‹ L'étudiantChapitre 92 sur 243 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Où l'auteur éprouve le besoin de verser quelques larmes •ur feu le trottiu.

Pour peu que cela continue, je ne sais vraiment ce que les pères et mères de famille pourront faire de leurs filles; — car, à moins qu'elles ne soient fort honnêtes , et qu'elles ne joignent à cette qualité une (lot idem , je ne vois pas ce qu'elles pourront de venir.

C'est vraiment effrayant !

L'homme est un être qui a ties procédés bien peu délicats vis-k-vis des pauvres femmes! Non-seulement il s'est intitulé roi de la création et chef de la communauté conjugale , ce qui lui donne déjà des droits pas mal superbes, tels que ceux De faire des lois ,

De monter la garde à la porte de la mairie avec un grand bonnet à poil, De porter des bretelles , De fumer des cigares à quatre sous ;

— Mais encore voici qu'il se met à ravir petit h petit tous les autres droits (|ui jusqu'à ce jour étaient restés l'apanage du beau scie, tels que le raccommodage des bas et le blanchi.ssage des chemises.

Les malheureuses jrunes filles, à qui la nature avait interdit l'agrément d'embrasser la profession de pompier, de tailleur, de député, de ministre ou de tambour de la garde nationale, se consolaient en se disant:

— Du moins il nous reste la couture et les magasins de modes! lih bien ! voici que le roi de la création s'est imaginé d'éiendro

son empire tyramiiiiue juscpie dans ce dernier asile de l'inuorence et (le la vertu; — car, vous avez beau dire et beau rire, on trouve de l'innocence et de la vertu dans les magasins de modes.

— On n'en trouve pas beaucoup, — mais, enfin, on en trouve !

Nous avons déjh fiélri avec une éloquente indignation la déplorable conduite des industriels français ([ui se sont travestis en chemisiers aux dépens des pauvres couturières (voir la Physiologie

(lu Tailleur, dixseptième édition).

Depuis quinze mois, on voit surgir de tous côtés des molli si es mâles , et, aveuglées par je ne sais quel fatal ])iestiges, les modistes femelles qui ont conservé la direction de leuis magasins ont remplacé le troitin , le piquant, l'ag.Rant, le sémillant petit troltin , qui, depuis un temps immémorial, était chargé de porter aux daines leurs chapeaux et lein-s bonnets nouveaux , — par un grand dadais en livrée qui porte gauchement un carton qu'il froisse dans ses grosses mains rouges.

Où allons-nous, bon Dieu I — Le troltin , qui était sorti triomphant, ou, si vous aimez mieux, triomphante des révolniions de 89, de 92, et même de 1830, vient tout a coup d'être dépossédé de son emploi , que j'ose qualifier de confiance , par des Auvergnats ou des Bas-Bretons reconnus trop stupides pour être admis comme remplaçants militaires.

Le trottiu, toujours choisi parmi les grisetles les plus jeunes et les plus espiègles du magasin , était le véritable pelit clerc de tout le magasin de modes. — Toujours en course, il égayait de sa présence tous les trottoirs, et rapportait çontiimellement à ses amies les nouvelles les plus fraîches et Us marrons les plus chauds. Le trotlin était la joie du flâneur paiisien, le seul peut être qui lui fût resté depuis l'établissement des onniibus, des sergents de ville et des ruisseaux établis le long des trottoirs.

Jadis on était toujours sûr de trouver huit ou dix trotlins à midi auprès du canon du Palais-Royal, ou devant les carreaux d'Aubert pendant toute la journée; — maintenant on n'y trouve plus que des flâneurs, des floueurs et quelques-uns de ces vieux petits rentiers qui ne se distinguent de l'huître vulgaire que parce qu'ils sont doués de l'appareil de la locomotion, et qu'ils sont armés d'une canne, d'une tabatière et d'une paire de lunettes, — genre d'ustensile dont l'usage est inconu jusqu'à ce jour de leurs confrères les mollusques des côtes du Havre et d'Ostende.

Ce qu'il y a de bon , c'est que c'est au nom de la philanthropie et de la morale qu'on a dépossédé le pauvre petit trottin de son emploi.

On a prétendu que ces grisettes couraient ainsi de trop grands dangers en les laissant continuellement sur les trottoirs de Paris, — et en conséquence on les a mises sur le pavé !

Les pauvres petites, qui avaient déjà bien du mal h s'entretenir de robes, de souliers et de vertu moyennant quatre cents francs par an, — sont maintenant obligées de vivre uniquement de leurs rentes. — Comme c'est régalant pour celles qui n'ont rien du tout, ou (jui n'ont que des fonds espagnols!

Aussi n'avons nous pas la force de blâmer trop sévèrement les infortunées grisettes qui, dans celte passe dillicile, ont eu recours

LA GniSETTU.

à la proterlioii et h la bienfaisance d'un onclr i]»\ x'cst tout à coup révilc dans Icnr famille, et qui arrivait probablement d'Améri(iue ; car jamais de la vie on n'en avait enleiidii piuler auparavant.

Les plus vertueuses se décident seulement à avoir de temps en temps recours h ?»i<ï Imite; — mais cette personne, bien qu'elle se prétende pleine de pictt' , n'est que fort peu compatissante et ne prèle p;is f;rand'-

cliose aux pauvr.s i;riM'lles quand elles n'apportent eu irtinlissement que leur vertu ; — elle aime encore mieux un vieux tartan ou une paire de socques désarticulés.

Modistes mâles et femelles, et vous aussi, ù prétendus philanthropes ! — vous répondrez un jour devant Dieu de la vertu di ^ cinq ou six cents truttins !

Page 1