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CHAPITRE IV

LA PHÉSENGE RÉELLE DE JÉSUS-GHIUST DANS L'EUCHAHISTIE

A peine les paroles de la consécration sont-elles achevées, que la substance du pain cesse d'être. Elle n'existe plus, et pourtant elle n'est pas anéantie. Icibas, il semble qu'il n'y ait que ces deux choses qui se disputent les hommes et les choses, ruine et création. Des générations se lèvent et succèdent à des générations qui s'éteignent ; une plante meurt et trouve dans ses débris le secret d'une nouvelle naissance ; partout, dans la société, dans la nature, dans l'ordre des choses de ce monde, le néant appelle la création, la vie. Ici, la substance du pain n'aboutit point au néant, il n'y a point une annihilation, car si nous prenons ce mot dans toute sa rigueur, l'annihilation est le passage d'un être au néant, et le pain n'existe plus, sans doute, dans sa réalité substantielle, il se change en la substance du corps du Christ, et des relations enchaînent

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ces deux substances. Assurément nos yeux le voient encore, nos mains le touchent, ah ! c'est qu'il répugne à l'homme de dévorer la chair de l'homme. Jésus- Christ nous donne sa chair .\ manger, et pour ne pas violenter notre nature, provoquer le dégoût, exciter le blasphème et la dérision, il se cache sous les voiles d'un peu de pain ; nous croyons manger ce pain, car les apparences restent sous nos yeux, mais c'est le corps, le sang et la divinité de Jésus-Christ. Ce corps du Sauveur, les anges ne l'ont pas porté sur leurs ailes à travers les nuées et l'espace ; rien n'affranchit l'homme du mouvement, du temps et de la succession, rien, pas même la vapeur ou le fil électrique : l'espace est à Jésus-Christ, et il n'y a plus d'abîmes, plus de distances, le prêtre achève avec émotion les paroles de la consécration, et Jésus-Christ est là, entre ses mains, dans cette hostie, instantanément. Il a dans l'Eucharistie un nouveau mode d'être, et ce nouveau mode d'existence n'est pas une pure dénomination, mais une réalité.

Les théologiens admettent le fait de la présence réelle, le dogme catholique, mais quand ils arrivent à l'explication philosophique de cette présence, ils ne s'entendent plus. Les uns affirment une relation, d'autres une action unitive, car si Jésus-Christ est uni aux espèces du pain, évidemment il est présent; d'autres une adduction, et ils combattent sur une question de mots.

Je dis avec saint Thomas d'Aquin et avec le concile de Trente que Jésus-Christ est présent dans l'Eucharistie, à la manière d'une substance, pcr modurn

LA UAISON. 99

subatantix '. « Si quelqu'un affirme, dit le concile de « Trente, que l'Eucharistie ne contient pas réelle- « ment et substantiellement le corps, le sang, lame « et la divinité de Jésus-Christ, ne voyant dans ce « sacrement que la figure, le symbole, l'action mo- « raie du Christ, qu'il soit anathème ! Anothcma (( sit ^! B Jésus-Christ vit sous les espèces de ce peu de pain, et nous le croyons sur l'autorité d'une parole divine. Il nous parle, il nous écoute, il nous aime, il nous console, il vient à nous, car il se meut, non pas localement, passant d'un lieu à un autre, esclave du temps, de l'étendue et de l'espace, il n'est pas en l'Eucharistie comme dans un lieu, mais il se meut accidentellement avec les saintes espèces, et à un jour de l'année, on le porte en procession à travers les rues de nos villes. La foule se prosterne, les baïonnettes chargées de victoires et de défaites s'inclinent, la justice ploie le genou, on le salue, on l'acclame dans le silence de son âme, on l'adore.

Mais, qu'est-ce que la substance ? l'espace ? le lieu ?

Selon les scolastiqucs, la substance possède deux propriétés. D'abord, elle n'a nullement besoin d'un sujet dans lequel elle existe. Elle est indépendante, non pas dans ce sens qu'elle se suffit à elle-même dans la conservation de son existence, nul ne peut se passer de Dieu, mais en ce sens, qu'elle n'existe pas dans un autre comme dans un sujet ; elle existe en soi, elle a la subsistance.

1 Somme IhéoL, 3 p. De Euckanslia.

^ Concile de Trente, sess. xut.

Puis, la substance est le soutien des accidents qui sont en elle. Les accidents changent et la substance demeure, car ma ~ pensée d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui, le (lot des vicissitudes humaines les emporte à chaque instant, les feuilles tombent, les arbres se dépouillent, tout se glace, puis la vie renaît, mais le chêne, comme le moi humain, reste intact dans sa substance,

La substance corporelle a est un être permanent, « dit Balmès, dans lequel s'opèrent les changements « qui s'offrent à nous dans les phénomènes externes. » Cette substance, c'est-à-dire, ce qui est dessous, ce je ne sais quoi qui est sous le phénomène, je ne la vois pas, car l'essence des choses nous échappe, elle a une existence cachée, mais réelle, indépendante de la quantité et de l'étendue, des accidents qui la modifient, libre d'un sujet qui la porte et la soutient ; elle a une indépendance réelle, mais relative. Dans tout corps, il y a donc un élément immatériel, et c'est par l'étendue qu'il tombe dans l'espace ; dépouillez le de sa quantité et de son étendue, et il devient une pure substance, invisible, impalpable, immatérielle, quelque chose de semblable à l'esprit. Les philosophes modernes sont d'accord en cela avec saint Thomas d'Aquin ; car la substance ne tombe sous aucun sens, elle échappe même à l'imagination et ne peut être perçue que de l'intelligence '.

L'espace, selon Kant, est une forme pure et subjective de notre être, de notre esprit ; indépendant des

' Somme IhéoL, 3 p., q. 76, a. 7.

choses, il n'existe qu'en nous, c'est pourquoi un beau matin, le monde sortit de l'esprit de Kant, jeté de l'espace dans la réalité, et la création du monde commença en l'an 1770, époque des élucubrations du bonhomme.

L'espace n'est pas davantage, comme le prétendait Descartes, quelque chose de réel, quelque chose qui se mesure et qui, possédant une étendue et une mesurabilité, devient un vrai corps.

L'espace n'est pas autre chose que la capacité de recevoir des corps, et le lieu est la partie de l'espace qu'occupe le corps. Tout corps, quel qu'il soit, tombant dans la limite et dans l'étendue, et affirmant sa présence et son activité da:is cette prison de l'espace, voilà le lieu.

Ces quelques notions philosophiques acceptées, je dis que cette présence du corps de Jésus-Christ en l'Eucharistie est surnaturelle et substantielle.

Surnaturelle, car ce mode d'être n'est dû à aucun corps. Tout être, par cela même qu'il est créé, n'est pas immense, il subit dans sa nature, dans son existence, dans ses opérations, la loi de sa création, et de ses limites; esclave du lieu qu'il occupe, de l'étendue, des accidents qui le manifestent, du temps et de l'espace, il ne peut revendiquer, comme un droit de son être, cette façon mystérieuse d'existence, cette participation à l'immensité divine.

Substantielle, car Jésus-Christ est dans l'Eucharistie à la manière d'une substance, ce sont les expressions de saint Thomas d'Aquin et du concile de Trente, c'est-à-dire, dépouillé de son étendue, en

lU'J l'eucuaui&tie.

dépit des lois de l'espace et de la quantité, invisible, impalpable, à l'abri de la violence et des modifications locales.

Si on transporte les saintes espèces, le mouvement tombe directement sur elles, et accidentellement sur Jésus-Christ qui les suit, et les espèces seules sont affectées dans le lieu par leur étendue. Je conclus de là, que le corps de Jésus-Christ n'est pas dans l'Eucharistie circonscriptivement, c'est-à-dire enchaîné à un lieu comme dans un cachot; circonscrit par les êtres qui l'entourent, qui le pressent, et lié, comme un forçat, dans son existence et dans son activité à une sphère limitée de l'espace.

<c Le corps de Jésus-Christ, dit saint Thomas d'Ace quin, n'est pas dans ce sacrement suivant le mode « et l'étendue, mais à la manière d'une substance. Or, « tout corps placé dans un lieu y est selon le mode « de l'étendue ; donc le corps de Jésus-Christ n'est (( pas en l'Eucharistie comme en un lieu, mais sui- <( vaut le mode d'existence de la substance *. »

La substance du pain, en effet, s'est changée, sous les paroles de la consécration, en la substance du corps de Jésus-Christ, mais les accidents du pain ne sont point devenus les propres accidents du corps de Jésus-Christ, le modifiant comme ils modifiaient la substance du pain.

Je conclus encore que le corps de Jésus-Christ n'est pas, dans l'Eucharistie, enchaîné à un espace et à l'unité du lieu, car s'il jouit, comme l'âme, d'une

' Somme Ihéol., 3 p., q. 76, a. 5.

LA UAISON. !0)

présence multiple, tout entier dans le tout et tout entier dans chaque partie du tout, il n'est point cependant limité à un espace déterminé, rivé à une sphère qui borne son être, sa vie, son acte, et il ne s'assujettit point à cet ubi définitifs comme disent les scolastiques, qui fait qu'une chose est dans un lieu et non pas dans un autre '. Mon âme, quoique invisible et promenant mystérieusement sa vie dans tous les membres de mon corps, mon âme cependant est limitée. Si elle meut ce vil limon que je traîne après moi, elle ne meut point le corps d'un être autre que moi. La puissance de Dieu opère cette conversion de la substance du pain en la substance du corps de Jésus-Christ, elle est infinie et elle fait ce que la puissance humaine ne peut réaliser. C'est pourquoi Jésus-Christ est dans ce sacrement , par un mode spécial que les sens et la raison ne comprennent point.

Je conclus enfin que Jésus-Christ est invisible et impalpable dans ce sacrement ; nos yeux, en effet, ne voient que ce qui est sensible, ce qui tombe sous nos sens. Les mondes qui se balancent dans les cieux, le vêtement parfumé de la fleur, ces formes sensibles des êtres répondent aux organes de notre corps, mais la substance qui se cache sous les phénomènes se dérobe à la puissance, à l'action de nos sens. Et comment notre œil, organe grossier, pourrait-il contempler la substance du corps de Jésus-Christ ? Il n'y a aucune proportion entre cette vision matérielle et

1 Quiaid dicUur inloco, quod ila est ibi, lU non iU alitn. (Dissert. 4, art. 4. De Euchar., Billuart.)

104 L'EUCnAlUSTIE.

l'essence des choses, et noire œil ne peut s'élever audessus de sa sphère, a Donc, à raison de son mode « d'exislence dans le sacrement, le corps de Jésus- « Christ n'est perceptible pour aucun sens, ni pour « l'imagination, mais seulement pour l'intelligence « que nous appelons l'œil spirituel, et cela, de di- « verses manières, car le mode d'existence du corps « de Jésus-Christ étant surnaturel, Jésus-Christ est « visible en lui-même pour l'intelligence surnatu-

« rahsée Sur la terre nos inteUigences ne voient

« Jésus-Christ qu'à travers les ombres de la foi catho- « lique '. »

Nos yeux sont trop grossiers pour voir dans ce sacrement le corps du Sauveur, notre intelligence encore voyageuse ne le contemple que de loin, sur la foi d'une parole divine et sous les voiles du mystère ; nos mains ne peuvent ni le toucher ni le pondérer, comme elles pondèrent le caillou ou le froment qu'elles palpent. Ah ! je le sais ; plus d'une fois des monstres ont essayé de l'atteindre, de le brutaliser et de le mettre en pièces. Un jour, ils ont cloué l'hostie sainte à un arbre, la frappant du poing, la perçant à coups de canif; et déchirée en lambeaux, ces barbares en maniaient les débris avec une rage insolente ; mais le corps du Christ, à l'état de substance, échappait à ces forcenés; seules, les saintes espèces se voyaient à la merci d'une impiété révoltante et idiote, digne fruit de cette instruction laïque qui matérialise et abêtit la jeunesse ; sans doute, le sang pouvait

1 Somme IhéoL, 3 p., q. 76, a. 7.

couler et rougir les mains de ces misérables, mais par un nouveau miracle *.

Et comment se réalise cette présence réelle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie?

Par une conversion mystérieuse de substances appelée dans la langue de l'Église catholique, des conciles et de la théologie, la transsubstantiation.

La conversion substantielle diffère de la conversion accidentelle, en ce que celle-ci a la substance pour terme formel du changement, et celle-là l'accident. Elle se définit dans le sens le plus vulgaire du mot, le passage d'une substance à une autre substance.

Cette conversion mystérieuse ne s'opère que munie des conditions suivantes : d'abord il est de rigueur que les deux substances soient positives et en relation, de façon que le changement se fasse de l'une à l'autre. Puis, l'une des deux substances doit cesser d'être ce qu'elle était auparavant, et l'autre doit commencer à être ce qu'elle n'était pas, car alors le changement, si elles ne bougeaient pas, ne se ferait jamais ; et ces deux substances exigent une connexion entre elles, de telle sorte que l'une, d'une certaine façon, suive l'autre, non pas par une pure et fantaisiste coïncidence, mais par des relations qui les enchaînent. Enfin, ces deux substances doivent avoir quelque chose de commun qui demeure au départ de l'une et à l'arrivée de l'autre.

Voilà les conditions essentielles de toute conversion substantielle.

* Profanation accomplie en France en 1872.

iOO l'eucuaiustie.

Or la substance du pain, dans l'Eucharistie, se change en la substance du corps de Jésus-Christ, et certes, ce n'est pas le hasard qui opère cette conversion, il n'y a rien du hasard, rien d'humain. Les paroles de la consécration, tombant des lèvres du prêtre, ont seules cette subhme puissance, et si la substance du pain disparaît, ce n'est pas pour tomber dans les froides ombres du néant, car cette conversion ne serait plus une conversion, mais une substitution de substances. La substance du pain n'est plus, et dans le même instant, sans qu'il y ait succession, le corps de Jésus-Christ devient présent, et les accidents du pain demeurent et abritent la chair sacrée du Sauveur.

Saint Thomas d'Aquin prête à ce mystère toute la force lumineuse de sa raison. L'opération, dit l'École, suit l'être. « Operatio sequitur esse. » Borné dans sa nature, l'homme, comme tout ce qui est créé, l'est fatalement dans son opération, car rien de créé n'est infini. L'homme, sans doute, a une puissance magique dans la science, dans la politique, dans les arts, dans l'industrie ; au forum il prend les foules, il les agite, il les passionne, il les déchaîne souvent comme le vent déchaîne les tempêtes ; dans ses académies, dans ses laboratoires, il attaque une école, une institution, un système, et il traîne à l'égoût ces débris de doctrine ; dans la société, il met les mains sur les colonnes qui la portent, il les ébranle : la religion, la magistrature, la propriété, le pouvoir, rien, ici -bas, ne se soustrait à la haine et à la violence de son esprit et de ses mains.

Eh quoi ! les choses de ce monde sonl-elles livrées sans merci h l'empire de l'homme? L'homme, sous le regard insouciant de Dieu, en fait-il le jouet de ses efforts et de ses caprices ? Ah ! n'ayez pas peur, l'homme peut bouleverser le monde, lancer parti contre parti, classe contre classe, peuple contre peuple, il peut déporter une nation en Sibérie, mutiler les croyances religieuses et politiques et dessécher le sol d'un pays, il peut corrompre un siècle, une génération et les dépraver, il n'atteindra jamais la substance invisible des choses ; la substance lui échappe, car limité dans son 6tre, il est aussi limité dans sa puissance, et quoi qu'il fasse, il n'agit qu'à la surface, sur les formes sensibles, sur le mode, sur les figures des choses créées, mais la substance, il ne l'atteint pas, il ne la change pas à son gré, il ne la défigure que dans son mode d'être.

Dieu est infini dans son être, puisqu'il possède la plénitude de l'être et de la perfection : « Je suis celui qui suis, dit-il à Moïse. « Ego sum qui sum ^ »

Infini dans son être. Dieu est encore infini dans la puissance de son opération. C'est pourquoi Dieu atteint ce que l'homme n'atteint pas. Il a un empire efficace là oi!i la voix de l'homme ne va jamais. Il fait sans effort ce que l'homme est incapable de faire, et si les choses dans leur substance ne sont point les esclaves d'une puissance humaine quelconque, elles sont dans la main de Dieu, et si elles lui échappaient, comme elles échappent à l'homme, Dieu ne serait

• Exod., ch. HT

108 l'eucuaristie.

infini ni dans son opération, ni dans son être. Dieu ne serait qu'un être limité, un être humain, réduit à défigurer les choses de ce monde, Dieu ne serait plus Dieu.

C'est ainsi que saint Thomas d'Aquin démontrait, dans une argumentation vigoureuse, la possibilité de la conversion de la substance du pain en la substance du corps de Jésus-Christ *.

J'aborde maintenant les difficultés que la philosophie et la science nous apportent, et que nos rationalistes sont heureux d'exploiter pour légitimer, d'une façon quelconque, leur vie sceptique et irréligieuse. Trois grandes difficultés nous barrent le passage.

On nous dit : « Un corps qui n'occupe pas de lieu, un corps qui est invisible, impalpable, mais vous rêvez ! cela est inadmissible et votre mystère froisse effrontément la science. »

Ici se présente naturellement la fameuse question des éléments constitutifs des corps, question qui a su remuer et diviser les écoles anciennes et modernes, car Zenon ne pense pas comme Démocrite, et Leibnitz comme Descartes. Trois grands systèmes, les systèmes atomiste, dynamique et scolastique se partagent ce problème.

Le système atomiste, prôné par Démocrite, Epicure, restauré plus tard par Descartes, Newton, place l'essence des corps dans des éléments primitifs, corpuscules indivisibles que les patrons de ce système appellent des atomes ; ces atomes, malgré leur éten-

' Somme Ihéol., 3 p., q. 75, a. 4.

due, défient nos instruments et nos efforts ; trop petits et trop ténus, ils échappent à nos regards et à la divisibilité. La pensée, dit Descartes, constitue l'essence de l'âme ; l'étendue, l'essence des corps, et les corps sont divisibles à l'infini.

Le système dynamique, de son côté, assigne aux corps, comme leurs derniers éléments, des substances simples, inétendues et actives, et nie énergiquement la divisibilité de la matière à l'infini ; ce procédé lui répugne. Ces substances, ces monades ne sont pas douées, comme 1 affirme Leibnitz, de pensées et de liberté, mais elles possèdent les propriétés de la matière. Tout composé , disait Leibnitz à Descartes, aboutit à la simplicité, comme le nombre à l'unité.

Et comment se forme l'étendue ? Descartes, affirmant que l'étendue constitue l'essence des corps, ne répond pas, car c'est ce qui est précisément en question ; alors d'où vient la première étendue? Jaillitelle de la simplicité? delà simplicité dont jouissent les esprits immatériels, les anges, lame? non, mille fois non, répondent les dynamistes, car deux substances spirituelles ne feront jamais l'élendue; de la simplicité de conii)osition? oui, et pourquoi pas? Celte substance primitive, simple, d'un corps possède toutes les aptitudes do la matière, l'étendue n'est pas de son essence, elle n'y entre pas comme une partie constitutive de son être, et, dégagée cependant dos propriétés triviales de l'étendue, de la couleur, du tact, de la figui^e, du mode, elle porte dans ses flancs le principe de l'extension. Ce corps, réduit à l'état de substance, vit dans l'espace à la manière d'nn esprit, car cette

nu l'eucharistie.

substance matérielle est simple, indivisible, impalpable comme l'esprit, malgré sa grossière simplicité de composition et son impuissance radicale à produire un acte libre, la pensée et la liberté n'appartiennent qu'aux substances spirituelles; et en se mouvant dans le temps et dans l'espace à la manière d'un esprit, elle affirme sa nature, car le mode d'un être dérive de son essence : « Modus essendi sequitur esse. » Cette substance matérielle, élément primitif de tout corps, existant dans l'espace à la manière d'un esprit, accuse la simplicité de son essence par cette manière d'être et jouit, malgré ses imperfections et l'obscurité de son origine, de certains droits de l'esprit.

Les dynamistes apportent des arguments à l'appui de leur thèse. Si un corps, disent-ils aux atomistes, ne se résout pas en des éléments simples, il s'en suit que Dieu, durant toute une éternité, peut diviser ce corps sans jamais arriver au bout, et à un moment, après quelques siècles d'un pareil travail, les parties seront plus volumineuses que le tout, ce qui est impossible et absurde. Du reste, Dieu voit-il les premiers éléments d'un corps ? Si son œil ne les voit pas, il y a en lui de la faiblesse, des limites, du fini ; Dieu n'est plus un acte pur, sans mélange, sans potentialité, ses perfections sont bornées comme les perfections de l'homme, l'essence des choses le tient à distance et lui dit avec insolence : « Tu n'arriveras pas jusqu'à moi. » Qui tiendra ce langage ? Et si Dieu voit les éléments simples, le mystère est résolu.

La géométrie affirme des points inétendus. Le centre est un point indivisible, car le mouvement diminue

à mesure que l'on approche du centre, ce point immobile ne bouge pus. Oh ! l'Immobile par excellence, c'est Dieu. On l'attaque, on l'insulte, on bouleverse ce qu'il fait, on défigure ses œuvres, le monde s'en va à la gloire ou à la honte, Dieu ne bouge pas, et à mesure que nous approchons de lui, nous participons de son immutabilité, de son repos, car pétris de substance et de misères, esclaves du temps, de la variation et de la faiblesse, nous nous cramponnons à ce qui est immuable, et à mesure que notre vol vers l'Infini s'enhardit, notre être prend de la force, de l'équilibre, de la perfection, nous vivons davantage de Dieu, de sa vie, de sa nature, de son immutabilité. Le soleil, quand le ciel est pur, verse ses torrents de lumière, et l'œil de l'homme se baigne à son aise dans ses ondes pures; s'il vit dans un cachot, son œil languit, son front se ride, sa vie s'épuise. Dieu est la plénitude de l'être et de la perfection, et à mesure que nous montons vers lui, nous participons davantage de sa nature, de sa force. De même, le rayon diminue sa marche en s'approchant davantage du centre; arrivé à la dernière et à la plus petite distance qui les sépare du centre, il la franchit, il se confond avec l'immobile d'où il part, et ce point immobile est le principe du rayon et du mouvement.

Enfin le mouvement devient impossible dans le système de Descartes, car le mouvement se fait en allant d'un point à un autre ; or, si la division se fait à l'infini, il y a nécessairement un abîme infini, et un abîme infini étant infranchissable, le mouvement devient impossible.

Il2 L*EUCHARISTIÈ.

Ces deux systèmes, adoptés sans pondération et sans mesure, conduisent à d'étranges absurdités, car l'un prône la matière comme la source des forces vitales, de la liberté, de la gloire, des grandes et nobles choses que l'homme accomplit sur la terre ; l'autre, excluant tout à fait l'étendue, nous jette dans le monde des forces et nous ravit la réalité des choses matérielles. L'un compromet l'explication du mystère de la présence réelle de Jésus-Christ en l'Eucharistie, car si l'étendue devient la propriété essentielle des corps, alors Jésus-Christ vit dans l'Eucharistie comme dans un lieu, circonscrit par les êtres qui l'entourent, et on peut le voir, le manier, l'atteindre ; l'autre, par son affirmation de simples forces, de monades actives, semble prouver trop et s'expose à l'interprétation fâcheuse de la présence morale et même symbolique de Jésus-Christ dans ce sacrement.

Si nous expliquons sensément ces deux systèmes, nous trouvons dans l'élément primitif d'un corps, atome ou substance matérielle, un double principe d'extension et d'activité. L'extension jaillit de la matière, l'activité de la forme, c'est l'affirmation du système scolastique, système trop méprisé de nos académies modernes, et soutenu cependant par des hommes qui étaient de plus haute taille que MM. Janet et Renan. Ce système place l'essence des corps dans la forme et la matière.

La matière n'est pas l'étendue des cartésiens, mais une réalité indéterminée, incapable d'exister par ellemême. <( N'est-ce pas vous, ô Seigneur, s'écriait saint « Augustin, qui m'avez appris qu'avant que vous eus-

LA RAISON. t 13

« siez donné quelque forme à cette matière, et que « vous en eussiez tiré toutes les espèces diverses des « choses, elle n'était rien de ce que nous connaissons, « c'est-à-dire qu'elle n'étaitrien de coloré, etqu'ellen'é- « tait ni corps ni esprit ? Cependant on ne peut pas dire « que ce ne fut rien. Qu'était-ce donc ? Quelque chose « d'informe, sans aucune espèce '. » Cette matièie informe n'est pas déterminée dans le monde des choses complètes, elle n'est pas non plus le néant, car le néant n'a pas d'existence, et ce qui est indéterminé, vague, informe, n'est pas complet ; cependant elle est quelque chose de réel, mais absolument imparfait, et c'est la forme qui la détermine et la jette dans le monde des corps. La forme ne crée pas la matière, elle ne l'engendre pas, mais elle lui communique son être, sa vie, sa noblesse, elle la détermine, et la matière n'engendre pas la forme, car la matière est vile, inerte, sans vie, sans action, et la forme est essentiellement distincte de la matière. L'une devient le principe de l'activité, de ce qui est simple, invisible, inétendu ; l'autre, le principe de l'extension, de ce qui se voit, s'entend, se palpe et se pondère. Celle-ci a besoin de la matière c(jmme d'un sujet hors duquel elle n'existe pas ; celle-là demande à la forme ce qui liii manque pour arriver à une existence complète.

Voilà en quelques mots le système scolastique, et ce système est le plus rationnel et le plus catholique. Saint Thomas d'Aquin l'a soutenu, et ce seul titre

1 Confess., liv. XII, c. lu.

suffit pour que nous le vengions des attaques de ces

insulteurs de l'Institut.

Mais si l'étendue, ce quelque chose qui se prend et qui se mesure, qui résiste et qui plie, qui roule paisiblement ses flots et mugit dans une tempête, qui souffre et qui rit, qui acclame et qui tue, qui sourit de jeunesse et de fraîcheur et qui se meurt d'abjection, si cette étendue n'est pas l'essence des corps, ces corps, sous la main de Dieu, peuvent s'en dépouiller, et, réduits à leurs éléments primitifs, échapper à nos mains et à nos regards, au mouvement et au lieu.

Qu'y a-t-il d'étonnant, après cela, que le corps de Jésus-Christ soit dans l'Eucharistie simple et inétendu! Dépouillé de son étendue et de ses accidents, n'ayant plus que sa forme substantielle et sa nature primitive, le corps du Sauveur a perdu ce par quoi il est divisible, c'est-à-dire l'étendue ; car ce qui est étendu est essentiellement fait de parties, de surfaces et de figures. Qu'y a-t-il d'étonnant que le corps de Jésus- Christ soit dans l'Eucharistie complètement invisible ! la matière et la forme, l'essence de tout corps, ne sont visibles et emprisonnées dans un lieu que par la quantité matérielle, et la quantité matérielle est un accident variable, mobile, indépendant de l'essence des corps. Qu'y a-t-il d'étonnant que le corps de Jésus- Christ soit dans l'Eucharistie impalpable ! C'est par rétendue que nous touchons, que nous manions les corps, et l'étendue, encore un coup, n'est point l'essence, mais un accident des corps, et nos sens n'agissent d'une façon immédiate que siir les accidents.

Nous voyons, nous touchons les corps par la super-

ficie des choses, par l'étendue, la pesanleur, le mode, mais il n'y a dans ces phénomènes qui sont la base de nos sensations, rien d'absolu, rien d'essentiel. Dieu peut les modifier comme la science elle-même les modifie dans ses laboratoires. Est-ce que l'eau ne devient pas intangible en passant fi l'état de vapeur ? Il peut changer radicalement et soustraire ce monde visible à nos sens, car ce qu'il a fait, il peut le défaire, et nul n'a le droit de lui contester sa puissance.

Mais, me direz-vous, k vous changez les lois de la matière, vous bouleversez le monde externe, et ces lois qui régissent les corps sont essentielles, immuables. »

A cela je réponds : est-ce bien vrai ? Le corps de Jésas-Christ existe sous les espèces sacrées, et nos sens ne peuvent l'atteindre, il y a un miracle, et je l'avoue ; mais une impossibilité ? je le nie. Que ce mystère dépasse les forces humaines, j'en conviens, mais est-ce que je m'adresse à l'homme, à une académie, à la perfection d'un instrument ? J'invoque une cause supérieure et libre, et je me demande si Dieu peut ravir un corps à nos sens, et si ces lois qui gouvernent la matière sont immuables et tiennent à l'essence des choses ? Je me demande si Dieu peut changer ces lois qu'il a lui-même établies ? Oui, il le peut, et c'est la conclusion philosophique de Balmès. « Ces relations, dit-il, sont-elles nécessaires ? fl conditionnellement, oui ; essentiellement, non ; je « veux dire que Dieu les ayant établies, elles sont « nécessaires, mais Dieu aurait pu les établir autrea ment, même aujourd'hui il peut les changer sans « changer l'essence des choses.

« Si l'on admet, et l'on y est forcé, qu'il y a corres- « pondance entre le subjectif et l'objectif, entre l'ap- « parence et la réalité, on ne saurait nier que les « relations des corps entre eux ne soient permanentes, « et cette permanence est en quelque sorte nécessaire. « Mais de ce que l'ordre actuel est soumis à des lois « fixes, il ne suit pas que ces lois aient leur racine (I dans l'essence des choses, de telle sorte que l'exis- « tence des objets étant supposée, leurs relations « n'eussent pu se trouver indifférentes de ce qu'elles « sont aujourd'hui K *

Nous ne pouvons affirmer, en effet, que ces lois entrent dans l'essence des choses, parce que nous ignorons l'essence d'un être. Les écoles se disputent sur cette question, et depuis soixante siècles qu'elles suent sang et eau, elles ne s'entendent pas encore. L'essence des corps n'est pas le secret de l'homme, mais le secret de Dieu.

Sans doute, ce qui nous affecte est étendu ; le pain que nous dévorons, nous le mouillons de nos sueurs, l'océan qui mugit nous apporte ses sublimes colères, la fleur qui s'ouvre nous envoie ses parfums ; mais s'en suit-il parce que tel est aujourd'hui l'ordre des choses, que cet ordre doive se produire invariablement de la sorte ? On peut l'affirmer, mais alors on affirme avec Descartes que l'étendue constitue l'essence des corps, que la quantité matérielle est d'une façon absolue une quantité matérielle, et aucune puissance, humaine ou divine, ne peut la réduire, parce que Dieu lui-même

1 Philosophie fondamentale, liv. III. De retendue et de l'espace, cil. xxvui.

respecte la nature et l'essence constitutive d'un être. Dieu ne viole point ce qui est absolu, ce qui est immuable, et cette affirmation cartésienne a des inconvénients, car elle confond le monde de la réalité avec le monde des phénomènes, et si ces deux mondes se touchent, se donnent la main, ils sont néanmoins distincts etnullement confondus. Puis elle rend difficile l'exposition du mystère catholique.

Si ces lois n'entrent pas de plain-pied dans l'essence des corps, elles ne sont point immuables, absolues, invariables, maîtresses de la volonté de Dieu, mais elles sont essentiellement variables, et Dieu, absolument parlant, peut les changer, car il en est le maître ; il peut, sans que la science ait le droit de jeter les hauts cris, soustraire ce monde phénoménal à nos yeux, à nos mains, et rendre un corps invisible, impalpable.

Le mystère de l'Eucharistie devient plus croyable avec la science, il ne heurte pas malgré son incompréhensibilité le bon sens encore virginal de la raison ; et s'il est incompréhensible, obscur, il n'est pas pour cela inintelligible, absurde, symbolique, vide de toute réalité ; et s'il s'affirme dans ces formules lucides et nellcs du symbole catholique, il emprunte aussi à la science ses harmonies, ses investigations, ses théories, sa puissance rationnelle, et le mystère catholique devient croyable au-dessus de tout ce qui est croyable ici-bas. « Tcstimoniatua credibilia facta sunl nimis^ . » La science ne peut pas se poser comme une insolente

1 Ps. 92.

en face de Dieu, contrôlant sa puissance et sa véracité; elle apporte ses découvertes et ses harmonies et ellenous rend la foi catholique plus suave, plus raisonnable et plus convaincue ; « rationabile sit obsequium vestrumK» Dieu réalise tout ce qu'il veut, s'écrie le prophète royal. « Omnia quœcumque voluit,fecit *. » Si ces lois lui résistent, comment chanterons-nous désormais ce cantique de la toute-puissance divine ? Dieu, d'un seul mot, crée le monde, et nous trouverons qu'il lui est plus difficile de changer la nature d'un être que de la tirer du néant ? Ce doute montera de notre âme à nos lèvres, et Dieu, arrêté par le barrage de mille difficultés, petit et infirme comme l'homme, ne sera plus Dieu. Les rationalistes, les défenseurs implacables des lois de la nature, semblent vraiment en ignorer la provenance.

On insiste et on nous dit : « Mais un corps ne peut être présent en plusieurs lieux à la fois ; or Jésus- Christ, la foi catholique l'affirme, est présent à la fois dans une multitude de lieux, et se communique réellement aux fidèles du monde entier dans le même moment. Ici encore le mystère outrage la science. Il est donc impossible d'admettre la multiplicité de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. »

Est-il vraiment impossible qu'un corps soit réellement à la fois dans plusieurs lieux ? Je ne le crois pas. Assurément, en posant cette question, je ne prétends pas démontrer et mettre à nu ce grand et sublime mystère de l'amour de Jésus-Christ pour l'humanité,

1 Ép. aux Romains, ch. xn,

les mystères catholiques s'affirment et ne se démontrent pas comme des théorèmes de la géométrie. Je ne rêve pas le meurtre de la foi dans les âmes et dans les mœurs, la foi catholique demeure dans sa substance, dans ses formules et dans sa mystérieuse réalité. Je présente modestement à l'appui de ce mystère quelques analogies que les choses d'ici-bas me fournissent.

D'abord, j'affirme qu'un corps peut multiplier sa présence sacramentelle en plusieurs lieux à la fois ; ceci est de foi catholique, et il suffit, pour s'en convaincre, de lire le concile de Trente. « Si quelqu'un « affirme que chaque partie des saintes espèces ne « contient pas Jésus-Christ tout entier, qu'il soit ana- « thème *. » Et qu'y a-t-il d'étonnant en cela? Jésus- Christ demeure sous chaque partie visible de Ihostie, comme la substance dont il prend la place, et qu'importe le volume, la quantité ! Qu'importe la fraction, la multiplicité des parties ! Est-ce que l'océan a perdu son essence quand, roulant ses flots et ses tempêtes difficilement contenus par le sable et les dunes, il se diminue dans le creux de ma main ? mais non, la substance de l'eau se retrouve dans une vague égarée, comme elle existe dans cette masse magnifique de flots. Est-ce que la substance du froment n'est pas la même répétée dans cinquante grains? Et si Jésus- Christ est réellement présent dans chaque partie séparée de l'hostie, chaque partie séparée de l'hostie occupant un point dans l'espace, il affirme manifestement

1 Concile de Trente, sess. 13, c. m.

120 l'eucuaristik.

sa présence sacramentelle en plusieurs lieux à la fois.

Vous me demandez peut-être pourquoi Jésus-Christ

est réellement présent de la sorte ? Mais c'est qu'il l'a

voulu, et l'institution de l'Eucharistie est l'œuvre de

sa volonté. Pourquoi l'a-t-il voulu ainsi ? C'est que

tous, créés à l'effigie et à la ressemblance de Dieu,

nous avons faim et soif de Dieu, et si notre esprit se

nourrit de la vérité, si notre corps dévore de la chair et

du sang, nous mangeons, assis au banquet de la grâce,

la chair et la divinité, nous buvons le sang du Christ.

Et pourquoi encore ? pourquoi ? Vous voulez donc le

dernier mot de ce mystère ? Le dernier mot, il ne faut

pas le chercher dans la puissance et la volonté de Dieu,

mais dans sa bonté, car en vérité, il est là. « Dieu, dit

« saint Thomas d'Aquin, est le seul être parfaitement

« libéral, parce qu'il n'agit pas pour son utilité, mais

« à cause de sa bonté >. »

Si les êtres quittent le néant où ils dorment le sommeil de l'inexistence pour arriver à l'être, c'est que Dieu est bon. Si le Christ expie nos crimes et nos débauches sur un gibet, c'est que Dieu est bon. Si le Christ nous dit dans un langage hardi : « Mangez et « buvez, mangez ma chair et buvez mon sang », c'est que Dieu est bon. Si en dépit des climats, des races et de l'espace, des temples surgissent à l'orient et à l'occident, le long des mers, sur les flancs des montagnes et dans les glaces du pôle, si des tables se dressent pour ce festin, c'est que Dieu est bon. Oui,

1 Somme ihéol , 1 p., q. i4, a. 4.

Dieu est bon, et c'est sa bonté qui le rapproche de nous, c'est sa bonté qui nous donne ici-bas sa chair et sa divinité à manger. 0 bonté ! ô tendresse maternelle de mon Dieu ! ne quittez point notre exil et nos misères malgré nos ingratitudes ; sans vous, nous serions les créatures les plus délaissées et les plus misérables, nous n'aurions point de patrie, le mondene serait plus qu'un bagne.

J'affirme également qu'un corps peut être présent dans plusieurs lieux à la fois^ d'une présence quantitative dans un lieu, et dans les autres lieux, d'une présence sacramentelle. Ceci est encore do foi catholique, car Jésus-Christ nes'est pas rendu invisible quand il a communié les apôtres ; les apôtres le voyaient de leurs yeux dans sa chair et dans ses os, et recevaient ses enseignements et ses promesses. Aujourd'hui Jésus- Christ est remonté vers son père, et il demeure avec nous sous les voiles de l'Eucharistie.

Du reste, si Jésus-Christ multiplie par un mode spécial sa présence sacramentelle, en quoi ces présences mystérieuses, dépouillées de toute quantité, peuventelles contredire et détruire sa présence quantitative et locale? Jésus-Christ occupe sa place dans le ciel. Un jour, nous le contemplerons face à face, nous le posséderons, et cette double possession sera noti'e béatitude... Sur la terre, il nous voile la sul):Uance de sa chair, il se cache dans les obscurités d'un mystère. Si Jésus-Christ n'existe pas dans ce sacrement comme dans un lieu, sa présence sacramentelle ne détruit point sa présence locale au ciel, elle ne lui ravit pas son extension, son mode d'existence dans l'espace, et

la foi catholique respecte les exigences de la quantité et du lieu. Au ciel, Jésus-Christ conserve sa présence locale ; dans l'Eucharistie, sa présence est substantielle, en dehors du lieu et de l'espace ; deux modes d'existence très - distincts et nullement incompatibles.

EnJSin, j'affirme qu'un corps, sous la puissance et sous la main de Dieu, peut occuper plusieurs lieux à la fois : là gît la difficulté.

Tout ce qui ne brutalise pas l'essence des choses et n'implique pas contradiction est possible à Dieu. <(Apud (( Dcum omnia possibilia sunt *. » Or la présence d'un corps dans plusieurs lieux n'implique pas contradiction ; donc. Dieu peut multiplier la présence quantitative et locale d'un corps dans le même moment.

L'étendue n'entre pas dans la constitution intime, dans l'essence d'un corps, elle n'est point son dernier mot, nous l'avons dit, c'est pourquoi un corps, privé de sa quantité, de ses phénomènes sensibles, de son étendue, et réduit à la substance, peut recevoir plusieurs extensions, plusieurs présences locales, et affirmer dans plusieurs lieux à la fois ces extensions et ces présences qu'il reçoit successivement ; après tout, il est plus facile à un corps de multiplier son étendue et ses relations avec l'espace que de s'en défaire.

Du reste, si Jésus-Christ a une double existence ; au ciel, une existence locale; dans l'Eucharistie, une existence surnaturelle, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas dompter les répugnances naturelles d'un être, s'em-

1 Saint Mathieu, ch. xix.

parer de sa puissance obédientielle, et lui donner de la sorte plusieurs présences quantitatives, locales ?

Ce double mode d'existence dépasse la capacité ordinaire d'un corps, mais n'implique pas contradiction.

Les lois supérieures qui gouvernent le monde inférieur combattent son despotisme, le désordre de ses mouvements, mais ne le détruisent pas ; elles l'élèvent, le transforment et l'emportent vers une fin plus haute ; car un être, sous l'énergie et la volonté de Dieu, peut s'élever au-dessus de sa nature, de ses forces et de ses aspirations, alors les exigences vulgaires de sa constitution se taisent, et il se meut sous l'empire de lois surnaturelles, et ces lois ne sont pas contre lui, mais au-dessus de lui. Un corps occupe un lieu, il jouit de son étendue, il s'étale avec complaisance dans chaque partie de ce lieu, c'est là son tempérament. Mais Dieu s'empare de lui, Dieu modifie sa vie, Dieu lui communique la force d'accomplir ce qu'il ne peut accomplir naturellement. Dieu l'élève , mais ne le détruit pas.

Il serait vraiment incroyable de nous dire que Jésus- Christ ne pouvait pas se donner à nous dans l'Eucharistie d'une manière visible, sans détruire au ciel sa présence locale. Mais Jésus-Christ n'a point enchaîné sa puissance à tel ou tel mode d'existence, il ne s'est point humilié sous le despotisme de la matière. Est-ce que la matière est capable de limiter la puissance divine ? Jésus-Christ a rendu dans l'Eucharistie sa chair invisible, parce qu'il a bien voulu se plier aux exigences de la nature humaine. Un corps, à l'état de

substance, sous la puissance de Dieu, peut donc multiplier dans plusieurs lieux à la fois son étendue, ses relations, sa présence, et cela ne froisse en rien son essence et sa nature intrinsèque, car l'existence locale est quelque chose d'intrinsèque et d'accidentel.

Dieu remplit l'espace de sa présence, il donne à la fleur son vêtement, à la terre sa fécondité, aux mondes de l'espace le mouvement, et ils s'en vont sans jamais s'écarter de leur chemin ; Dieu est partout, tout est dans sa main, et si jamais il la retirait, le monde s'en retournerait au néant.

L'homme est un composé de deux éléments, d'une âme et d'un corps, et l'âme est réellement présente à la fois dans tous les membres de son corps, sur ses lèvres qui s'agitent, dans sa main qui se lève, dans ses pieds qui le portent. L'âme est immense h sa façon, dans la limite de son être.

Le corps dépouillé de son étendue, réduit à une substance simple et invisible, jouit naturellement de certaines prérogatives de l'esprit; et pourquoi pas?

Saint Paul nous dit : u Toute chair n'est pas la

« même chair Nous semons dans la corruption,

u et nous ressusciterons dans l'incorruptibilité; nous « semons dans la honte et nous ressusciterons dans « la puissance ; nous semons un corps animal et (( nous ressusciterons un corps spirituel *. » Quel langage ! quelles promesses ! Le corps glorifié possède une telle perfection, une telle splendeur, il reste assurément toujours matière, mais il monte si près de

1 I"= ép. aux Corinthiens, ch. xv.

l'âme, il se transfigure si bien que le dictionnaire et les mots font défaut, et l'apôtre ne sait plus le définir, qu'en l'appelant un corps spirituel. « Corpus spirilalc. » Mais le corps de Jésus-Christ que les passions n'ont jamais souillé, ce corps glorieux, fait du sang le plus pur et uni à la divinité, revêt une plus haute perfection. Qui, sur la terre, aie droit de se dire aussi pur, aussi chaste que Jésus -Christ ? Il possède la plénitude de la pureté, et ce que nous avons de bon, de noble, de divin, nous vient de Jésus-Christ, car, dit l'apôtre, il est plein de grâce et de vérité : « plénum gratiœ et veritatis ^ », et nous avons reçu plus ou moins de cette plénitude de grâce et de vérité qui déborde. « De ple- « nitudine ejus nos ornnes accepimus -. » Or, si l'âme affirme sa présence simultanée dans les membres de mon corps, pourquoi un corps, mis à l'état de substance, ne posséderait-il pas ce privilège ? Simple, invisible, impalpable, la glorification l'ennoblit, le dépouille de ses infirmités, de ses scandales, de ses corruptions et le transforme ; mais le corps de Jésus- Christ, sous le souffle de la divinité, atteint le plus haut degré de transfiguration et légitime, mieux que tout autre corps, les paroles de saint Paul : « Quoi ! « un pou de boue pendue dans l'espace épend sa « substance, sa forme et sa vie sur l'univers, et « l'homme-Dieu ne le pourrait pas ! Quoi ! l'homme, <( si faible qu'il soit, trouve dans ses entrailles le « secret de se dédoubler pour communiquer sa sub- « stance, sa forme et sa vie à un autre que lui, et

1 Saint Jean, ch. i.

» Ibid.

« l'homme-Dieu ne le pourrait pas ^ ! » Quoi ! le cachet, un en lui-même, se reproduit en une foule d'empreintes; ma voix, une en elle-même, multiplie visiblement sa présence, car elle s'en va, portée sur les ondes sonores, jusqu'aux cœurs de ceux qui m'écoutent ; un miroir, mis en pièces, représente intégralement, dans chacun de ses morceaux, la même figure, et l'homme-Dieu ne le pourrait pas ! Oui, chaque fidèle le reçoit à toute heure de la journée, partout où il y a un prêtre catholique, et de ce fait qui se reproduit depuis des siècles sur tous les points du globe, nous concluons, nous catholiques, que le Christ vit indivisible et à l'abri de toute corruption en plusieurs lieux à la fois. « Il est donné à plusieurs, « s'écrie saint Cyprien, et demeure intact, il est dis- « tribué et n'est point démembré, il entre dans nos « corps et n'y souffre point d'injure ni de déshonneur, « il est reçu et n'est point enfermé. Integer erogaiur, « distribuitur et non demembratur, incorporatur et « non injuriatur, recipitur et non mcluditur '. » Évidemment ces images et ces comparaisons sont grossières, mais qu'importe ! en dépit de leur grossièreté, elles nous avertissent de la petitesse de notre raison et nous donnent, en même temps, une idée de ce mystère.

On me répond « qu'un corps sera un et plusieurs à la fois, et divisible en lui-même, ce qui répugne : ce corps étant un et plusieurs, nous affirmerons qu'au même moment il parle et ne parle pas, qu'au même

1 Le père Lacordaire, 75* conférence.

2 De cœna Domini.

moment, il agit et n'agit pas: or la parole el le silence, l'action et l'inertie se détruisent. Un corps trouve donc dans son existence et dans l'unité de son être ime répugnance essentielle, invincible, à multiplier sa présence locale. »

Je réponds : l'unité intrinsèque d'un corps ne dépend pas du lieu que ce corps occupe, mais des principes qui le constituent, principes qui existent avant l'occupation de tel ou tel lieu ; car un être existe, puis il se meut dans une portion de l'espace, et cette prise de possession d'un lieu est quelque chose d'extrinsèque et d'accidentel. Si ce corps, sous la volonté de Dieu, affirme sa présence dans plusieurs lieux à la fois, il ne détruit pas, pour cela, son essence, l'unité de son être. Est-ce que l'âme se mutile dans la multiplicité de sa présence ?

Son unité intrinsèque demeure intacte, car elle dépend des principes internes et constitutifs de son être, et nullement de ce qui est accidentel. Le même corps peut donc multiplier sa présence locale, la multiplicité de ces présences ne porte aucune atteinte à son essence, car il répète sa présence, ses relations locales et accidentelles, et son unité « Y indivisum in se » n'est ni violentée, ni détruite.

Enfin, on nous objecte : « que la substance du pain se changeant en la substance du corps de Jésus- Christ, les accidents restent suspendus, sans sujet, ce que la philosophie ne comprend pas et ne peut admettre. »

Assurément, il est de foi catholique que les accidents demeurent après la consécration, le concile de Trente

l'affirme sous peine d'anathème S et le concile de Constance avait déjà condamné cette proposition hérétique : « les accidents du pain ne restent pas sans « sujet dans ce sacrement ^. » Du reste, l'expérience constate la réalité et l'existence de ces accidents, car nos yeux les voient dans les mains du prêtre.

Mais comment existent-ils? Où est le sujet mystérieux qui les porte? Est-ce encore la substance du pain? non, elle n'est plus, nous dit la foi catholique, elle s'est changée en la substance du corps de Jésus-Christ. Est-ce le corps de Jésus-Christ? pas davantage, puisque le corps de Jésus-Christ, sous les accidents pendus à sa substance, deviendrait passible, mobile, esclave de l'espace, de la matière et du lieu, assujetti aux misères et à l'abjection de la quantité physique. Est-ce l'air? non. Est-ce une substance quelconque? non, les accidents n'ont plus de sujet. Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, les maintient dans leur existence : « Comme tout effet dépend plus de la cause « première que de la cause seconde, Dieu , qui est la cause « première de l'accident et de la substance, peut, dans « sa puissance infinie, conserver l'existence de l'acci- « dent, lorsqu'à disparu la substance par laquelle il « le faisait exister dans la cause seconde, il le peut, « de même qu'il est en son pouvoir de produire les a effets des causes naturelles sans les causes natu- '< relies, c'est ainsi qu'il a produit le corps humain « du Sauveur dans le sein d'une Vierge immaculée « sans le principe ordinaire de la vie ^. »

1 Sess. 13, c. II.

2 Sess. 8.

3 Somme théol., 3 p., q. 77, a. 1.

LA RAISON. l<?y

Les accidents demeurent après les paroles de la consécration : voilà le cri de la foi catholique. Gomment cela se fait-il ? Ici, le mystère est aux mains de l'homme. Est-ce la puissance de Dieu qui les soutient? ce n'est pas de foi. Est-ce l'air? Est-ce Jésus-Christ qui continue en nous les sensations du goût, du toucher, de la vie? Ce n'est pas condamné. Ce mystère échappe à la philosophie.

La philosophie, infatuée d'elle-même, ignorante et moqueuse, l'écarté du débat et le nie, c'est plutôt fait; la philosophie moderne s'expose à desénormités, et la philosophie scolastique est plus abordable, plus harmonieuse et plus rationnelle.

L'accident, en effet, dans sa notion la plus générale, est quelque chose de dépendant, sans existence propre. Il y a des accidents qui ne sont que des modifications et des modes indistincts de la substance, com.me la figure ou la forme du corps, et il y a des accidents qui sont des réalités distinctes de la substance, car en définitive, l'intelligence qui grandit dans son être acquiert-elle quelque chose de réel, oui ou non ?

L'intelligence évidemment n'est pas passive comme le fer qui reçoit le feu dans ses entrailles, elle possède une activité interne, et quand cette activité ne végète pas dans la folie ou dans la paresse, l'intelligence s'approprie les objets du dehors ; dépouillés de leur grossière et matérielle réalité, elle les dévore, elle se les assimile, car tout objet laisse à la porte de l'intelligence son vêtement physique et entre, revêtu des splendeurs idéales de son être.

« Lorsque nous disons, s'écrie saint Augustin, que « nous avons dans le cœur les personnes auxquelles « nous pensons, cela s'entend dans ce sens que nous « avons leur image imprimée dans notre esprit, car « autrement, si ces personnes existaient réellement « en nous, dans leur essence propre^, elles sauraient « d'elles-mêmes ce que nous disons dans notre cœur, « et il ne serait pas nécessaire que nous le leur fissions « comprendre à l'aide de paroles *. »

La science jaillit des rapports intimes qui lient Tintelligence à l'objet, et l'idée, ces représentations idéales des choses, devient le moyen, la cause déterminante de la science. L'idée est subjective, mais l'objet a sa réalité en dehors de notre esprit.

Sans doute, ces idées se cramponnent à notre âme, comme la pesanteur aux flancs d'un corps, sans existence possible, en dehors de nous, cependant nous les Toyons s'agiter, mourir dans le délaissement, quelquefois dans le mépris, et ces idées ne seraient pas quelque chose de réel I La pensée, me direz-vous, c'est l'âme qui voit et qui connaît, c'est vrai, mais quoi ! cette existence que les choses reçoivent n'est donc rien ? Ces idées qui arrivent à l'existence, qui respirent, qui vont et qui viennent, qui grandissent et qui partent, portées sur une parole, et vous remuent jusqu'aux os, qui élèvent ou qui corrompent un siècle, ces idées, les splendeurs d'un génie ou l'idiotisme d'un crétin, ne sont donc rien? La vertu de nos saints n'est donc rien ?

» Sur le psaume 139, n" 15.

Dites-moi, si le fer trouvait dans son être, dans sa nature, la chaleur que le feu lui communique, est-ce que, par le lait de cette possession ou de cette perdition de chaleur, il ne s'opérerait pas en lui un changement positif, réel?

Ou il faut nier aux créatures libres toute vie au dedans, toute activité interne et toute liberté, alors complètement passives, elles recevront du dehors leurs impressions, leurs aptitudes, leurs désirs, leurs actes, comme le corps reçoit la lumière, l'air, la pluie, la chaleur ; ou il faut admettre des variations, des réalités qui passent, distinctes de l'essence immuable de l'âme.

Du reste, la vraie unité d'un être gît dans son essence. L'unité, dit saint Thomas d'Aquin, consiste dans l'indivision de l'être : « Unum nihiialiud signifi- « cat qua)n ens indivisum *, » A mesure que les êtres montent vers Dieu, depuis le caillou qui se détache de la montagne jusqu'à l'ange, l'unité s'accentue davantage, et Dieu qui possède la plénitude de l'être, possède la plénitude de l'unité; rien ne lui manque, il est un acte pur. Cette unité convient à l'homme et à tout être composé, à condition que les parties s'exigent mutuellement dans la formation de l'être complet, car si une partie possédait lêtre complet, en dehors de l'autre partie, elle formerait, à elle seule, l'unité.

L'âme et le corps constituent par leur union l'essence de l'homme, car l'âme seule, sans le corps, ce n'est pas l'homme, le corps seul, sans l'âme, ce n'est

» Somme ihéol, l p., q. II, a. 1.

pas encore l'homme, mais l'âme se donne au corps, le corps reçoit sa royale compagne, et l'homme naît de cet embrassement intime et substantiel de l'âme et du corps.

La forme et la matière composent l'essence d'un corps ; la forme, comme source de ses forces actives, la matière encore informe , comme source de son extension, et les accidents qui surviennent ne complètent pas son essence, les accidents la déterminent, ils la j)erfectionncnt, ils en sont l'éclat, le rejaillisse, ment, la gloire oa l'infamie, mais ils n'entrent point dans l'essence d'un corps comme des éléments constitutifs et essentiels ; quand ils arrivent, la place est déjà prise, l'essence est constituée ; oui, la place est prise, car l'essence est immuable, et les accidents, qui n'en sont que le vêlement, vieillissent comme un vêtement.

La philosophie scolastique donne au mystère de la présence réelle une satisfaction rationnelle que la philosophie moderne ne sait point lui procurer, car elle affirme et elle prouve que certains accidents possèdent une existence distincte de l'essence d'un être, distincte de l'être substantiel. Sans doute, l'accident est dépendant, sans doute, il se pend à la substance comme un enfant à la robe de sa nourrice, étant réellement distinct de la substance, mais Dieu, par un miracle, peut déroger à celte loi et soutenir les accidents dans leur existence en dehors de toute substance, de tout substratum, et l'Eucharistie est la manilestation de ce prodige. La substance n'est plus, et les espèces du pain demeurent. Saint Thomas d'Aquin nous donne plu-

Sieurs raisons de ce mystère. « Si nous mangeons delà « sorte la chair de Jésus-Christ, c'est que les hommes « n'ont pas l'habitude de manger la chair de leurs « semblables et de boire leur sang, et qu'ils éprouvent « une souveraine répugnance pour un tel festin. »

L'homme dévore chaque jour son morceau de pain, et quand il l'a dévoré, il s'en va à ses affaires ; c'est pourquoi il se nourrira de la chair et de la divinité de Jésus-Christ cachées sous les apparences d'un peu de pain, et ce mode de manducation ne soulèvera point les répugnances et les dégoûts de sa nature.

Saint Thomas d'Aquin ajoute : « nous mangeons « de la sorte la chair de l'homme-Dieu, afin que les « infidèles ne tournent pas ce sacrement en dérision et « ne blasphèment pas, en nous voyant manger le Christ « sous sa propre forme, »

Enfin : « la foi trouve son mérite dans cette man- « ducation invisible de la chair de Jésus-Christ '. »

Mais, me direz-vous : «. si la substance du pain a disparu, nous sommes trompés, car nos sens ne peuvent s'assurer de ce mystère, avant comme après la consécration ; leur témoignage ne varie pas. »

Les sens ne vous trompent pas, et la raison seule vous pousse H l'erreur. Les sens, en effet, vous affirment qu'au dehors rien n'est changé, ce sont bien les espèces du pain, et la raison, que ce mystère dépasse, ajoute : « Si rien n'est changé au dehors, il est impossible qu'une telle conversion se soit opérée au dedans » ; et c'est en cela qu'elle se trompe. Et pourquoi ce

1 Somme théu!., 3 p., q. 75, a. 5.

changement serait-il impossible ? La raison humaine est- elle dans les conseils et le secret de Dieu ?

Dans un acte de foi, il y a une vision et une parole du dehors au dedans, car nos yeux voient, nos mains palpent, et ce que nos yeux ont vu, ce que nos mains ont palpé, ils le disent à l'esprit, mais la substance des êtres nous échappe, et quand la raison ne croit qu'au témoignage de ses yeux et de son esprit, quand elle n'affirme que sur un frémissement de la chair et sur l'autorité bouffie de la science, elle s'expose à de dures déceptions. Dieu, dans sa bonté, a placé sa parole à côté de cette vision imparfaite des choses, et ce que disent les conciles, ce qu'affirme la parole de Dieu, nous le savons, et la déception n'est plus possible ; les sens ne peuvent témoigner de cette mystérieuse conversion, la raison est incapable de la comprendre, mais la parole de Dieu est là : « ceci est mon corps », nous dit Jésus-Christ, et cette parole, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, nous détourne de toute erreur : « Chrisius tangi potest, sed effcclu ; non « manu, voto ; non oculo, fide, non scnsibus, tangis « manu fldei *. »

Ah ! si vous ne croyez qu'au témoignage de vos yeux et de votre esprit, à quoi croirez-vous ? Tout, ici-bas, nous échappe, même le grain de poussière, et pourtant son existence est certaine. La substance de toute chose se cache mystérieusement et se révèle au dehors par ses formes sensibles, mais sommes-nous donc réduits à ne connaître et à n'aimer que ce qui

1 Saint Bernard. Sermon 10. In Cantic.

tombe sous nos sens, fait palpiter notre poitrine et frissonner notre chair ? à ne connaître et à n'aimer que ce que notre raison découvre et comprend? Notre cœur est-il enchaîné à ces limites sans pouvoir les reculer, captif, emprisonné, meurtri, comme l'aigle dans une cage de fer ? Un peu d'or, un peu de puissance, un peu de science, est-ce donc là toute l'ambition de notre vie ? Ah ! au delà des monts et des nuées, par delà les cieux qui roulent dans l'espace, il y a Dieu ! Dieu qui s'est fait homme pour expier les débauches de notre esprit et de notre corps ; ce n'est pas encore assez, Dieu qui nourrit l'humanité de sa chair et de sa divinité : « Caro enim mea vere est « clbus, et sanguis meus vere est potus \ »

1 Saint Jean, ch. vi.

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