CHAPITRE III
La tradition suit les saintes Écritures : la tradition est la transmission d'un dogme, d'un fait, d'une parole, par voie de témoignage. A telle époque, un événement a lieu, une parole tombe de la bouche d'un homme, vous qui êtes de cette époque, vous regardez, vous écoulez, vous constatez. Mais comment la génération qui va suivre aura-t-elle la science de cet événement, de cette parole ? Il y a bien la tradition orale, mais un récit qui vole de bouche en bouche court les plus grands risques, il se détériore sur les lèvres des uns et des autres, il se déchire, il se mutile, et après quelques siècles, il appartient moitié à la fable, moitié à la réalité. Où donc trouverons-nous une mémoire qui rattache le présent au passé, les pensées d'hier aux pensées d'aujourd'hui, les heures et les siècles qui se meurent aux heures et aux siècles qui
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se lèvent ? Où trouverons-nous une mémoire qui prenne un fait jeté dans le torrent des choses de ce monde, et l'emporte intact à travers les générations, défiant le changement, les passions et l'oubli ? La tradition est la mémoire de l'humanité, mémoire sûre et incapable de mutilation. Or la tradition , avec ses mille témoignages, la voix des conciles et les écrits des pores, affirme la présence réelle de Jésus-Christ en l'Eucharistie.
Eh bien ! je djs que nous avons une tradition, mais nous catholiques et nous seulement, et cette tradition affirme le mystère de la présence réelle. Il faut donc, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, accepter le mystère sur l'autorité de ce grand témoignage.
L'hérésie a-t-elle une tradition? J'ai consulté l'histoire, cela est facile du reste, et je suis arrivé jusqu'au onzième siècle, sans rencontrer une négation directe de la présence réelle. Les capharnaïtes s'élèvent bien contre la parole de Jésus-Christ, ils protestent, ils s'indignent : « Cette parole est trop dure, qui peut « l'accepter ? » et ils s'en vont. Après eux, les marcionites, les simoniens, nient la réalité de l'Incarnation, et par contre-coup, le dogme de l'Eucharistie. Au huitième siècle, l'Église latine entend pour la première fois une voix qui doute, c'est la voix d'un certain Jean Scot, et son livre dont la doctrine sur l'Eucharistie froisse le dogme et la tradition catholiques, est condamné par le concile de Verceil. Ce ne sont jusqu'ici que des attaques indirectes, timides et voilées.
Au onzième siècle, un archidiacre d'Angers, plein de lui-même, d'un esprit mal assuré, nie directement
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le dogme de la présence réelle ; cet homme se nomme Bérenger. Pressé par les évoques de rétracter son erreur, il refuse ; cependant en présence d'un concile assemblé à Rome par le pape Nicolas II : « Je pro- (( teste, dit-il, de cœur et de bouche, que je tiens, « touchant l'Eucharistie, la foi qui m'est prescrite « par le pape et les conciles, que le pain et le vin, « offerts sur l'autel, sont, après la consécration, le « vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ. » Tombé une seconde fois, il se relève et rétracte de nouveau son hérésie ; puis il meurt dans la foi catholique.
Plus tard, Pierre Bruis, les albigeois et la secte des flagellants marchent sur les traces de Bérenger, le blasphème ne suffit plus pour pétrir la tradition de l'hérésie ; il faut encore du sang. Nous savons ce qu'étaient les albigeois, et le midi de la France s'en souvient encore.
Quand lequatorzième siècle s'en va dans la poussière de ses convictions et la décadence de savie, JeanWicleff paraît, et il nie la transsubstantiation, mais dix de ses propositions sont condamnées comme hérétiques dans un concile tenu à Londres. Suspendu de ses fonctions de professeur de théologie à Oxford, on le réintègre dans sa charge après une profession de foi satisfaisante. Est-ce tout ? L'hérésie clôt-elle ici sa tradition ? Y a-t-il encore d'autres noms et d'autres ruines ? Ah ! il est un nom connu de tous, un nom misérablement populaire et qui porte avec lui les opprobres d'une double décadence, la décadence d'une vie sacerdotale et la décadence d'une vie monacale, le nom de cet homme, c'est Luther. Ami des princes,
(le protestantisme n'a point dégénéré), assis dans la honte de son foyer domestique, ce que cet homme n'osa point affirmer, car il se contenta de sa doctrine de l'impanation, Zwingle et Calvin l'affirmèrent avec audace. Ne pouvant admettre le sens littéral de Luther et rejeter le sens naturel de la doctrine catholique, sachant bien que Jésus-Christ n'a pas dit : « Mon corps est ici », ou : « Mon corps est sous ceci », ou Mon corps est dans ceci », mais : « Ceci est mon corps », ils soutiennent, contre le dogme catholique et contre Luther, que l'Eucharistie n'est qu'un symbole.
Il y a dans le rationalisme, dans la libre pensée, dans la critique, dans le scepticisme, des noms, et des noms tristement célèbres; c'est Fichte affirmant son moi, Hegel son idée, Strauss son mythe, Proudhon sa justice, Renan professant que Dieu n'est plus qu'un vieux mot et publiant son roman sur la vie de Jésus ; ces noms ! je les abandonne volontiers à l'hérésie.
Je suppose que nous fassions à ces débris l'honneur de les appeler une tradition, mais je me demande où en sont les sources ? quel en est le point d'appui ?
La violence d'abord, et ceci est de l'histoire. L'hérésie ne relève que d'elle-même, elle n'a d'autre loi, d'autre mesure, que l'indépendance insensée de son imagination, de son esprit et de son cœur. Quand un coursier a mordu et brisé son frein, il se cabre, il s'emporte. Abandonnée à elle-même, on a vu plus d'une fois l'hérésie, bride abattue, laissant après elle des ruines, des larmes et du sang. Est-ce que la France ne pleure pas encore les violences des albigeois ? S'attaquant à la propriété, à la famille, à la
72 l'euchahistir.
société, cette hérésie devenait une doctrine antisociale et se traduisait par des crimes, des spoliations et des assassinats. Est-ce que la Fi-ance et l'Allemagne n'ont pas encore le souvenir des brutalités du protestantisme et du calvinisme? Luther lui-même gémissait déjà des résultats de sa parole. « A peine, dit-il, avions- (( nous commencé à prêcher notre évangile, qu'il y « eut dans le pays un bouleversement épouvantable, on « vit des schismes et des sectes, et partout, la ruine « de l'honnêteté, de la morale et de l'ordre: la licence « de tous les vices et les turpitudes dépassèrent toutes « les bornes bien plus qu'elles ne l'avaient fait sous « le règne du papisme; le peuple, jadis retenu dans le « devoir, ne connaît plus de loi et vit comme un « cheval débridé, sans frein et sans pudeur, se lais- « sant emporter au gré de ses désirs matériels.... Moi- « même je suis plus négligent que je ne l'ai été sous « le papisme et moins que jamais, je me plie à la dis- « cipline et aux pratiques de zèle que je devrais ob- (c server. Si Dieu ne m'avait pas caché l'avenir, je « n'eusse jamais osé propager une doctrine d'où « doivent sortir tant de calamités, tant de séante dales *. »
Qu'y a-t-il dans ces bouleversements sociaux qui puisse étonner ? Une fois la Bible livrée à l'interprétation privée, elle devient le mobile de toutes les passions, le bouleversement de l'autorité religieuse et politique, et la négation des principes d'ordre et de justice. Les paysans lisent que les hommes sont égaux,
1 Cité par Cantu. Les précurseurs de la Réforme, p. 646.
LA TRADITIUN. 73
et ils se déchaînent contre les princes, les riches et les lois; les lois ne sont que des despotes, la propriété n'est plus qu'un vol, les princes et les nobles courent aux armes, et la guerre est déclarée sur le Rhin, en Alsace, dans le Tyrol.
A côté de la violence, il y a la variation. La tradition de l'hérésie n'est pas une, elle est faite de pièces, de contradictions et de dogmes nouveaux qui s'affirment et se détruisent. En effet, la vérité est une, cela est évident, car je ne puis pas dire et affirmer qu'une foule écoute religieusement l'orateur de Notre- Dame, et qu'elle circule, dans le môme temps, sur tous les boulev.-irds de la ville ; le oui et le non, l'affirmation et la négation d'une même chose, sous une même face, se détruisent. Or l'hérésie est divisée sur le dogme de la présence réelle de Jésus-Christ en l'Eucharistie. Zwingle et Calvin traitent l'Eucharistie de figure et de symbole, capable seulement d'exciter la foi de notre âme. Les rationalistes vont plus loin, et ils ne voient dans ce sacrement qu'une simple matière, nue et dépouillée de toute réalité surnaturelle, sans aucune signification mystique. Luther, de son côté, admet la présence réelle de Jésus-Christ, mais simultanément avec la substance du pain, ces deux substances du pain et du corps de Jésus-Christ sontunies on ne sait trop comment, mais peu importe ! et il appelle cette union, comme nous l'avons déjà dit, d'un mot barbare, l'impanation. Puis, le protestantisme se fractionne à l'indéfini, les sectes pullulent, qui peut les compter? etces sectes ont des divergences de doctrine, de culte, des nuances qui les séparent et
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les dislinguent les unes des autres. Du reste, comment peut-il en 6tre autrement?
I.e protestantisme admet l'inspiration privée, c'est- ,^-dire, que tout homme, selon qu'il se croit inspiré, peut interpréter tel ou tel texte de l'Évangile comme bon lui semble, à sa fantaisie; dépourvu de toute autorité, le protestantisme aboutit fatalement aux gradations, aux formes multiples du jugement individuel. S'il plaît à l'un d'expliquer une parole de la Bible de telle façon, s'il plaît à un autre de l'interpréter d'une façon contraire, l'un et l'autre ont ce droit, et ce que le premier affirme, le second le nie ; chacun, dans le discernement de la vérité, ne croyant qu'à sa propre autorité et ne recevant pas du dehors une autorité sûre, infaillible, qui contrôle, qui enseigne, qui affirme, il résulte que tous, malgré les contradictions radicales de leurs églises, possèdent la vérité. Alors le mensonge est tout autant la vérité que la vérité elle-même, la négation est aussi affirmative, aussi sensée, que l'affirmation, et le mal vaut ce que vaut le bien. L'intelligence de l'homme est bornée ; le mystère l'arrête à chaque pas, faible, à la merci des passions qui la sollicitent, limitée par tous les bouts, dès qu'elle se fait à elle-même sa norme, sa loi et son autorité, comment voulez-vous qu'elle se maintienne dans la vérité? Sans autorité divine, il n'y a rien de stable, de fixe, d'immobile; les esprits ne sont qu'un sable mouvant sous la violence des vents, L'Europe s'agite et flotte à tout vent de doctrine et il y a autant de sectes que d'individus: «Autant de têtes, autant de sentiments», a dit quelqu'un avec un grand bons sens. « Tôt ca-
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« pita, totsensvs. « De fait, le protestantisme lui-même avoue son impuissance et sa division, et cet aveu forcé implique l'apologie de l'autorité et de l'organisation du catholicisme. « Vous avez été convoqués pour nous « rendre l'unité des doctrines, l'unité du culte et de (( la constitution ecclésiastique. Pour nous expliquer « avec une parfaite clarté, nous ne croyons aucun de {( vous assez profondément enseveli dans les siècles « passés, pour ne pas reconnaître immédiatement le « peu d'importance qu'occupe le second point, con- « sidéré comme étant de premier ordre à l'époque de « l'union. En matière d'unité de culte et de liturgie, {( le catholicisme a reproduit tout ce qu'il y a de plus « grand et de plus parfait, il manque à notre Église ce « qui rend un culte le plus beau et le plus attachant, « l'antiquité immémoriale et le caractère traditionnel, « avantages que possède seul le catholicisme. Recevez « donc des propositions, des projets, mais ne perdez « pas un temps précieux à l'examen des moyens sur « lesquels se fondent les imaginations poétiques pour « caresser l'idée d'un culte protestant homogène, et « se figurer, à l'heure des exercices religieux, un « million de temples protestants faisant retentir « leurs voûtes d'une même prière, d'un même chant. « Quant à la confession dogmatique, sans accorder « pleine liberté, l'unité de confession ne peut produire (( d'autre résultat que la tyrannie ou le servage des « schismes ou des sectes. C'est ainsi que chaque com- « mune confessera ce qui lui agréera, le pasteur prê- « chera ce qui lui plaira, et en prenant possession de « sa charge, n'aura d'autre devoir que d'attester qu'il
a est chrétien et qu'il veut servir l'Église. Celle-ci ne « peut exiger rien de plus de lui: le pasteur doit donc « en toute occasion exprimer sa foi personnelle, mais « il doit aussi l'exprimer en termes bibliques, pour « éviter le scandale, de même les fidèles, comme cela (( doit toujours se passer, accompliront à leur ma- « nière et selon leur foi personnelle ce qu'il leur dit, « pourtant ils devront regarder la parole du ministre (( comme la parole de Dieu.
(( On vous objectera peut-être que de cette façon « vous détruisez rÉglisc, vous brisez le lien de l'u- « nité ; à cela les hommes de liberté répondront que, « depuis longtemps, l'Eglise est tombée en défaillance « et n'a plus aucune valeur. Depuis deux générations « déjà et même depuis trois siècles, l'arbitraire a ence vahi l'Église et l'a gouvernée. L'Église, selon la con- (( ception primitive, appartient au catholicisme, et « tout ce qui dansle système protestant incline à y re- (( venir, non-seulement est la négation du protestan- « tisme, mais n'arrivera jamais à être autre chose « qu'un pâle reflet de l'unité, laquelle est la gloire \i- « sible du catholicisme »
Cette circulaire fut adressée aux membres du concile œcuménique protestant tenu à Berlin en 1843 ^
Je reprends : la vérité est une ; or l'hérésie est divisée, donc l'hérésie n'a pas la vérité. L'hérésie peut posséder des fragments de vérité sur nos mystères, je ne le nie pas ; en définitive, une nature, si corrompue qu'elle soit, conserve souvent quelques qualités natu-
1 Cantu. Les hérétiques d'Italie, t. V. Notes et éclaircissements B.
relies, et lo peu qu'elle a de bon se lait jour et se montre publiquement; elle ramasse encore, au milieu des mensonges, de l'ignorance et des passions qui la tourmentent, des miettes de vérité, de bien et de vertus vulgaires, mais l'hérésie affirmant le oui et le non, le pour et le contre sur le mystère de l'Eucharistie, et n'ayant que des affirmations qui se contredisent et se ruinent, sa tradition, cousue de pièce? et de morceaux, n'est pas une vraie tradition. La tradition est une et unanime sur un fait, sur une parole qu'elle emporte à travers les générations ; dès lors, l'hérésie se convainc de fausseté quand elle affirme avec Luther la présence simultanée de la substance du pain et de la substance du corps de Jésus-Christ ; l'hérésie se convainc de fausseté quand elle affirme avec Calvin, ruinant les affirmations de Luther, que l'Eucharistie n'est qu'une figure et un symbole ; l'hérésie se convainc de fausseté quand elle affirme avec les rationalistes que l'Eucharistie n'est qu'une froide matière, incapable môme d'exciter la foi religieuse de l'homme, car nous avons le droit de lui répondre : la vérité est une, vous êtes divisée, vous n'avez donc pas la vérité.
Cette argumentation est à la portée d'un enfant de dix ans, et je ne vois pas ce qu'on peut y répondre. Direz-vous que la vérité n'est pas une ? Mais alors le bon sens et l'évidence vous confondent ; l'unité est un caractère essentiel de la vérité, le oui et le non ne peuvent pas être, l'un et l'autre, l'expression de la vérité, cela est de toute évidence. Direz-vous que l'hérésie, que le protestantisme n'est pas divisé ? mais
L Kucu.vuisrii!;.
alors l'histoire est contre vous. Pourquoi cette foule de sectes avec des noms si divers ? Un nom signifie une chose, il nous dit ce qu'elle est, ce qui la constitue; c'est à l'aide d'un nom, d'un mot, que nous exprimons une chose déjà conçue dans notre intelligence, ce mot la désigne, la rend sensible, la manifeste. Si les luthériens, si les calvinistes se nomment ainsi, c'est que les croyances ne sont pas les mêmes dans les deux Eglises, c'est que Calvin est en désaccord avec Luther, et cette désharmonie, en effet, est un fait historique. Ou bien on est de mauvaise foi, ou bien on ne sait pas un seul mot de l'histoire : la discussion, là encore, n'est pas possible. Le désaccord est écrit partout, dans les livres des réformateurs, dans les annales de l'histoire protestante, dans les circulaires des ministres, dans les proressions de foi, dans les croyances multiples des sectes, et la lutte qui se fait au sein même du protestantisme depuis qu'il est né proclame hautement cette désunion religieuse des églises. Le protestantisme se mutile, non pas sur des questions secondaires et en litige, mais sur nos dogmes essentiels et fondamentaux ; sans autorité doctrinale, sans un ciment qui relie ses idées, sans stabilité, il se fractionne, faute d'unité, dans le désaccord religieux des esprits ; faute d'air, de chaleur et de lumière,il étouffe dansles bureaux du ministre des cultes. Le protestantisme n'est pas une Eglise sérieuse, pas môme une école, il n'est qu'un ramas de gens livrés à eux-mêmes, la commune confessant ce qui lui agrée, le pasteur prêchant ce qui lui plaît, sans idées fondamentales et acceptées de tous, sans autorité doctri-
LA THADIÏlOiN. U
nale, et Uoltant au vent de toutes les théories, de toutes les interprétations privées et de toutes les absurdités. Le protestantisme n'est qu'un cadavre que le mensonge agite convulsivement.
Donc, admettant ces deux propositions, que la vérité est une, que l'hérésie est divisée, bon gré mal gré, je dois conclure que l'hérésie ne possède pas la vérité, et que nos adversaires sont dans l'erreur : la conclusion est logique et de rigueur.
Eh quoi ! n'y a-t-il pas quelque part une vraie tradition ? La mémoire de l'humanité, cette fidèle gardienne de la vérité, s'est-elle éteinte ? Un événement se produit, il émeut le monde, nos pères le voient et le constatent ; jeune encore, il est plein de vie et de réalité. Mais voici que, dans un coin de la Saxe, un homme se lève, âme ardente, pleine de génie et de feu, il parle : c'est hélas ! pour maudire ce qu'il a aimé avec tant de jouissance, c'est pour renier ce qu'il a cru avec tant de certitude, c'est pour mépriser ce qu'il a vénéré avec tant d'obéissance et de respect ; et ivre de liberté et de convoitise, cet homme entraîne après lui les princes et les peuples, et l'indépendance et les doutes montent à flots pressés à l'âme de l'Europe. Mon Dieu ! y aura-t-il un naufrage ? Le monde catholique a-t-il donc perdu sa mémoire comme un homme pris de vin et qui chancelle dans la rue ? Non, mille fois non, car nous nous souvenons toujours. Le monde catholique n'a point perdu sa foi, ses idées religieuses, sa mémoire ne vieillit pas ; mais voyez-le donc ! il tombe à genoux, et les mains et le cœur vers Dieu, il récite avec conviction son Credo.
La tradition est la mémoire de l'humanité, et cette tradition catholique, sont-ce des murmures, des doutes, des négations, de la boue et du sang ? Est-ce un homme qui parle et qui écrit à côté d'un autre homme qu'il réfute ? Est-ce le vrai qui se coudoie avec le mensonge ? La vérité est une, sans cette unité la vérité se glace dans les langes de l'erreur et périt misérablement. Or, la tradition catholique est une, c'est pourquoi elle possède la vérité religieuse. « Si quelqu'un, « dit le concile de Trente, nie que le sacrement de (( l'Eucharistie contienne véritablement, réellement et « substantiellement le corps, le sang avec l'âme et la <( divinité de Notre-Seigneur et par conséquent Jésus- « Christ tout entier, disant qu'il y est seulement « comme un signe, en figure ou en vertu, qu'il soit « anathème. Anathema sit^. »
Voilà la foi catholique. Avant le concile de Trente, croyait-on à la présence réelle? Au seizième siècle, il y avait déjà bien longtemps que la bouche de saint Thomas d'Aquin ne s'ouvrait plus, harmonieuse et sublime; ce qu'elle disait, nous le savons, et la. Somme théologique du docteur arracha à l'hérésie ce cri d'effroi : « Ce moine ! il me fait peur, pourquoi n*a-t-on « pas brisé sa plume? 'enlevez-le ce moine, et je dé- « truirai l'Église de Dieu. Toile Thomam, et dissipabo « Ecclesiam Dei. « Les pères du concile de Trente avaient mis devant eux la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin.
Les protestants avouent encore le fait de la croyance
1 Concile de Trente, sess. xii. C. l.
catholique au myslcre de l'Eucharistie; mais selon les uns, cette croyance date du neuvième siècle, elle sortit alors de la poussière à la voix d'un moine qui s'appelait Paschase ; selon d'autres, cette croyance remonte au sixième siècle, et leurs affirmations se contredisent, manquent de sûreté, et par conséquent de créance.
Nous allons remonter le fleuve de la tradition catholique et anéantir ces allégations. Certes, les noms se pressent, les écrits abondent, et qui peut citer tous ces témoignagnes et toutes ces affirmations ? Docteurs de l'Église, théologiens, conciles, princes de la science,
saints, martyrs, apôtres et même simples fidèles .,
vraiment les paroles et les noms s'entassent, mais quelques noms me suffisent pour attester que le lit de la tradition catholique ne s'est point desséché le long des siècles.
Depuis le neuvième siècle, les flots de la tradition se sont-ils arrêtés ?
Au neuvième siècle, saint Nicéphore, patriarche de Gonstantinople, s'exprimait ainsi. « Pour nous, ce « n'est point là l'image et la figure du corps de Jésusce Christ, mais le corps môme de Jésus-Christ uni à la « divinité. »
Au huitième siècle, Damascône affirmait delà sorte le dogme de la présence réelle : o Le pain et le vin ne « sont pas un symbole. Dieu me garde de dire une « pareille chose, c'est le corps même de Jésusce Christ ' . »
1 Lib. IV, c. XIV.
b;j L EUCilAIUSTIE.
Au septième siècle, c'est saint Isidore de Séville, saint Grégoire. Ce dernier s'exprime ainsi : « Qui peut a croire que les cieux ne s'ouvrent pas à la voix du a prêtre et à l'heure de cette immolation, que les a anges n'entourent pas ce mystère du Christ, que la « terre ne s'unit pas au ciel, que ce qui est visible ne « fait plus qu'une môme chose avec ce qui est invia sible ^ ? M
Au sixième siècle, saint Remy s'écrie : « Est-ce que a le pain que nous rompons n'est pas la participation a du corps de Jésus-Christ ? Oui, consacré, bénit par <t le prêtre et par l'Esprit-Saint, il est rompu, nos a sens voient encore du pain, mais en réalité, c'est a le corps du Christ ^. » Cassiodore et saint Césaire, évêque d'Arles, tiennent le même langage.
«C'est un pain vulgaire, mais de combien d'exemples « ne puis-je me servir, s'écrie saint Ambroise, pour « montrer que ce n'est point ce que la nature a formé, « mais ce que la bénédiction a consacré, et que la « force de la bénédiction est plus grande que celle de « la nature, puisque la nature même est changée par « la bénédiction '. »
Au cinquième siècle, c'est saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jean Chrysostôme... Saint Jérôme nous dit : «Moïse n'a a pas donné le pain véritable, mais Jésus-Christ, et a Jésus-Christ s'est fait et le convive et le festin *. » Le
1 Lib. Dialog., c. lviii.
-lu c. X. Ad 1, ad Corinih., c. i.
8 De Sacram., 1. IV, c. iv.
* Epist. ad Hedibiûin.
LA ÏUADITION. 8.1
Sauveur, ayant donné l'exemple, ne s'est pas contenté d'instituer le sacrement de l'Eucharistie et de le distribuer, il se l'administra *.
Au quatrième siècle, le premier concile de Nicée s'exprime de cette manière : « Nous croyons à la pré- « sence de cet agneau de Dieu qui efface les péchés « du monde, immolé par le prêtre d'une façon non (( sanglante, et nous croyons que la manducation de « sa chair sacrée devient le gage de notre résurrec- « tion, »
Le troisième parle de même, et Tertullien, comme Origène, comme saint Cyprien, atteste, dans un langage énergique, la croyance de^ autres siècles : « Dans « l'Eucharistie, notre chair se r.ourrit du corps et du « sang de Jésus-Christ, afin que notre âme s'engraisse « de la substance de Dieu -. »
Au deuxième siècle, saint Irénée s'écrie, dans la vivacité de sa foi : « Gomment peuvent-ils soutenir que « notre chair se corrompra sans espoir de revenir à « la vie, elle qui se nourrit du corps et du sang de « Jésus-Christ "*? »
Enfin, saint Ignace, le disciple de saint Pierre, parle de la sorte : « Ils rejettent les oblations parce qu'ils (c refusent de confesser que l'Eucharistie est la chair « du Christ, mis en croix pour l'expiation de nos « crimes *. »
J'avance encore, plus heureux que ces hardis navi-
1 Somme théolog., 3 p., q. 81, a. 1. * De Re-iur. carnix, c. viii.
3 Lib. IV. Advcrsus hœreticos, c. xxxiv. ^ Epist. ad Siiiirticnses.
84 L'iIUCUAHlSTIli;.
giiLeurs qui explorent le Nil, se llaLtant d'en découvrir la source, me voilà à la source môme de la tradition catholique, et j'écoute les paroles de l'institution tombant des lèvres de Jésus-Christ : « Ceci est mon « corps. y> Le Nil de la tradition est remonté, et le présent se noue au passé; de Jésus-Christ aux apôtres, des apôtres aux premiers siècles, des premiers siècles au moyen âge, du moyen âge aux temps modernes, les témoignages s'enchaînent et se donnent la main, il n'y a de rupture nulle part. La vérité catholique nous appartient et nous prescrivons.
La prescription, d'après le Gode civil *, est un moyen d'acquérir ou de se libérer par un certain laps de temps, sous les conditions déterminées par la loi.
Pour prescrire ^, il faut une possession continue et non interrompue, paisible, c'est-à-dire sans violence publique, non équivoque et à titre de propriétaire.
Or, avons-nous vraiment le droit de prescrire ? La vérité est-elle en notre possession depuis un certain laps de temps ? Et cette possession est-elle validée par les conditions essentielles de la prescription ? Oui.
Nous possédons depuis des siècles la doctrine catholique sur le mystère de la présence réelle de Jésus- Christ en l'Eucharistie, et depuis dix-huit siècles cette possession est continue. La doctrine catholique n'est pas devenue notre propriété, notre bien, par la violence et la main armée, car vous savez notre histoire; Jésus-Christ a dil : « Allez, enseignez les nations'»,
1 Code civil, n° 2219.
2 Code civil, n" 2229.
3 1" ép. aux Cor., ch. r.
et les apôtres s'en vont à la conquête de l'univers, ils n'ont point la sagesse des maîtres de la science, ils la dédaignent ; ils n'ont point l'astuce et les fourberies du politique, leur esprit est cliétif, grossier et simple comme leur condition ; ils n'ont point la puissance et les escadrons d'un consul, ils marchent la tête nue, les pieds dans la poussière de la route, ils prêchent sur tous les chemins, sur toutes les places, et que prêchent-ils? « Jésus-Christ crucifié. Nos autcm insc- « dicaynus Jcsum crucifia um. » Depuis ce temps, nous ne fiiisons pas autre chose, nous donnons notre parole, et quand on veut le prendre, le sang de nos veines ; ce sang est la rosée qui fait germer et fleurir la vérité catholique; et cette souveraineté doctrinale, reçue non pas à huis clos, mais en plein soleil, n'est jamais tombée en des mains étrangères ; elle est et elle reste, sans contestation motivée et sérieuse, notre bien et notre propriété. Jésus-Christ, en effet, reçoit de Dieu ce précieux dépôt delà vérité et nous le transmet, et de génération en génération il est venu jusqu'à nous porté sur les flots de la tradition; car nous tenons à Jésus-Christ par les conciles, les papes et les apôtres, et Jésus-Christ, par sa nature divine, touche à Dieu. « Vu6 aulc'in C/iriùtl, Chrislus auicm Dci '. »
L'hérésie peut-elle encore nous contester cette possession de la doctrine catholique et la revendiquer pour elle -môme ? Mais non ; l'hérésie cherche encore la vérité, si elle la cherche, elle ne l'a donc pas. Jésus- Christ nous a laissé une certaine somme de vérités,
1 1'= ép. aux Cor., ch. m.
8G L'iiUcnAïasxiiî.
de mystères, les uns déjà mis au jour, les autres encore dans leur germe et sous la divine incubation de l'Eglise catholique, et nous leur donnons la foi de notre âme, à mesure que la parole infaillible du pape les manifeste et les définit ; nous ne pouvons pas évidemment chercher sans cesse, sans espoir de trouver, ayant une faim inassouvie de la vérité, nous serions les plus malheureux des hommes. Mais l'hérésie, sans autre principe que son libre examen, sans autre autorité que sa raison individuelle, peut du jour au lendemain modifier sa foi et remettre tout en question, car sa raison est infirme et variable : de fait, c'est ce qui arrive dans le protestantisme, ce que l'un admet, l'auLre le rejette. L'hérésie ne possède donc pas la vérité catholique.
« On doit chercher, dit TertuUien dans son Livre tt des Prescriptions, ce que Jésus-Christ a enseigné, « pendant qu'on n'a pas encore trouvé et jusqu'à ce te que l'on trouve. Vous croyez parce que vous avez « trouvé, car, comment auriez-vous cru si vous n'a- (c viez pas trouvé ? Vous cherchez pour découvrir, vous « découvrez pour croire. Donc en croyant vous mettez tt fin à vos recherches, et le fruit même de vos re- « cherches, quand vous l'avez recueilli, vous dit de ce vous arrêter ^ »
Si nous n'avons pas la vérité, à qui, je vous le demande, nous adresserons-nous ? A l'hérésie ? Ce serait une désertion, le soldat ne court pas au camp ennemi mendier sa paie, et le serviteur ne va pas
1 Livre des Prescripliuns, ch. x.
trouver le calomniateur de son maître. L'hérésie est en guerre avec Jésus-Christ, les apôtres, les papes et les conciles, c'est une guerre à mort, et nous irions, nous, les amis passionnés du Christ, nous, qui avons bu son sang au Calvaire et pleuré à ses pieds, nous, qui l'appelons, avec un cœur ému, notre maître et notre père et tressaillons au contact de sa chair sacrée, nous irions trouver l'hérésie, elle, notre ennemie implacable, et lui demander quoi, en définitive? ce qu'elle n'a pas, puisqu'elle cherche toujours. Singuliers maîtres vraiment que ces gens-là! ils attaquent et ne se défendent point, ils détruisent et n'édiflent point, ils doutent et n'affirment point. Jésus-Christ a dit : « Je suis venu « pour rendre témoignage à la vérité », et comme le « proconsul, ils répondent sans cesse : Qu'est-ce que a la vérité ? Quid est veritas ? »
« Quand même les hérétiques ne seraient pas les « adversaires de la vérité, que pourraient-ils nousap- « prendre, eux qui cherchent encore ? S'ils cherce chent sérieusement, ils n'ont donc trouvé rien de (( certain, quelque opinion qu'ils aient, leurs recherches « accusent hautement leurs doutes, et s'ils deviennent « vos maîtres, comme eux vous serez aveugles, incer- (( tains, irrésolus. Quand pour nous troubler et nous « attirer à eux, ils nous disent qu'ils cherchent, et « quand ensuite ils défendent avec entêtement ce « qu'il n'y a qu'un moment ils nous invitaient à cher- « cher, notre devoir est de les réfuter, afin qu'ils sa- « chent que nous les renions plutôt que le Christ; « puisqu'ils cherchent, ils n'ont pas trouvé, ils n'ont « pas la foi, ils ne sont pas chrétiens. Puis, lorsqu'ils
0 croient et que, pour être logiques avec eux-mêmes, (I ils disent qu'on doit encore chercher, ils mentent, « puisque, de leur aveu, ils croient pendant qu'ils « cherchent encuro. Dès lors, comment des gens qu'ils <t ne regardent pas comme chrétiens le seraient-ils « pour Aous ? Avec tant de fausseté, quelle créance « leur donner ? Quel protecteur de la vérité que celui a qui la transforme en mensonge ' ! »
Ce raisonnement de Tertollien, d'une logique nerveuse et de fer, broij l'hérésie avec la facilité d'un enfant qui met son jouet en pièces. L'hérésie, en ell'et, ne produira jamais la certitude, parce que n'ayant pas la vérité, mobile et sceptique, elle remet saiis cesse tout à l'état de problème, de doute et de recherche. La certitude jaillit-elle des flancs du doute, de ce qui nous échappe ? La vérité seule apporte la lumière, lu certitude et la jouissance. Oh ! qui n'a jamais écoute les plaintes et les sanglots de la science et de l'apostasie ? L'une interroge tous les passants, les mondes de l'espace, le vêtement de la fleur, la base des mathématiques, elle cherche en dehors de Dieu, et sur son lil de mort, en face de la réalité qui la saisit, elle s'écrie avec Salomon : « J'ai vu tout ce qui se fait sous le H soleil, et voilà, tout y est vanité et affliction de l'en- !< tendement -. » L'autre, sous le poids de ses infamies et de SCS huntjs, sent son esprit s'endurcir. L'end urcissemenl n"est pas la certitude, et le doute saura bien à certaines heures troubler cet infâme repos.
Mais quoi 1 toute chose s'assied sur un fondement :
1 Livj^e des Presc: iplions, cli. xiv.
2 Ecclesiast., ch. i.
LA THADITION, 89
la science a un principe où elle puise l'ôtre et la vie, ôlcz le principe et la science n'est plus ; l'homme a un principe vital, brisez-le et l'homme n'est plus qu'an cadavre ; la terre a une force centrale, si jamais elle la perd la terre se décomposera, les parties déserteront le centre, ce sera le chaos ; toute société a un principe, un fondement sur lequel elle repose, l'autorité, car le fondement est pour toute chose sa raison d'être et sa force d'exister, et nous serions dépourvus de toute certitude, au vent d'investigations toujours nouvelles et d'un scepticisme éternel ! c'est insensé. Sans doute, on peut examiner ce qui est en question, ce qui est obscur, ce qui est en litige et en controverse, c'est un droit et c'est un devoir, l'Église catholique laisse le champ large aux recherches, aux harmonies et aux discussions ; et qui le nie? « Il nous est « permis d'étendre le cercle de nos investigations ; « cherchez, discutez, si quelque chose vous paraît « obscur, interrogez ceux qui ont reçu le don de la « science, mais de grâce, respectez ce qui est au-des- « sus de toute contestation *. » Le symbole de notre foi ne nous présente pas des vérités que nous pourrons résoudre comme des problèmes, mais des vérités que nous acceptons sur l'autorité de la parole de Dieu luimême; parole infaillible, elle nous apporte la certitude avec la possession de la vérité, nous croyons, et le symbole que nous croyons avec une ferme et divine assurance échappe aux recherches, aux attaques et aux doutes de l'homme.
1 Livre des Prescriptions, eh. xiv.
JO l'eucuauistie.
Ce n'est pas tout. L'hérésie est convaincue de nouveauté, et c'est ce qui l'empêche encore de prescrire.
Jésus-Christ nous a laissé sa doctrine et ses promesses, nous avons sa parole; il sera avec nous jusqu'à la iin des siècles. Ceux qui combattent le Christ, son Eglise, le symbole catholique, ceux-là se séparent de Jésus-Christ, ils font une nouveauté et se condamnent eux-mêmes, car, enfin, de quoi peuventils se séparer? mais de ce qui existe déjà, de l'unité dogmatique et doctrinale établie dès le commencement. Ils font à cette unité catholique une rupture sanglante, ils s'en vont de dépit ou d'orgueil, et ils prêchent des choses étranges, nouvelles, absurdes ; ce sont des novateurs. Ne vous étonnez pas, le monde est fait depuis longtemps à de pareilles défections, ce n'est pas d'aujourd'hui que s'agite dans son sein cette race de curieux qui veulent tout rapetisser à leur stature , même les choses divines ; d'hypocrites qui cherchent à cacher les hontes de leur chair sous un semblant de doctrine et d'indépendance ; de traîtres qui passent sans vergogne à l'ennemi ; mais quoi qu'elle fasse, l'hérésie portera toujours sur son front les flétrissures de son origine. On saura l'époque, la date, le jour de sa rupture avec l'Eglise catholique, on la montrera du doigt, et en la voyant passer, on aura toujours le droit de lui dire : « Mais quand tu es « venue, l'Eglise catholique était déjà en place, tu « n'es que d'hier, avant-hier qui songeait à toi ? per- « sonne, et nous catholiques , nous sommes avec « Jésus-Christ, et Jésus-Christ est d'hier et d'aujour-
LA TUADITION. 01
« d'hui, il est de tous les siècles. Jesus-Christus herl « et hodie, et ipse in sœcula *. »
Nous savions bien que l'hérésie naîtrait sur cette terre. Saint Paul, dans son épître aux Corinthiens, annonce clairement sa venue : « Il faut, dit-il, qu'il y « ait des hérésies, afin qu'on reconnaisse ceux qui a sont d'une vertu éprouvée ', » et, en même temps, il nous donne son signalement. Sans doute, l'hérésie a une certaine puissance, elle porte Satan dans ses flancs, mais cette puissance n'a de prise que sur notre faiblesse, notre intérêt et nos passions ; si elle retourne un homme d'esprit ou un génie, les appuis de l'Église catholique, c'est que cet homme est faible; si elle séduit un homme de bien, c'est que cet homme est faible et dévoré de passions ; si elle tarit la vie supérieure d'un peuple dont les entrailles ne s'émeuvent plus qu'au bruit de l'or et de l'argent, c'est que ce peuple est faible et égoïste. Ah ! oui, l'hérésie est puissante, mais devant notre infirmité, et une parole virile de notre âme et de nos lèvres la sabre et l'abat, car l'hérésie estime mal les choses et cherche à vicier les sources de la vérité, et un jugement droit et sain peut la redresser ; l'hérésie blasphème la vérité, sa parole, devenue la parole du siècle, de l'Institut, du Sénat et du Forum, ébranle les mœurs d'un peuple, et la parole d'un enfant qui étudie son catéchisme la réduit au silence ; l'hérésie porte dans ses os, dans son sang, dans sa substance, l'image de ses idées malsaines, et quand ses pieds n'hésiteront pas de hontes
1 Ép. aux Hébreux, eh. xui
2 Ép. aux Cor., cli. xi.
02 L'EUCnARISTIE.
et de débauches, elle atteindra peut-être les sommets vulgaires d'une honnêteté à la mesure du monde, c'est tout, et nos saints, nos vierges et nos martyrs, comme kl pauvre femme du peuple qui récite son Pater et son Ave Maria avec toute la foi religieuse de son âme, la condamnent. Oui, l'hérésie est faible parce que nous sommes forts, et il y a en nous une science divine, une parole supérieure, une énergie surnaturelle ; nous parlons et nous nous mouvons sous l'impulsion du Christ; de sa parole, de ses promesses et de son Église; et dans sa nouveauté, l'hérésie est seule avec ellemême, et sa tradition n'est qu'une tourbe insensée de noms, de mensonges et de corruptions, sans lien, sans origine apostolique.
ic Au reste, si quelques sectes se disent contempo- « raines des apôtres, pour se donner l'apparence « d'une tradition apostolique, que ces sectes nous (( fassent voir la naissance de leurs églises, qu'elles « déroulent devant nous cette succession d'évêques « qui la fait remonter jusqu'aux apôtres, ou jusqu'à « l'un de ces hommes apostoliques qui ont persévéré (( dans la communion des apôtres ; car c'est par là « que les églises vraiment apostoliques prouvent « qu'elles le sont... Mais quoi qu'elles inventent, elles « n'y gagneront rien. Car leurs doctrines prouvent « par leur nouveauté et leur opposition qu'elles n'ont « pour auteur ni un apôtre, ni un homme aposto- « lique '. »
Si la croyance de l'Église catholique a varié, que
1 Livre des Prescriptions, ch. xxxu.
l'on nous dise à quel endroit, h quelle époque elle a changé, à quel moment le fleuve de sa tradition a détourné les eaux de son lit, à quelle époque le monde catholique a perdu la mémoire religieuse des faits, des mystères, des événements. Si la croyance de l'Église catholique a varié, que l'on nous dise le nom du réformateur. Quand un homme réforme, on cite son nom au bout de son œuvre, c'est Arius, c'est Pelage, c'est Mahomet, c'est Luther... Si la croyance de l'Église catholique a varié, d'où vient qu'un tel changement qui devait bouleverser le monde s'est fait sans bruit, sans protestation ? La réforme de Luther s'est-elle opérée sans agitation ? Le dernier rhétoricien, à peine échappé des bancs de l'école, s'il a une idée dans le cerveau, tient à la communiquer au monde entier ; à plus forte raison un fait de cette importance devait-il remuer les esprits ! Si la croyance de l'Église catholique a varié, qu'on nous cite une page catholique où ce dogme de la présence réelle soit nié, qu'on me trouve un homme à la fois ami de l'hérésie et de l'Église.
A peine cette croyance est-elle descendue de la bouche du Sauveur, qu'elle tombe sous le fer des Césars et la dent des lions ; qu'importe ! elle aura ses martyrs ; chassée, proscrite comme une étrangère , elle aura ses catacombes, le cœur des fidèles pour naître, une poignée de terre pour mourir ; l'hérésie la mutile, le sophisme et le mensonge la nient, elle aura ses docteurs et sa tradition ; l'Angleterre se détache, l'Allemagne apostasie, qu'importe! hier comme aujourd'hui, u l'orient comme à l'occident, les papes,
-04 L'EUCnARISTÎE.
les évêques, les conciles, les docteurs, les prêtres, les fidèles chantent le Credo de la présence réelle, et depuis dix-huit siècles, ce chant n'a jamais déserté les lèvres de l'Église catholique ; c'est que le symbole de notre foi repose sur la parole immuable de Dieu, et toute doctrine malsaine, toute hérésie vieillit comme un vêtement, a Omnes ut vcstimentum veterascent \n Seule, notre foi catholique reste debout, intacte avec nos dogmes, nos mystères ; les années et les siècles ne vieillissent point son front, toujours jeune et pleine de vie au milieu des agitations volcaniques des peuples, de la faiblesse et de la décadence de toute chose, elle ne change point. « Tu avtem idem ipse es el anni tui non deficiant *. »
Voilà le secret de la mystérieuse unité et de la puissance de notre tradition.
Je conclus des textes de la tradition catholique, d'abord que l'Eucharistie n'est point une figure, un symbole, les pères n'ont jamais parlé dans le sens de Luther ou de Calvin, ils ont toujours répudié très-nettement cette double interprétation perverse, puisque la chair de Jésus-Christ présent dans l'Eucharistie est sa chair réelle.
César Cantu raconte qu'un peintre italien a composé un tableau divisé en trois parties superposées : dans celle d'en bas, il représente Calvin distribuant le pain consacré et prononçant cette parole : « Ceci est « la figure de mon corps. »
Dans celle du milieu, Luther accomplit la même cé-
1 Ép. aux Hébreux, cli. t.
2 Ibid.
rémotiie , disant : « Ceci renferme mon corps. » Au-dessus, le Sauveur communie les apôtres et dit : « Ceci est mon corps. ï> L'artiste mit au bas cette question : qui des trois croirons-nous * ?
Nous devons, en effet, choisir entre la tradition hérétique et la tradition catholique, et si nous nous séparons de Jésus-Christ, des apôtres, des papes, des pores de l'Église, des conciles, à qui irons-nous? A l'hérésie ? mais l'hérésie n'a pas la vérité, elle n'a pas la justice, elle n'a pas l'enseignement doctrinal et traditionnel, elle n'a pas la vie ; vous seul, ô mon Christ Jésus, avez la doctrine et les paroles de vérité et de vie. « Domine ad qucm ibimvs? Verba vUœ œternx « habes *. »
Voilà comment il y a dans le cathohcisme une supériorité que nous ne trouvons dans aucune des religions et des sectes qui peuplent la terre. En lui, il y a du divin, il y a une âme, de la vie. Dieu y palpite à larges flots, cela se voit, cela se dit, cela se sent, et toutes ces sectes restent froides et glaciales comme un cadavre; en elles, il y a de l'humain, de l'audace, de la boue, du sang, du génie peut-être, mais c'est tout. Le catholicisme vous met en commerce réel avec cctinflni fait chair, avec le Christ, car il est là, sous les voiles de l'Eucharistie, il y est réellement et substantiellement. Sans doute, nous ne le voyons pas comme les anges le voient au ciel ; nous le contemplons avec la foi et la tendresse émues de notre âme à travers cette frôle et blanche hostie, mais si ces voiles se déchi-
1 Les précurseurs de la Réforme, dise. IG.
2 Saint Jean, ch. vi.
96 l'eucuaiustie.
raient, si nos yeux étaient capables de fixer cette substance lumineuse de la chair du Christ, nous le verrions, car, encore un coup, Jésus-Christ est réellement et substantiellement présent sous les apparences de ce peu de pain ; la substance du pain s'est changée en la substance du corps de Jésus-Christ.
L'Église catholique tient le milieu entre la synagogue et la patrie céleste; sous l'ancienne loi, le monde ne vivait que de figures, de prophéties et de symboles ; la réalité est enfin venue, et nous la possédons, nous la contemplons à travers les ombres et les mystères de la foi ; au ciel, nous la verrons face à face, telle qu'elle est : « Videbimus eum sicutiest*. n
1 I" ép. de saint Jean, ch. ni.