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CHAPITRE V

Des passions de la grisettc.

Rien n'est parfait sur la terre , et , si vous y regardez de bien près, vous trouverez que le printemps n'est pas toujours la saison des iioses, que le nez d'Odry est un peu Iroj) relevé, et que le bouillon philanthropique et gélatineux ne nourrit que très -médiocrement si l'on n'a la précaution d'y joindre un large rosbif aux pommes de terre ; ainsi pour ^S\' l'^>Vr°"^'W^ '1"°' voudriez -vous que la

*''^o>- '^ "Ls.'l.^srrr-îî- . grisette ici -bas fût seule

exemple de quelques petits dcfaols! Bile a donc aussi ses passions, — mais passions assez innocentes du reste, et la plupart du temps faciles à satisfaire.

Quand un phrénologisle vient à palper une grisette,

— la tète , bien entendu , — la première bosse qu'il rencontre est invariablement !a bosse des marrons , babas , galettes , vin chaud , bischolî et autres rafraichissements analogues.

Les personnes qui se prétendent bien renseignées nous affirment que c'est l'amour qui a perdu Troie ; — c'est possible ,

— mais à coup sûr ce sont les marrons de Lyon qui perdent une foule de grisettes parisiennes.

Dans le grand monde, un amoureux galant ne commence jamais à faire la cour à une dame sans lui apporter des bouquets formés des fleurs les plus rares; — chez les grisettes , un jeune homme ne peut mieux débuter que par des fruits. — La grisette goûte inliniment mieux trois oranges et un demi-cent de marrons que le plus magnifique camélia.

Notez que la différence de prix est tout entière en faveur de l'a-

moureux : — dix-huit sous au lieu de vingt francs, c'est !) considérer , — même (piand on est étudiant eu ilroit.

L'amoureux qui , lors de son admission dans un magasin ou dans une réunion de grisettes, signale son entrée par une distribution générale d'oranges et de marrons , est prorlamé inunédiateÉuent par toute la société : un jeune lioninie bien comme il faut ; — et la grisette ù qui s'adressent ses honunages se dit aussi qu'elle nu

peut manquer d'être fort lieureuse avec un monsieur qui a im aussi charnuinl laiac tère.

La '^risette a f;iit depuis son bas âge une étude si approfondie du marron , qu'elle reconnaît immèiliatement la ville, ou lulôt la campagne qui lui a donné le jour , et ce n'est pas à elle que le marchand, même le plus dil'Ioni.iic , parviendrait à l.iii(' prendre de la chàtdiijiie pour du ti/on premier choix.

Aussi pendant l'hiver, pour peu que vous soyez pris d'une frhigale subite , fouillez dans les poches d'une grisette, et vous aurez bien du malheur si vous ne tond)e/, pas sur une trentaine de marrons plus ou moins brûlants;— escortés — d'une moitié de gâteau de ^anterre, — d'un fragment de sucre d'orge, — d'un étui , — de quelques noisettes , de trois pralines, d'un dé à coudre et d'une patte d'écrcvisse; car cette poche lui sert à la fois de garde-uianger et de sac à ouvrage.

Pendant l'été, la grisette, privée du marron et de la châtaigne, se rejette sur le haba quand on lui en offre , ou sur la galette quand elle n'a pas de chevalier galant.

Depuis le boulevard Moiiimartrc jus(|ii'au boulevard du Temple, on compte huit ou dix miirchands de galette célèbres ; et quand une grisette fait ce chemin dans toute sa longueur , elle se croit obligée de faire une petite station à chacun de ces établissements , — surtout si elle se trouve avec une amie; car alors elles se font 5 tour de rôle une politesse de galette, moyennant deux sons, — ce qui met la

part de chacune à cinq ;^;,,j/;

centimes. Kn mangeant O ''^^^ cette pâle excessivement ferme , elles se livrent à des rédexions de haute gastronomie sur le mérite de la galette du Gunnase et de la galette de la l'orte-Saint-Denis; c'est un véritable cours deiJdleltes comparées.

Kt si le Gymnase j\ des partisans nombreux, la Porte-Saint- Dcnis a aussi des fanatiques bien ferventes. — Mais sur ce point la plupart des grisettes sont d'une philosophie éclectique; c'est-àdire qu'elles consomment avec le même appétit la marciiandisc des deux célèbres rivaux.

Du reste , pour prouver l'immense quantité de galette absorbée

annuellement par les grisettes parisiennes , il suffira de dire que ces

marchands font fortune, véritablement fortune, en quatre ou cinq

ans, et leurs fonds se vendent un prix fou.

Le seul père Coupc-Totijoitrs, delà Porte-Saint-Denis, débite

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

chaque jour environ eerit cinquante nièlrcs de galette : — près

de viiigldeux mille métros par an !

Sur lesipu'ls viiii;t mille mètres au moins sont absorbOs et digé-

n% pnr les griseite s , qui cachent sous leur petit corset un estomac

d'aiilrufhe : — les pompiers n'en mangent pas, ils no peuvent pas

la digiher.

lue autre passion, mais beaucoup moins indigeste, et que l'on

rencontre aussi chez toutes les grisettes, — c'est h passion de ta

girojh'c.

Il n'est peut-f'trc pas une fleuriste ou une molistc , une lingère

ou une couturière, qui n'ait entrepris de se livrer à l'iiorlicullure en élablissan! snr la fenêtre de sa mansariic des jardins de U.ibjlnne continus dans une caisse de huit pouces de long ei de trois pouces de large.

Kl la fleur choisie par la grisette pour embellir sa vie et sa fenêtre est immanquablement une giroflée , — et ladite giroflée est arrosée soir et malin d'un pnt d'eau complet. — Or, comme d'après M. de Buffon la giroflée n'est

pas assez altérée pour absorber deux pintes d'eau par jour , il

s'ensuit que les trois quarts du

liquide vont arroser la tèle du

voisin qui se trouve à la fenêtre

de l'étage inférieur ;

Aussi cet arrosage quotidien

est-il la cause de bien des récri-

miualions, — même quand il

porte sur la tèle un gazon qui ne

pourrait cependant que gagner h

ce régime aquatique , — toujours

si l'on en croit M. de BulTon.

Enfin la troisième passion de

la grisette consiste dans une afl'cc-

tion très-grande pour les moustaches brunes ou blondes... Mais

arrétoos-nons !... cela pourrait

nous mener trop loin, — car ceci n'est plus du domaine de l'agriculture !

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