CHAPITRE V
Isa oulotte d'Oicar»
Connaissez-vous la comtesse de N...., qui a donné de si jolis bals l'hiver dernier?
Elle n'a pas vin^^t ans encore. Son équipage est du premier faiseur ; quand son attelage gris-pomnielé parcourt la grande ullée des (;ham|)slilysées , tons les badauds s'arrétint .surpris, ahuris, éblouis, et s'écrient:
L'un : << Mon Dieu, les beaux clievau.x! »
L'autre : " Mon Dieu, la belle voilure! "
OIni-là: .. -"Mon Dieu, la belle femme! ■>
De fait , la comtesse de N.... a de grands yeux bleus fendus en amande et tout brillants d'une humide langueur; ses cheveux d'un blond d'or sont pour le délicat ovale de son eiilaïuine physionomie un cadre d'une ravissante coquetterie. Jamais bouche fine et fraîche n'a su , connue la sienne, en souriant h demi , laisser deviner plutôt que voir un délicieux écrin de perles; jamais cou de cygne ne fut mieux attaché que le sien, jamais éjjaules n'eurent plus de rondeur et de {jràcc , jamais taille i>e fut plus frélc et plus brisée ;
jamais on n'admiri
El sou |iied!... (pi'eii dire? Hieii ; car il est si ténu , .si peu perceptible, (pie les faiseurs (le madrigaux assurent (pi'ellt! n'eu a pas et (|ue, sylphide li';;ére, elle est soutenue par l'air niais ne se soutient pas. Eh bien, cette femme, en a|iparencc entiruuiiée de tout ce qui fait le bonheur, cette fenmie est une desdeuk ou trois cent mille \i( limes qui sont chacune u la femme la plus nialheufcuse (lu uioiidi'! »
Vous riez? Oh! ne riez pas comme cela , je vous priel II s'agit d'un fait yrave et douloureux, tlelte femme snuiïie des sotifTranccti atroces, cette feunne meurt h petit feu. Vous verrez que , .snus peu de jours, nous irons sur sa tombe chanter le De iirofundix de l'aniiliéet le Dics irw de l'estime.
Or, n'allez |)as supposer (pie le c(nnie de N... s;iit un mari barbare, uiu; mauvaise contre-façon de Uarbe-Bleue; ne dites pas (pic peut-être il a refusé >i cette pauvre comtesse quilipie bagatelle, quelque misérable cachemire des Indes, (piehpie nindesie rivière de diamants. Le comte de N... ne refuse rien à sj fini;iie, car il ne vit que par elle et pour elle. Il a ilm\ rem mille livres de rente
— le pauvre homme! — et il vendrait demain, .saijs liésitaiiou aucune, le château de ses pères si sa femme formait nu désir — '■ un seul! — que ses revenus ne pussent pas satisfaire. Le comte a été créé et mis au monde pour être mari; c'est le type, c'est le beau idéal du genre.
— La roiniesse, direz-vous , a peut être dans le cœur une de ces passions qu'on est convenu d'appeler fatales, et que souvent 0)i devrait a|)|>eler grotesques.
— Quelle Julie! un an ne s'est pas encore écoulé depuis que, sous les auspices de leurs deux familles, toutes deux riches, toutes deux nobles, toutes deux puissuiies, le cumle et la comtesse uni, fait le plus délicieux maria;fe d'amour (pie jamais ou ait concliv,. Pendant tout un ([land mois tout Paris a parlé de cet hi/iiienf'urtum' , pour nous servir d'une expressi(m empruntée à lalanguedes vaudevillistes. Le jour du mariage, r(-i^li.se Sainl-Rocli .se trouva trop petite pour contenir les curieux attirés par le rare speciacle de deux époux si heureusement assortis. Ce n'était sans doute pas aussi ébouriffant que le mariage d'un criii(pie ; M. dc> Cliàte;mbriajid
— qui ne bénit l'as les mariages des critiipies — avait peut être béni cebii-là; M. de Lamariine, (pii écrit au rrili(]ue : « Attendezmoi ! " et se fait tellement ailemlre par lecriliipic (|ue lccriti(iue ne l'attend plus — M. de Lamartine n'avait rien écrit au marié, mais il était venu; \c Journal des Dcbats n'avait passacrifié douze colonnes de son feuilleton pour faire savoir à l'Europe que tel jour, ii telle heure, M. un tel avait épnusé mademoiselle une telle.... Et cependant ça avait été un très-beau mariajje!
Les hommes n'avaient des yeux que pour la comt(\sse, qui, à
vrai dire , était ravissante sous son voile de mariée, avec sa couronne de (leurs d'oranger, son rigard pudiquement baissé et .sou ^eiii haletant d'uno douce émotion.
Les femmes ne se lassaïunt pas d'admirer et les cheveux] noirs, et le I égard d'aigle,] et le front magiiinquc, rtl 1.1 cravate mirobolante, et les mollets herculéens du-' noiile comte. Il y eut même, dans la foule, des griseltes assez hardies pour giimper sur les chaises et s'écrier toutes joyeuses: «Le marié cst-ij joli! et puis, .ivcc cela, comme il ctl fait! comme il csl iiiince! Mais ce n'est pas un homme ipio cet ôirc-ià, c'est uo^j^ yuOpel »
BIBLIOTIIÈQDE POUR RIRE.
Les griscifcs sont dos créatures pleines de goût.
La coiiiicsse eiileiidit fort bien toutes ces ('xclamaiions naïvement
t'Iogicuscs. l'Ile cil rc)iij;il de phiisir.
Pendant un an, la nmixelle inaritc
a 0t6 — et s'est vantée d'C'irc —
la plus heureuse femme du monde.
^^ Mais — à quoi tiennent les desti-
///,l '^St^t^^^^^^ m es de la gent humaine! — voici
iJIjjIL ^Êi Jl^^^^^KBK qu'h la dernière soirée du marquis
de B.... la duchesse de F...., se penchant vers la comtesse, lui dit A'»\w voix mielleusement piquante :
« Je ne sais, ma chère belle, si je ' me trompe , mais il me semble que M. le comte de iN... engraisse, n
— Par exeui|)le ! lit la comtesse i\cc un accent d'horrible dépit et une n)oiie des plus prononcées, Oscar engraisser?... Pour qui et ponr quoi le prenez-vous? Ah! fi!....
La (!i)rlie»e n'insista p;is ; elle se contenta de sourire. Mais quelle fut la douleur do fa comtesse quand, le lendemain, elle entenlit le comte dire à sou valet Je chambre :
— Charles, vous reporterez à mon lad.eur la culotte qu'il m'a cnvovée ce mai in. Je l'ai essayée ; elle est trop étroite.
La comtesse pâlit, car elle se disait à elle-mcme :
• La duchesse de F...
avait donc raison ! Oli !
mon Dieu ! »
Tant (|ue le comte fut présent, la pauvre jeune femme sut contenir sa douleur. Restée seule, elle courba la lète comme Jeanne d'Arc sur le bûcher; pois, tout à coup, éclatant en sanglots , elle s'écria : « Ali ! je suis la plus malheureuse des femmes! Oscar — que Paris élégant n'appelait (pi'Oscar la Guêpe ■— Oscar prend du ventre! !... Ah ! c'est pour en mourir.... ■> Pauvre, pauvre comtesse de N...! Ne la plaignez-vous pas?....