PRÉFACE. XXI
et la licence ne fut jamais la liberté. El l'homme qui va au bien, à Dieu, s'affranchit fièrement du mal et dit à la créature, au mensonge, à la chair, à la révolution : « Mon cœur « n'est pas de granit, je le sais, mais je suis libre, et je ne « veux point de vos fers »>, cet homme-là trouvant en Dieu son vrai bien, sa fin, sa perfection, y trouve aussi sa liberté. Est-ce que je ne suis pas libre, moi qui crois en Dieu, en son fils, en son Église? Est-ce qu'ils ne sont que de misérables mutilés, ces saints qui laissent au monde la fortune et le plaisir, se donnent à Dieu, soignent les misérables et les fous, ou versent leur sang au Japon et en Cochinrhine? Quoi ! ceux-là seuls sont libres, qui croient aux mystères de la science, s'insurgent contre Dieu, sa parole et son évangile, et nous, pauvres déshérités de ce don magnifique de Dieu, parce que nous faisons un acte de foi surnaturelle et de vertu, nous nous agitons sous le despotisme de la fatalité ? Quoi! l'homme sera libre, à la merci de ses convoitises animales, et il ne le sera pas sous la grâce de Dieu! Quoi ! nous nous inclinerons, pleins de respect, devant ce front perverti! ce visage chargé de siècles et de hontes, ce sont les stigmates de la liberté, et nous constaterons son absence dans la vertu? Quoi! le sacrifice catholique n'est plus qu'un frisson de l'esprit et de la chair, la vertu chrétienne un produit brutal, l'Église catholique, nos vierges et nos martyrs des idiots, et les rationalistes qui froissent, insultent, taillent à plaisir l'infini, sont des êtres libres? Ah! la liberté du mal ne sera jamais qu'une infâme parodie de la liberté des enfants de Dieu.
Du reste, la foi chrétienne porte la liberté, car si l'homme n'a pas où jeter les ancres de sa vie, un vent qui passe, un livre qui tombe entre ses mains, une passion qui se lève,
XXll rRÉFACE.
un mot, un regard, un rien, entraîne celte fragile liberté, et il s'en va à la dérive, à la merci de toute doctrine et de toute passion. Je le sais, il faut lutter, et la liberté grandit dans la lutte. Nous dominons l'égoïsme du monde et de la chair par de mâles eflorts, et nous entrons, par la violence, en possession de la vie éternelle. « Regnum cœlorum vim patitur, « et violenti rapiunt illud ^. »
Les rationalistes affirment encore que la foi catholique n'est qu'une foi aveugle, irraisonnable.
Mon Dieu, la foi de l'homme est aveugle en face des mystères catholiques, en ce sens qu'elle n'en voit pas le fond, je l'avoue, et elle a cela de commun avec la foi naturelle. Estce que la foi du savant n'est pas aveugle devant les mystères de la substance, de la vie, de l'attraction, de l'esprit, de ces problèmes qui se pressent sous ses pas ? A-t-il tout vu ? Vat-il se coucher, un soir, avec la satisfaction d'avoir tout sondé et tout découvert? non, cela est évident. Pourquoi alors rejeter la foi surnaturelle et admettre la foi humaine, quand l'une et l'autre s'inclinent devant les obscurités du mystère ? Le reproche que les rationalistes jettent à la face de la foi catholique, les catholiques peuvent et ont le droit de le jeter à la face des rationalistes.
Au reste, si la foi surnaturelle est aveugle en face de ce fond mystérieux qui nous échappe, confiante en la parole de Dieu qui ne se trompe ni ne nous trompe, elle n'est point aveugle devant les motifs de crédibilité. Tout homme sensé les examine, les pèse, et si la foi virtuelle ou infuse par le baptême précède la raison, l'acte de foi, en face d'une vérité révélée, ne se produit jamais sans le concours de la raison.
1 Saint Mathieu, ch. xi.