde!

— Et depuis quand , s'il vous plait?

— Depuis hier.

— Ah! c'est encore bien récent, l'eut -être le mal n'est -il pas «ans remède.

— Au contraire , monsieur ; la blessure que j'ai reçue est de celles qui ne se ( icaiiisent janiais. Figurez-vous qu'hier, jour de ma fête , mon mari me propose de venir dîner chez Véry; j'accepte. J'avais un chapeau de riiez lîousseau- Leblanc, une robed'Alexandrine,

une écharpe de cachemire ; enfin j'étais bien. Onant ii mon mari, c'est Humann qui l'habille : vous comprendrez donc sans peine qu'il n'y avait pas le plus petit mol de blâme à risquer à l'endroit de son cosiume; de plus il était merveilleusement ganté , cl portait à la main un jonc à pomme d'or qui vaut tontes les cannes les plus célèbres. Jamais dandy de la loge Infernale ne fut plus complet. J'oubliais de vous dire que sa boutonnière éiait ornée d'un camélia forfautcsque.

— Aussi j'étais vraiment fière de l'avoir pour cavalier.

» Notre dîner fut cliarinant; et j'étais aux auges, quand, tout à coup , d'une lablf voisine de la nôtre, arriva jusqu'à mes oreilles celte phrase froudroyante :

« La femme est jolie, mais le mari a l'air d'un pâtissier... «

i> Je regarde , afin de voir d'où part cet horrible compliment; je veux savoir si , par hasard , il nous concerne en quelque façon... Le doute ne me fut pas même permis!... C'était de nous, bien de nous qu'il était question; car la voix qui déjà s'était fait entendre murmura : " Chut! la petite femme nous écoute... elle a deviné de qui » nous parlions. Avale cette truffe, et n'aie pas l'air... car elle » regarde... »

» J'étais frappée an cœur; cependant, comme j'ai une certaine énergie de caractère, et qu'après tout mon âme n'est point une âme de crème fouettée , j'eus encore la force de jeter les yeux sur mon mari. Cette fois je l'examinai lentement , impartialement : je medépouillii des préventions favorables qui jusqu'à ce moment fatal avaient aveuglé ma clairvoyance, et... »

Ici la pâtissière voulut continuer; elle ne put pas, les sanglots l'étouffaient. Ab ! c'était un spectacle à fendre nu cœur de rocher que la vue de ces deux beaux yeux transformés en deux sources de larmes!

Je m'efforçai de la consoler; je lui dis du ton le plus consciencieux possible qu'elle s'alarmait à tort, et que son mari avait une tournure des plus distinguées.

A parler francbemcnt , je mentais avec cette assurance qu'affectent certains individus que la pudeur m'empêche de nommer, quand, s'i (forçant de vous prouver que vous devez permettre à leurs outils de fir l'entrée de votre bouche, ils vous disent doucercusrmeul : « Lin peu de complaisance, monsieur; je vous donne ma parole d'honneur que je ne vous ferai pas le moindre mal. »

— Serment qui ne les empêche pas de vous arracher plusieurs fragments de gencive en dépit de vos cris, de vos menaces et de vos supplicalioMS.

La pâtissière n'accepta pas mon pieux mensonge ; elle se leva du fond de son fauteuil de velours rouge, et, donnant un libre cours à son dépit , elle s'écria : «Non, monsieur, non, mon mari n'a pas une tournure des plus distinguées; c'était là une illusion que je m'étais faite. Oh! mais j'étais folle. Cet homme, je ne l'avais pas bien vu ; mais hier, après que l'affreuse révélation fut parvenue jusqu'à moi, quand je l'eus bien coniemplé, je ne pus m'empècher de me faire à moi-même cet aven plein d'humiliation :

» Mon mari a l'air d'un pâtissier ! I...

» Et cet air qu'il a aujourd'hui, il l'aura toujours; il le îfaîncia partout , comme le galérien traîne son boulet.

"Que, dans dpirt on trois ans , nous renoncions aux aiïaiios; que noiisnclicliiMis iiiii' nialMUi rue (..ilTiUiMiii rue du Mmil lilaiic; que nous imus décidiuus, coinuie lani d'autres, à nioclil'ui' notre nom, h nous nppelrr ou du Four (en deux mots), ou du Khui (toujoiu'sen deux mots), ou di' la 'l'arte (eu trois) ; que nous avons di's chevaux , une voiture, un ni^j'rc d'une couleur (|U('lron()ue, il se Imiivcra toujours des ijeus qui , apercevant mon mari mollement éten 11 siu- les rou>sius dr noiri' r.ilèrlie, diront eu le montrant au doi!;t : « Ceiliouunea l'air d'un pâtissier! »

" lorsque nous irons au spectaeli' et qu'il nous prendra fantaisie de Imier une avant-scène ou une Iorc de face , places qu'on a le droit de louer quand ou a le moyen de li'S payer , nous aurons te petit plaisir d'euteudre nos voisins et nos voisines dire tris-haut en nous regardant en face: •• Vovez donc ce monsieur (pii se carre

» Ih-biis prés de sou épouse, a-t il une tête!.... IH ces mains!

n Et ce ncï!.... I^t cet air! L'air d'un piMissier! Oh! pour sur,

» c'en (Si un !... Si je » lui deinaiidais deux sous » de galette!... u

" Les gamins se placeront sur notre passage, et ntuis graiiricront de paiilomiiibes peu flat teuses.

» Vous voyez donc bien que tout ii l'heure j'avais raison de vous dire que je suis la fetnmc la plus malheureuse du monde! »

A ces doléances, il n'y avait pas le plus petit mot h répondre; aussi, profitatit de ce que la pàlisrièrc s'était voilé le visage de ses deux mains et s'occupait sérieusement 1\ pleurer comme dans les temps antiques pleuraient les femmes qui étaient payées pour se désespérer à l'Iieure sur le premier cadavre venu , je déposai discrètement sur le comptoir le prix de ma consommation , je courbai la tète, et, marchant sur la pointe du pied, je m'esquivai.

LA FEMME LA PLUS MALHEUHEl'SE DU MONDE.

une main plus blanclic , d'un dessin plus pur

'KiOHOMMe

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