CHAPITRE V
a Or, le premier jour des Azymes, les disciples ve- « nant à Jésus lui dirent : où voulez-vous que nous « préparions ce qu'il faut pour manger la pâque ?
« Et Jésus leur dit : allez chez cet homme dont « vous rencontrerez le serviteur portant une cruche « d'eau, et dites-lui : le maître dit : mon temps est « proche, et je ferai chez vous la pâque avec mes dis- « ciples.
« Et les disciples firent ce que Jésus leur avait « commandé, et ils préparèrent la pâque. t>
Jésus-Christ veut donc, conformément à la loi judaïque, manger la pâque avec ses disciples, et il envoie préparer la salle du festin.
« Sur le soir, il était à table avec ses disciples.
« Et pendant qu'ils mangeaient, il dit : en vérité, « un de vous me trahira.
« Et pleins de tristesse, ils commencèrent chacun à « lui demander : est-ce moi, Seigneur ?
« Mais il leur répondit : celui qui met avec moi la
l'institution de l'eucharistie. 137
<( main dans le plat es! celui qui me trahira ; pour ce « qui est du fils de l'homme, il s'en va, selon ce qui a « été écrit de lui, mais malheur à celui par qui le fils « de l'homme sera trahi. Il vaudrait mieux pour cet « homme qu'il ne fût jamais né *. »
Terrible malédiction que celle-là ! Jésus-Christ choisit Judas, il l'aime, il le destine à un poste de confiance, et cet homme rêve une infâme trahison et s'obstine, malgré les efforts et la miséricorde du maître, dans son ingratitude et son insensibilité. Ses oreilles se ferment, son cœur s'endurcit, et si ses lèvres s'ouvrent, elles ne laissent tomber que des paroles hypocrites.
(c Judas, qui le trahit, dit : est-ce moi, maître ? Il lui répondit : tu l'as dit. »
Ce dernier effort du Christ demeure impuissant et se brise contre le rocher de cette insensibilité révoltante. Ah ! ce nom de Judas restera un nom maudit, un nom d'ingratitude et d'opprobre, un nom d'épouvante et de dégoût, car c'est le nom d'un traître et d'un réprouvé. Oui, « malheur à l'homme par qui le « Christ sera livré, il vaudrait mieux pour cet homme « qu'il ne fût jamais né, » car il est né pour son supplice, malgré la puissance et la tendresse de Dieu. Dieu ne violente point notre liberté. « Maudit soit le « jour de ma naissance, s'écriait Job ; ma mère, « pourquoi m'avez-vous conçu ? Malheureux, celui « qui est venu annoncer à mon père : un fils vous « est né ! Pourquoi le sein de ma mère n'a-t-il pas été
* Saint Mathieu, ch. xxvi.
« mon tombeau ? Nuit affreuse, nuit malheureuse, (("où j'ai été conçu ! Que ce soit une nuit d'horreur, « de tourbillon et de tempête ! Que les étoiles n'y « luisent jamais ! Que l'aurore n'en dissipe jamais « l'obscurité, puisqu'elle ne m'a pas étouffé en venant (( au monde et n'a pas fait de moi un avorton ! Mais « s'il fallait que je naquisse, pourquoi m'a-t-on nour- « ri? Que ne suis-je mort dans mon enfance? Et (( pourquoi fallait-il prolonger mes jours pour augu menter mes malheurs et mes crimes ? Je sanglote (( avant que de manger, et mes cris sont comme le (( bruit du déchaînement des grandes eaux ^ »
Que de Judas en ce monde trahissent la bonté du maître ! Nés pour être la colonne et l'édification de l'Eglise, la démence de l'apostasie et de la chair les emporte ; leur cœur se durcit comme un granit, et quand le remords retrouve, à certains moments, le chemin de la conscience, ils invoqueraient volontiers le néant, si, par hasard, le néant pouvait ouvrir au désespoir ses froides entrailles.
« Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, le ({ bénit, le rompit et le donna à ses disciples, disant : « prenez et mangez, ceci est mon corps.
ce Et prenant la coupe, il rendit grâces, et la leur « donna, disant : buvez tous de ceci, car ceci est mon « sang, le sang du nouveau testament, qui sera ré- « pandu pour plusieurs en rémission des péchés * .»
Voilà les paroles de la pâque et de l'institution de l'Eucharistie.
1 Job, ch. ni.
* Saint Mathieu, ch. xxvi.
l'institution de l'eucharistie. 139
Jésus-Christ prend du pain, il le bénit, il le change en la substance de son corps, et cette bénédiction mystérieuse révoque à jamais la malédiction ancienne qui pesait sur la terre : « Malcdicla terra in opère tuo * », et la terre, elle qui fournit ce pain virginal, salue ce qu'il contient, la chair, le sang, l'âme et la divinité de Jésus-Christ ; la terre, elle qui voit dans ce calice le sang du Christ, sa tendresse et son dévouement, et dans ce sang, cette tendresse et ce dévouement, nos crimes expiés, notre rédemption et notre vie renouvelée, la terre s'émeut, elle en a le droit, car elle a retrouvé sa fécondité et la joie de ses entrailles.
Et Jésus-Christ brise ce pain et communie ses disciples : l'ancienne loi avait vécu. Ce mystère existe : « ceci est mon corps », dit le Sauveur ; oui, c'est son corps ; « ceci est mon sang », oui, c'est son sang, et la réalité succède à la figure, les sacrements de l'ancien testament font place aux sacrements du nouveau testament.
Trois raisons de convenance, dit saint Thomas d'Aquin, motivent l'institution de ce sacrement '.
D'abord Jésus-Christ aime les hommes avec la sublime passion d'un Dieu, et cet amour se manifeste par un mouvement de complaisance ; mouvement initial, il est comme l'aube de ce don complet de soimême. La bonté, en effet, est au cœur de Jésus-Christ, et la bonté ouvre le cœur d'un être et épanche généreusement sur d'autres les secrets et les biens qu'il
1 Gen., ch. m.
» Somme théoL, 3 p., q. 72, a. 5.
recèle, un peu d'or, la moitié de son manteau, une
parole émue, une consolation.
Sur ce chemin du temps et de l'espace, deux hommes se rencontrent, se regardent, échangent une poignée de main et se complaisent, et ce regard et ce mouvement de complaisance deviennent la première émotion, la première blessure, le premier épanchement du cœur. Ah ! on se souvient avec délices des joies et des émotions de cette amitié naissante. Les années s'en vont, les événements se succèdent, les cheveux blanchissent, et le souvenir de ce premier jet, de ce premier enlacement de deux cœurs et de deux existences ne périt point. Mais l'homme se donne comme un homme, avec les limites et les inégalités de son être ; Jésus-Christ se donne comme un Dieu, avec une libéralité sans mesure, et en se donnant, il nous veut du bien, car son amour n'est point égoïste et imprégné d'intérêt et de bassesse. Qu'a-t-il besoin, lui, le Fils de Dieu, de nos gloires et de nos misères ? Est-ce qu'il n'est pas complet? Est-ce qu'il ne se suffit pas à lui-même? Jésus-Christ, sous ce mouvement de complaisance, se penche donc vers le monde, si misérable et si digne de mépris qu'il soit, et lui communique une vie, des biens, une félicité qu'il n'a point. Jésus-Christ se donne gratuitement, libéralement, car cette vie qu'il nous communique, c'est lui ; cette grâce, le germe de notre existence surnaturelle, c'est lui ; le sang du Calvaire qui coule dans nos veines, c'est lui; cette félicité mystérieuse et divine, c'est lui. Oui, la bonté entraîne le cœur de Jésus-Christ, car la bonté a en vue le bien des autres,
l'institution nE L'EUCllARlSTIli;. 141
et régoïsme se ramasse, se lord, se replie comme un reptile. La bonté ne se rapetisse point dans ces mouvements convulsifs de la contrainte et de l'intérêt, et l'égoïsme n'écoute que le cri de sa misère fictive ou réelle. La bonté ouvre tendrement ses bras à l'avorton dénué de pensée, d'harmonie, de beauté, et l'égoïsme ne suit que les impulsions et les entraînements d'un amour misérable. La bonté s'immole et se sacrifie, et l'égoïsme a horreur du dévouement et du sacrifice. La bonté s'oublie elle-même, et l'égoïsme oublie les autres ; et si déjà la bonté grandit l'homme et le rend capable des dévouements les plus sublimes, que sera-ce quand elle émeut le cœur de Dieu ? Ce n'est plus un homme qui se donne à un autre homme, c'est Dieu lui-même qui se donne à l'homme. Jésus-Christ ne s'arrête pas à ce mouvement de complaisance, il veut encore nous parler, nous confesser, dans une conversation intime et brûlante, son amour, ses rêves et ses désirs, nous initier par la parole aux mystères de sa tendresse et de sa vie intime, car la parole est la manifestation habituelle de l'âme, de ses vues, de ses sentiments et de ses affections ; qu'elle s'incruste sur le papier ou qu'elle s'échappe des lèvres d'un homme, elle porte une âme dans ses flancs, et qui peut rendre ici-bas la puissance émouvante de Jésus-Christ ?
Un homme parle, et qui n'a jamais vu ces grands triomphes de la parole humaine à la tribune, dans les clubs, dans la chaire, dans la rue ? Portée sur quelques vibrations de l'air, elle frappe k coups redoublés ces cerveaux longtemps pétris de préjugés, de passions et de haines, et peu à peu l'émotion envahit
l'âme comme la marée qui monte à chaque vague qu'elle pousse au rivage, et à un moment, l'enthousiasme déborde, il n'y a plus ni dunes, ni préjugés, ni passions, les mains laissent échapper des applaudissements et les lèvres des hourras.
Jésus-Christ parle, et les paralytiques retrouvent le mouvement, les aveugles la vue, les morts la vie, les flots agités des lacs leur tranquillité. Jésus-Christ parle, et il béatifie ce que l'homme méprise et renie. « Bienheureux les pauvres ! bienheureux les doux ! (( bienheureux ceux qui pleurent ! bienheureux ceux « qui ont faim et soif de la justice ! bienheureux les « cœurs purs ! bienheureux ceux qui souffrent perte sécution pour la justice ^ 1 » Jésus-Christ parle, et l'humanité, comme la pécheresse de l'Évangile, lasse de ses corruptions, s'en vient inonder de ses larmes et de ses sanglots les pieds du Sauveur et les essuyer de sa chevelure ; et aujourd'hui encore, Jésus-Christ nous parle du fond des tabernacles qu'il habite, il nous parle, non plus face à face, mais caché sous les apparences d'un peu de pain, et c'est dans ces entretiens mystérieux que l'homme grandit et prend de la virilité chrétienne ; car si par la parole nous vivons d'un homme, d'un siècle, de son âme, de ses idées, de ses faiblesses, nous vivons aussi de Jésus-Christ qui nous parle, nous pénètre et nous transforme.
Mais tout homme a surpris, au moins une fois dans sa vie, son âme en conversation intime avec son Christ et son Dieu. Sous le charme de cette séduction toute
1 Saint Mathieu, ch. v.
l'institution de l'eucharistie. 14.^
divine, l'âme éprouve ce je ne sais quoi de chaste, de tendre, de divin, qui la console, l'émeut,, la ravit, se mêle à ses joies et à ses adversités, la réjouit et la relève, et l'âme, émue de cette parole intérieure, répond, presse, pleure, veut ; elle n'a plus de langage, plus de parole, elle écoute, elle se tait, elle aime. Une mère porte au fond de son âme une photographie immatérielle et impérissable de son fils et cause avec lui, elle entend sa voix, ses désirs, ses larmes, ses exigences, elle répond, elle est heureuse.
Nous portons avec nous, par la communion, la présence réelle de Jésus-Christ. Pourquoi ne pourrionsnous pas converser avec lui dans les profondeurs mystiques de notre être ? Le monde ne comprend peut-être pas ce langage et cet état de choses, mais les âmes chastes savent comprendre ce que ma parole ne peut exprimer. Le monde ne saisit que la parole de ces maîtres qui chatouillent les oreilles, et les âmes chastes écoutent la parole de celui qui a dit : « vous « n'avez qu'un maître, Jésus-Christ *. » Si je pouvais ouvrir le cœur d'un enfant encore dans l'ivresse de sa première communion, le cœur virginal dun saint, je pourrais balbutier quelque chose de cette conversation de la terre et du ciel. Saint Thomas d'Aquin et sainte Catherine de Sienne puisaient ià, l'un, cette sublimité surnaturelle de son intelligence, l'autre, ces paroles de feu qu'elle nous a laissées.
L'amour de Jésus-Christ pour les hommes s'ouvre par une complaisance divine, se continue dans une
1 Saint Mathieu, ch. xxiii.
144 L*EUCUAR1ST1E.
conversation, et se clôt par le contact, car Jésus-Christ ne pouvait aimer l'humanité sans se pencher vers elle, sans lui parler à cœur ouvert, et sans la presser sur sa poitrine ; le contact de deux êtres dans les mêmes rêves, la môme vie, tel est le dernier mot de l'amour.
Nous mangeons la chair du Christ et nous buvons son sang, et Jésus-Christ nous incorpore à lui, il nous touche mystérieusement et prend possession de notre âme, de notre liberté, de notre chair, sa vie se fait notre vie : « ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus- Christ qui vit en moi • ». Oh ! qui nous dira les jouissances de ce contact sacré de la chair et de la divinité de l'homme-Dieu et de la chair de l'homme? Oui, qui les racontera ? ni l'épouse encore aux premiers jours de ses émotions, ni l'intelligence aux premières clartés de la vérité, ni la fleur qui s'ouvre avec amour à un rayon de soleil, ni l'exilé qui revoit sa patrie après une longue absence. Ah ! l'exilé, il prend dans ses mains cette terre qui Ta vu naître, il la baise avec une tendre émotion, mais Jésus-Christ CsSt devenu le sol natal de notre existence surnaturelle, car nous sortons de lui, de ses mains, de son sang, de sa grâce, nous vivons de lui, de sa chair, de son âme, de sa divinité, nous pétrissons de son souffle nos traditions, notre code, nos larmes, nos joies, nos malheurs, notre vie publique. Quand on le touche, quand sa poitrine bat sur notre poitrine, comment donc rester insensible, sans secousse et sans émotion ?
Il y a un tact des choses matérielles occasionnant
1 Ép. aux Galates, ch. ii.
l'institution de l'eucharistie. 145
des jouissances grossières, car l'homme voit cette terre qu'il foule de ses pieds ; elle est la confidente de ses chagrins, de ses espérances et la moitié de sa vie, et pris d'émotion, il l'aime et l'embrasse, l'homme jouit grossièrement de cette vile matière ; et il y a aussi un tact de choses divines, d'un être qui est un homme et un Dieu, et ce tact supérieur et surnaturel procure des jouissances, des enivrements qui ne sont point de la terre, car nous portons Jésus-Christ dans nos membres, dans notre vie, dans notre chair ; nous vivons à deux, nous pensons à deux, nous aimons à deux, notre existence se fond dans son existence. L'homme n'est plus seul, il a le Christ Jésus avec lui, et quoique distincts, ils sont deux dans une même chair. « Erunt duo in carne una '. »
Jésus-Christ, dans le sacrement de l'Eucharistie, nous fait le don gratuit de sa chair, de son âme, de sa divinité, don vraiment royal, car la valeur d'un don se mesure à l'individu qui donne et à la chose donnée ; or Jésus-Christ est à la fois le donateur et la donation. « Ma chair, dit-il, est vraiment une nourriture, et mon « sang est vraiment un breuvage. j> Et qui mesurera ce don gratuit qui épanche Jésus-Christ sur le monde ?
Un être se résume dans sa nature ou son essence ; la plante, dans sa nature végétative ; l'homme, dans sa nature raisonnable. Jésus-Christ est Dieu : fait, comme nous, de chair, de muscles et d'os, il possède une nature humaine ; par sa nature divine, il est le fils de Dieu.
1 Ép. aux Éphésiens, ch. v.
14G l'eucharistie.
Puis, tout être agit, pense, parle et se manifeste, car sa nature n'est point inerte. La fleur se dévoile par ses manifestations externes ; l'homme se pondère lui-même dans la main de son intelligence et de son caractère : homme de génie, il produit la Somme théologique, Athalie ou la sonate pathétique ; homme vulgaire, il enfante ces médiocrités ténébreuses et sombres qui nous inondent.
Jésus-Christ se manifeste dans l'Évangile, il y affirme sa divinité par sa doctrine et ses miracles, et la puissance de son intelligence dans ses actes et dans ses paroles, car l'Évangile, d'une sublimité et d'une simplicité qui ne se démentent point, reste un livre unique, un livre que l'homme ne saura jamais imiter.
Jésus-Christ est Dieu, et Jésus-Christ a pensé et parlé en Dieu. Jésus-Christ a encore agi en Dieu, capable des plus hautes résolutions. Ce qu'il a dit, il l'a fait, et sans la moindre faiblesse ; à lui seul, avec de la faiblesse, de l'ignorance, de la malhabileté, il a bouleversé le monde et fondé l'Église catholique en dépit de l'espace, des Gésar.^, des haines, de la politique et de la persécution. Voilà Jésus-Christ.
Quand un prince s'en vient trouver un paysan, l'honore de son amitié et soulage largement ses misères, on dit : Voilà un bienfait royal.
Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait chair, se donne à nous libéralement, et nous pouvons le contempler sous les espèces du pain; en le contemplant, l'âme s'émeut et se prend d'admiration et d'une amitié vive. Nous pouvons converser avec lui, et sa parole nous vivifie ; nous pouvons nous asseoir à la même table,
l'institution de l'eucraristie. 147
que dis-je ? il est lui-même et la table et le festin, car nous mangeons sa chair et nous buvons son sang, don vraiment royal dans toute la magnificence du mot.
J'ajoute que ce don gratuit que Jésus- Christ nous fait de lui-même est sûr, à l'abri de toute vicissitude, de tout changement. Assurément, quand on a foi dans la parole et l'amitié de quelqu'un, l'âme prend possession d'elle avec une confiance illimitée et une augmentation sensible de forces morales. Eh bien ! nous pouvons nous appuyer avec une entière certitude sur l'amitié de Jésus-Christ, son amitié ne fait défaut à personne, elle est sûre, de granit comme Dieu lui-même, et jamais à la merci de la frivolité et de l'inconstance.
Les affections humaines sont bien fragiles, nous le savons tous plus ou moins. Telle personne, sur le cœur et l'amitié de laquelle vous vous reposiez en toute sécurité, vous délaisse pour une parole, un froissement, un rien, et vous tourne les talons si le flot du malheur emporte avec lui votre fortune, vos soirées, une belle position ; on vous oublie, si l'espace et les mers vous séparent. Oh oui ! les amitiés qui n'ont d'autre appui que les sens passent comme la jeunesse; la fleur perd ses formes et ses parfums, cette beauté que la vague du soir va reprendre ne dit plus rien à celui qui l'adorait, et le lâche, il l abandonne, et s'en va demander au flot du matin une autre séduction.
L'amitié qui repose sur l'âme dure plus longtemps, car les années ne la vieillissent point. L'âme reste toujours jeune et fraîche, comme aux premiers jours de sa création ; mais l'homme est si faible, si incons-
tant, il porte une nature si déchirée par le péché, l'homme n'est tellement qu'un homme, que l'amitié humaine, quoique dépouillée de son écorce grossière, se voit exposée à mille faiblesses, à mille trahisons.
Dieu n'est point accessible à ces froissements, à ces bouderies, à ces petites vengeances d'une nature légère et susceptible, il reste calme et toujours le même dans l'immutabilité de son être. Trouvez-moi un homme qui puisse dire : Dieu a faibli et m'a retiré sans raison son amitié et sa confiance. Trouvez-moi un homme qui puisse dire cela et le prouver, je vous en défie ! mais Dieu ne serait plus Dieu, il ne serait plus qu'une créature esclave du mensonge et des viletés de ce monde.
Ah ! Dieu nous délaisserait honteusement s'il ne nous aimait que pour lui, uniquement séduit par la gloire de notre peau. Hélas ! à peine nés, nous sommes déjà une guenille chiffonnée par la main impitoyable du temps, et Dieu, qui possède la plénitude de l'être, possède la plénitude de la gloire et de la beauté.
Dieu nous délaisserait honteusement s'il savait feindre, tromper et cacher le mensonge sous les gestes de la fidélité, car à un moment, le cœur se trahit, il s'en va de dégoût ou sous le poids du mépris.
Dieu nous délaisserait honteusement s'il agissait sous l'impulsion de l'égoïsme, car l'égoïsme se concentre et ne se dilate point ; sans bonté, sans cœur, il n'a d'entrailles que pour lui-même.
Oh ! n'ayez pas peur, le cœur de Jésus-Christ est supérieur à ces défaillances, à ces infirmités humaines.
l'institution de l'eucharistie. 149
il n'est point de la terre, il habite des régions immatérielles et divines, et rien d'ici-bas n'a d'action malsaine sur lui. Jésus-Christ, le plus tendre des êtres, est aussi le plus sûr et le plus fidèle ; nos crimes ne peuvent le lasser, il se tient à la porte de notre âme, il frappe, il pleure, il supplie ; au moindre signe, au moindre mot, il oublie notre passé et il entre. Ah I vous cherchez des amis en ce monde, des amis sûrs, stables, d'une fidélité à toute épreuve et sans éclipse, mais le vrai, le seul ami de l'homme, c'est Jésus- Christ, car il survit à toutes nos épreuves, à toutes nos ingratitudes. Si notre âme plie sous le poids de l'infortune et des revers, les revers sont le creuset oh l'amitié s'éprouve, il nous console, oui il nous console des dégoûts, des intrigues et des vengeances du monde, il essuie les sueurs et les tristesses de notre front, il nous parle et nous relève, il refait notre vie morale ; et si tout nous abandonne, les amis, la famille, la fortune, le sol qui nous porte, eh bien ! il nous reste encore un ami qui refoule le désespoir de notre âme et nous murmure des paroles tendres, douces, consolantes, c'est Jésus-Christ,
Sans doute, Jésus-Christ retire au pécheur son affection, sa grâce, sa bienveillance, il ne vient plus s'asseoir en ami familier au foyer de son âme, il se retire, il vit loin de lui, et pourquoi donc ? Ne savezvous pas que le pécheur chasse Dieu de ses membres, de ses affections, de ses mœurs ? pris d'insolence, il lui dit : Va-t'en, et il fait de son âme et de son corps le temple des idoles. Est-ce que Jésus-Christ, la plénitude de la pureté, peut donner la main à un être
flétri ? Est-ce que la vertu va baiser le front de la débauche ? Est-ce que Jésus-Christ peut venir s'asseoir aux côtés d'une courtisane ?
Si un de vos amis vous rejetait avec colère, sans raison, maudissant votre nom, votre amitié dévouée, vous chassant avec mépris de sa maison et de sou âme, vous pourriez conserver sans doute vos sentiments à son égard, toujours prêt à renouer une amitié brisée, mais enfin, vous seriez forcé de vous éloigner. Jésus- Christ ne fait pas autre chose, il s'éloigne du pécheur et lui retire son amitié, sa grâce, ses expansions, ses jouissances intimes, mais malgré lui, car il est toujours prêt à revenir ; sans rancune, il heurte à la porte de toute âme, et si les portes s'ouvrent loyalement, il entre, il s'installe comme par le passé.
Les âmes pures et mystiques sentent bien cette présence réelle de Jésus-Christ, car il se fait en elles de ces joies, de ces extases, de ces ivresses qui étonnent le monde ; et si Jésus-Christ pouvait nous leurrer, ou en serions-nous donc? C'est bien assez que sur la terre nous ayons des déceptions là oh on ne les attend pas. C'est bien assez que le cœur se brise ici-bas, se déchire et fasse tous les jours l'expérience de ces amitiés qui s'en vont comme la feuille qu'un coup de vent emporte. Si Jésus-Christ nous échappe, mais que nous resterait-il ? rien, si ce n'est le désespoir. Ah ! ce n'est pas le cri de l'humanité, elle se souvient des promesses et du cœur de son Christ et de son maître, et rien d'huaiain, rien de caduc n'entre dans l'amour de Jésus-Christ pour les hommes. Enfin ce don de Jésus-Christ lui-même au monde est un don popu-
l'institution de l'eucharistie. 151
laire, car l'amitié de Jésus- Christ ne ressemble en rien à l'amitié du savant. Le savant ne parle qu'aux esprits cultivés, il a son cercle, son école , il ne rayonne, il ne se donne que là, parce qu'il veut des gens qui le comprennent, lui fassent de faciles objections et l'applaudissent.
L'amitié de Jésus -Christ ne ressemble en rien à l'amitié de ces hommes qui se disent hypocritement les amis du peuple, car ils n'aiment et ne flattent que ceux qui partagent leurs idées, hantent leurs clubs, s'associent à leurs haines et à leurs vengeances et les incarnent dans leurs bras nus, ces amis-là spéculent sur la bêtise et sur le sang de la multitude.
L'amitié de Jésus-Christ ne ressemble en rien à l'amitié de ces hommes qui ne se lient qu'avec les gens de leur condition, car dans la société il y a des classes et des conditions diverses, que l'amitié familière ne fusionne point. Vous ne verrez jamais un paysan à une haute soirée, un prince au bras d'un charbonnier, il y a des castes dans les amitiés et les relations de ce monde. Ici, il n'y a plus de castes, plus d'espace, plus de Juif ni d'esclave, et Jésus-Christ, dont la cendre ne se refroidit point, sera toujours l'être le plus populaire. 11 est l'ami de tous, du savant, du prince, du mendiant, il n'a point de préférence ni de privilège ; je me trompe, il a des préférences, mais pour les cœurs purs. Que lui importe votre pourpre, votre esprit, vos haillons et vos mains calleuses, là où il rencontre un cœur chaste il se sent épris, et il se donne sans mesure.
C'est le fait des grands cœurs de s'abaisser vers les
petits, et Jésus Christ attire à lui l'humanité fatiguée de son corps, de ses passions, de ses luttes, souvent mutilée par des doctrines barbares, et verse à flots, dans ses membres, son sang, sa vie et sa divinité. Il ne s'inquiète pas si elle a de la pourpre ou une guenille au dos, si elle a de l'esprit ou de l'inculture, si elle a de la beauté ou de la laideur, Jésus-Christ se penche vers l'humanité sans réserve, sans arrièrepensée, et quel que soit son mérite intellectuel ou physique.
Puissiez-vous comprendre, s'écrie saint Paul, quelle est l'attitude de l'amour de Jésus-Christ pour les hommes ! Rien ne borne cet amour, ni les frontières, ni l'espace, ni les siècles, ni les races, ni les climats. Puissiez-vous comprendre quelle est la sublimité de l'amour de Jésus-Christ pour les hommes ! Cet amour nous grandit, nous élève au-dessus de nous-mêmes, nous fait enfants de Dieu et nous donne des droits à son héritage. Puissiez-vous comprendre quelle est la profondeur de l'amour de Jésus-Christ pour les hommes ! Cet amour est incorruptible, le temps, qui détruit tout, le respecte, et Jésus-Christ nous aime avec les abîmes du cœur de Dieu, « Ut possitis comprehen- « dere cum omnibus sanctis, qu3e sit latitudo, et su- « blimitas, et profundum i. »
Saint Thomas d'Aquin donne une seconde raison de l'institution de l'Eucharistie : * c'est que, dit-il, jamais « personne n'a pu être sauvé sans la foi à la passion de u Jésus-Christ, conformément à cette parole de saint
1 Ép. aux Éphésieus, ch. m.
l'institution de l'eucharistie. 153
a Paul : « Dieu nous l'a donné pour notre victime de « propitiation par la foi en son sang. » Il fallait donc a que les hommes eussent à toutes les époques a quelque chose qui leur représentât la passion « de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« L'agneau pascal était le principal sacrement qui et la rappelait sous l'Ancien Testament, ce qui fait dire « à l'apôtre : Jésus-Christ, notre agneau pascal, a été « immolé. II a été remplacé dans le Nouveau Testa- « ment par le sacrement de l'Eucharistie, qui rappelle « le souvenir delà passion accomplie, comme l'agneau « pascal figurait par avance la passion future. Il con- « venait, dès lors, qu'au moment où la passion allait « s'accomplir, le Sauveur instituât le nouveau sacrea ment pour le substituer à l'ancien qu'il venait de « célébrer : tel est le sentiment de saint Léon ; « afin a que les ombres s'évanouissent devant la réalité, dit- « il, l'ancienne observance est abrogée par un nouveau « sacrement, la victime fait place à une autre victime, « le sang est remplacé par le sang, et par cette sub- « stitution la solennité légale est consommée ^ . »
L'Eucharistie est donc à la fois un sacrement et un sacrifice.
Qu'est-ce qu'un sacrifice ? Un sacrifice, a sacrum facerc y>, dans l'acception la plus large du mot, est une chose sainte, sacrée ; mais on peut le définir plus rigoureusement : « l'immolation d'un être devenu tt saint, offert à Dieu pour satisfaire sa justice et » attester sa souveraineté. » L'homme, une fois mis
) Somme tfiéoL, 3 p., q. 73, a. 5.
sur la terre, ne pouvait outrager impunément la bonté et la justice de Dieu, sa révolte appelait un châtiment, une victime, non pas une victime vulgaire, d'une valeur humaine, finie, car Dieu a des exigences infinies, mais une victime capable d'apaiser la colère divine et de sauver le coupable. L'homme ne trouve point dans son être de quoi satisfaire Dieu et rentrer en grâce avec lui ; alors Dieu s'émeut de cette impuissance, il se fait homme et meurt en victime dévouée, et la justice de Dieu est satisfaite. « Sacrficiium proprie « diciiur aliquid factum Deo debitum, ad eum pla- « candum K »
Il est de foi catholique que l'Eucharistie est un sacrifice, le concile de Trente l'affirme : " Si quelqu'un M dit que dans la messe, on n'offre pas à Dieu un « sacrifice véritable et proprement dit, ou que cette « oblation n'est autre chose que la manducation du « corps de Jésus-Christ, qu'il soit anathème -. »
Le sacrifice de la croix a succédé aux sacrifices imparfaits de l'Ancien Testament. La plénitude des temps était venue, le sangde mille génisses et de raille taureaux ne suffisait plus, et Jésus- Christ meurt sur un gibet pour l'expiation de nos crimes et la gloire de Dieu, et, afin de perpétuer le souvenir et les mérites de sa passion, il institue l'Eucharistie. L'Eucharistie est vraiment le mémorial, la représentation vivante du sacrifice de la croix.
Il y a eu, en tout temps, un signe représentatif de la passion de Jésus-Christ, signe grossier et charnel à
1 Somme théol., 3 p., q. 4, a. 3.
» Sess. 22, c. I.
l'institution de l'eucuaristih:. 155
cause de l'imperfection des peuples, c'était l'agneau pascal ; mais les siècles s'écoulent, emportant avec eux les débris de la loi ancienne, une ère nouvelle, l'ère du Christ, paraît, et Jésus-Christ laisse au monde un signe commémoratif de sa passion ; car, à l'approche de sa mort, il institue le sacrement de l'Eucharistie ; alors la vieille observance légale fait place à une législation nouvelle, la figure à la réalité, l'agneau pascal à l'Eucharistie, l'Evangile consomme l'Ancien Testament, et la synagogue n'est plus qu'un vieux mot.
Du reste, n'est-ce pas dans la nature des choses qu'un homme, sur le point de mourir, lègue un souvenir quelconque à ceux qu'il a aimés ?
Jésus-Christ a aimé l'humanité, puisqu'il est mort pour elle. La veille de mourir, il va donc lui léguer quelque chose de lui-même, de sa vie, un signe vivant de sa vieille affection, et quoi de plus naturel ? Sans doute nous avons l'Évangile, la parole du Christ, ses allégories, son sermon sur la montagne, mais une page de l'Évangile ne nous suffit pas, nous voulons l'être lui-même, Jésus-Christ, sa vie, son sang, sa personnalité, et Jésus-Christ a dit : « Ceci est mon corps, (( livré pour vous, ceci est mon sang, répandu pour « vous » dans ce double sacrifice de la croix et de l'Eucharistie.
Napoléon, confié à la garde de l'Océan qui lui jette avec mépris l'écume de ses flots, i.ous laisse ses mémoires. Cet homme, en mourant, ne meurt pas complètement, et les mémoires tombés de sa plume apprennent à chaque génération qui se lève le génie
de ce capitaine, ses immenses ambitions, ses victoires, ses folies et ses défaites.
Jésus-Christ, mieux que Napoléon, nous transmet le souvenir de sa passion et de sa mort, non pas dans une figure, car les ombres s'évanouissent ; mais dans une réalité vivante. L'Eucharistie n'est pas, en effet, une image glaciale et incolore de la passion du Sauveur, comme ces écrits qui relatent la vie d'un homme, ses faits et ses gestes, elle en est l'image véritablement représentative, l'expression palpitante de réalité, car l'Eucharistie continue, sous une forme non sanglante, l'immolation de la croix, et Jésus-Christ meurt mystiquement, les paroles de la consécration l'immolent, séparent son sang de son corps et détruisent la victime, non pas physiquement, mais moralement, ce qui suffit à l'essence du sacrifice. Une fois l'hostie consommée, en effet, Jésus-Christ n'y est plus. Et que manque-t-il au sacrement de l'Eucharistie pour qu'il soit encore un sacrifice ? un prêtre ? mais il est à l'autel. Le prêtre est un médiateur, et sa fonction, comme médiateur, est d'unir ces deux extrêmes. Dieu et l'homme. Jésus-Christ, Dieu et homme, a pu réconcilier au calvaire son père avec l'humanité coupable, c'est pourquoi il est le prêtre et le médiateur par excellence. Le sacerdoce catholique, issu de la puissance et des entrailles du Christ, a reçu de Jésus-Christ lui-même cette mission et ce privilège, car, sur une parole de ses lèvres. Dieu se retourne et reprend sa place au foyer intime de la vie de l'homme ; et croyezvous que ce soit peu de chose ? faire une âme pure, sainte, et la réconcilier avec Dieu ! oui, croyez-vous
l'institution de l'eucharistie. 157
que ce soit peu de chose, et croyez-vous que cette transformation morale d'un être soit le fait du premier homme venu ?
Les princes brisent sur le champ de bataille des nationalités, l'indépendance d'un peuple, sa langue, son territoire, ses traditions, ses dynasties ; despotes fous, accourus de je ne sais quel rivage, ils font trembler le monde et le menacent de la plus sinistre et de la plus barbare des solitudes ; mais les princes ne font point les cœurs chastes.
L'artiste prend un bloc de marbre et le taille, puis le père regarde ce marbre qui semble vivant, il s'approche, son âme et ses lèvres s'émeuvent, il pose la main sur cette poitrine glaciale, et sa parole se perd dans un sanglot ; c'est son fils. L'artiste émeut, mais il ne fait point les cœurs chastes.
Le savant, après de longues et sérieuses méditations, voit par hasard un fruit se détacher de l'arbre, et, tout à coup, son esprit s'illumine, et Newton formule sa loi d'attraction. Le savant pousse la science en avant, mais il ne fait point les cœurs chastes.
Eh quoi ! quand votre sang bouillonne, et que vos passions emportent dans une nuit la royauté de votre âme , vous êtes des hommes, vous êtes des êtres libres, et il se fait en vous une immense tristesse, vos yeux se mouillent de larmes, car à un moment, la lassitude du mal vous presse, vos joues se creusent, votre âme se déchire, se meurtrit sous un scepticisme mal déguisé, sous le remords, et qui donc peut vous relever, vous consoler et rendre à votre âme sa splendeur et sa tranquillité ? Qui, sur la terre ?
158 l'eucuaristie.
Il y a un homme, si je ne me trompe, en dehors duquel on ne peut naître à une vie supérieure, ni mourir sans être montré du doigt; un homme qui se fait l'ami des riches, des misérables et des savants ; des riches pour attendrir leur cœur sur les misères d'autrui, des pauvres et des misérables pour essuyer leurs sueurs et la poussière de leur front, leur apporter le pain qui manque, une couche moins dure, une parole du cœur ; des savants pour discuter avec eux. Il y a un homme qui blanchit sous le poids de la sagesse et de l'expérience des choses divines et humaines, un homme dont la parole est libre et qui a le droit de tout dire, de faire la leçon aux gouvernements et aux peuples, et de fustiger les uns et les autres. 11 y a un homme qui relève, dans une parole mystérieuse, le forçat de ses crimes et le cœur llétri de ses opprobres; la justice humaine les condamne, les bannit, et elle a raison, mais il y a un homme icibas qui les amnistie et leur dit: « Allez, Dieu vous pardonne et vous absout. » Cet homme que l'on insulte volontiers dans la presse, dans la rue, dans les clubs, c'est le prêtre catholique, oui, le prêtre catholique possède cette redoutable puissance qu'aucun homme ne peut revendiquer, ni le génie, ni le magistrat, ni le soldat ; car le génie a reçu l'onction des mains de l'Institut, le soldat des mains de la brutalité, le magistrat des mains d'un ministre ou de la société, et le prêtre catholique l'a reçue des mains de Jésus-Christ.
Que manque-t-il au sacrement de l'Eucharistie pour qu'il soit encore un sacrifice? une victime? elle est
l'institution de L'iHUCnARISTIE. 159
aux mains du prêtre, car les paroles consécralives sont l'épée mystique qui l'immole sous les yeux de Dieu et des hommes.
Saint Paul disait aux Corinthiens : « Fuyez l'ido- « latrie : je parle à des hommes sages, jugez vous- « mêmes de ce que je dis.
« N'est-il pas vrai que le calice de bénédiction que « nous bénissons est la communion du sang de « Jésus-Christ, que le pain que nous rompons est la « communion du corps du Sauveur ?
a Car, quoiqu'en grand nombre, nous ne sommes (( qu'un seul pain et un seul corps, nous tous qui « participons à un même pain.
« Considérez les Israélites selon la chair : Ceux qui « mangent de la victime immolée ne prennent-ils pas « part à l'autel ?
<c Est-ce donc que je veuille dire que ce qui a été (( immolé aux idoles ait quelque vertu, ou que l'idole « soit quelque chose !
« Mais je dis que ce que les païens immolent, ils (( l'immolent aux démons, et non pas à Dieu, or je « désire que vous n'ayez aucune société avec les dé- « mons. Vous ne pouvez pas boire le calice du Sei- « gneur et le calice des démons *. »
Saint Paul dénonce les cultes païens au mépris public, ces étranges parodies de notre sacerdoce, de nos rites, de notre sacrifice, et ces infâmes mystères, car dans ses temples, le paganisme communiait par le sang des génisses et des taureaux aux idoles et aux
1 1" ép. aux Corinthiens, cli. x.
démons, et fait de déraison, de chair et de sang, vermoulu jusqu'aux os, il associait le monde à ses doctrines, à ses rites, à ses mystères et à ses corruptions.
Nous mangeons, nous catholiques, un même. pain, la chair de Jésus-Christ ; nous buvons un même sang, le sang de Jésus-Christ, et nous formons un même corps avec lui, car « le pain que nous rompons est la « communion du corps du Sauveur ». Si le païen participe à la table de ses idoles, nous participons à la table du Christ, à sa chair, à son sang, à sa divinité, et, incorporés à lui, nous buvons « le calice du Sauveur », comme le païen « buvait le calice des démons ». L'Eucharistie est un sacrifice, elle a un sacerdoce, un autel, un culte, une victime, et le monde voit cela, car nos temples sont ouverts, l'immolation est publique, le sang de la victime sacrée coule sous les paroles de la consécration ; que faut-il de plus ?
Que manque-t il au sacrement de l'Eucharistie pour qu'il soit encore un sacrifice? un Dieu qui reçoit le sang d'une victime, les prières et les oblations des fidèles ? Mais nos églises, une fois chaque semaine, s'ouvrent à la foule, et des vieillards, des riches, des mendiants, des poètes, des femmes et des enfants s'agenouillent sur le pavé et prient, les mains jointes, les yeux sur le prêtre, le cœur vers Dieu ; les chants remplissent les voûtes, l'encens du sacrifice fume, la terre s'élève au-dessus d'elle-même, et Dieu, du haut de son éternité, se penche et accepte le sang et les mérites de son fils, les paroles d'espérance, d'haç--
l'institution de l'eucuaristie. 161
monie, de prière et de feu qui s'échappent des lèvres du prêtre et de la multitude.
L'Eucharistie est un vrai sacrifice ; devenu le mémorial de la passion de Jésus-Christ, elle continue, sous une autre forme, le sacrifice de la croix, car il se fait entre les mains du prêtre catholique une immolation mystique, et sur la croix, le sang coulait sous la lance d'un soldat ; dans l'Eucharistie, la victime se cache sous les apparences d'un peu de pain, et sur la croix, Jésus-Christ mourait sous les yeux et les insultes de la populace. Qu'importe, nous savons que Jésus-Christ est la victime immolée sur la croix et la victime immolée sur nos autels. Nous savons que son corps, déchiré sous la main d'un Juif et rassasié d'opprohres, est le corps que nous mangeons, et que le sang qui coulait de ses flancs est le sang que nous buvons. Nous savons que les mérites de l'homme-Dieu, intercédant efficacement pour la rémission de nos péchés, sont les mérites qui intercèdent encore pour nous ; oui, nous savons cela, et le sacrifice de la messe diffère du sacrifice de la croix dans les circonstances et les choses accidentelles, et nullement dans l'essence de la chose.
Et ce sacrifice de nos autels n'est-il qu'un sacrifice vulgaire, ofi"ert par un homme comme un autre, avec le sang de la première victime venue? non, mille fois non. Le sacrifice de nos autels laisse, bien loin derrière lui, cette prétendue messe des protestants, ces cérémonies, ces pasquinades religieuses, ces expiations et ces rites sanglants ou burlesques des forêts de la Scandinavie et des pagodes de la Chine : le sang
de la victime n'est pas même le sang de nos martyrs, car Jésus-Christ est un homme et un Dieu, le fils de la femme, par le corps qu'il a reçu d'elle dans le temps, le fils de Dieu, par une génération divine, et la chair et le sang des boucs et des génisses ne sont qu'une chair et un sang vils, et le sang de nos martyrs, si imprégné qu'il soit d'une vertu divine, n'est vraiment que le sang d'un homme.
Jésus-Christ s'est offert à son temps, aucun despotisme n'a pesé sur sa volonté, le hasard ne l'a point surpris, il savait le mode et le moment de sa mort. L'heure venue, il veut renouveler sa passion dans un sacrifice non sanglant jusqu'à la consommation des siècles, et il laisse à ses apôtres un rite, un sacrement, sa chair, son sang et sa divinité ; cela fait, il s'offre dans la plénitude de sa liberté au baiser de Judas et aux mains des Juifs, a Oblatus est quia ipse volait '. » L'homme n'a pas le choix de sa mort, il meurt malgré lui, en dépit de ses efforts et de ses regrets, et quand il n'y songe point, au coin de son feu, au détour d'un chemin, dans un bois, dans les émeutes de la rue, à la merci des événements, de la fièvre ou d'un poignard.
Jésus-Christ en mourant apaise la vengeance divine, il prend Dieu et l'homme dans ses bras et les réconcilie au Calvaire. Quand un homme meurt, le monde va son train et ne se dérange pas ; si cet homme est un brigand, le monde maudit son passage ici-bas ; si cet homme est un saint, le monde coupe
1 Isaïe, ch. un.
l'institution de l'eucharistie. 163
un bout de sa chair et de son vêtement, le baise avec respect, l'enchâsse richement et le vénère. Jésus- Christ meurt, et sa mort devient une révolution, l'aurore d'une vie nouvelle.
Oui, tout est grand dans ce sacrifice de l'Eucharistie, tout est plein de vie, d'extravagance sublime, d'émotion et de divin. On y sent palpiter l'infini, c'est sa poitrine et sa respiration, c'est sa chair et son sang, c'est sa puissance et sa tendresse, c'est sa parole. On regarde, et une émotion mystérieuse monte à l'âme ; on écoute, et on dit avec la certitude d'une foi surnaturelle: Oui, Dieu est là.
Qu'y a-t-il de grand, de chaste, de divin, dans le paganisme ? On adore des idoles de pierre et de boue qu'un coup de vent ou un coup de pied peut jeter à bas ; le sang des animaux rougit les autels, et les prêtres initient les femmes et les enfants aux infamies les plus scélérates.
Qu'y a-t-il de grand, de chaste et de divin dans le protestantisme ? Tout est humain, glacial, le temple, le sacerdoce, la doctrine, les cérémonies ; la messe protestante n'est qu'une pitoyable contrefaçon de la messe catholique, l'autel n'a point la pierre sacrée et une onction divine, la victime est absente, et le ministre qui fonctionne à l'aide des millions de l'Angleterre, et qui s'en va à l'étranger, n'est qu'un commis voyageur en bible. La divinité déborde des lèvres, des mains et du cœur du sacerdoce catholique, ses mains ont reçu l'onction sainte, ses lèvres, le dépôt de la vérité religieuse, son âme, un caractère unique et ineffaçable ; ah ! on ne fait pas un prêtre catholique
comme on fabrique un pope ou un ministre protestant. Un homme, las de Dieu, las de son passé, se défroque et apostasie ; ce qu'il avait jusqu'ici adoré et aimé, il le renie et le méprise ; l'Église catholique qu'il avait servie et défendue, il la trahit et la combat ; la chose est vite bâclée, il déserte, passe à l'ennemi et le voilà ministre d'une secte protestante. Ces gens-là ne sont et ne seront jamais que la grimace duprêtre catholique.
Pourquoi ne posséderions-nous pas un sacrifice,quand tous les peuples de la terre prient et sacrifient dans la multiplicité des cultes et des rites ? Pourquoi, par un singulier et injuste privilège, serions-nous déshérités de ce qui est le patrimoine de toute nation, de toute secte, de toute tribu ? Le sacrifice fait partie intégrante de la religion catholique, il tient à sa constitution, à ses dogmes, à ses entrailles ; né avec elle, il dort dans le même berceau et court les mêmes risques ; l'histoire d'une religion est l'histoire du sacrifice qui la manifeste, car ils partagent ensemble la même gloire et les mêmes vicissitudes. Sous l'Ancien Testament, le sacrifice s'associe à la religion des patriarches, subit les murm res, les coups de tête de l'idolâtrie et du peuple de Dieu in désert, s'en va sur le bord des fleuves de Babylone pi iirer sa captivité et retrouve, plus tard, sa vieille splendeur dans le nouveau temple de Jérusalem.
Les fils d'Adam, en effet, sacrifiaient à Dieu. « Abel, nous dit la Genèse, offrit à Dieu les prémices « de ses biens, et Dieu regarda ces oblations avec « complaisance '. » Noé bâtit un autel au Seigneur
1 Gen., ch. iv.
l'institution de l'eucharistie. 165
et immole de tous les animaux * ; et quand, plus tard, les peuples s'en vont à l'idolâtrie, les prophètes se lamentent : « Il n'y a plus maintenant parmi nous, « s'écrie Daniel, ni prince, ni chef, ni prophète, ni « holocauste, ni sacrifice, ni oblation, ni encens, ni « lieu pour offrir ces prémices ', »
Les derniers prophètes jettent au monde leurs notes plaintives et leurs espérances, et le verbe de Dieu se fait chair; Jésus-Christ consomme l'ancienne alliance. Alors la religion catholique part du Calvaire avec la prétention de soumettre le monde ; portée par les pieds poudreux des apôtres et des missionnaires, elle réalise ce rêve de géant. Rien ne l'arrête, ni les mers, ni le climat, ni l'espace, ni les montagnes, ni les langues, ni les races, et le sacrifice catholique la suit avec une opiniâtre fidélité. Comme elle, il couche sur la terre humide des catacombes, comme elle, il subit la triple persécution du soldat, du savant et de la multitude ; comme elle, chassé au nord, il s'implante sur d'autres terres, partout il partage sa vie, ses splendeurs, son obscurité, ses combats, ses infortunes, ses migrations et ses conquêtes. Le sacrifice est inséparablement lié à la religion catholique, car 1 homme, fait d'âme et de corps, ne se contente plus d'une adoration mystique de son âme, il veut un Dieu qui se donne visiblement à lui, un Dieu qui soit homme comme lui, un Dieu dont il mange la chair et boive le sang, un Dieu qui parle à son âme et à son corps par les effusions divines de la grâce, par la bouche d'un sacer-
^ Gen., ch. viii, 2 Daniel, ch. ii.
Ibb L EUCHARISTIE.
doce, les splendeurs d'un sacrifice et d'un culte sensible ; un Dieu qui lui donne des fêtes publiques, des jouissances et des émotions.
Le sacrifice est tellement lié à la religion, qu'un peuple, à la merci d'un pou\'oir de contrebande et de ces prétoriens de la rue, insultera et détruira tout, sa constitution, ses codes, ses trônes, ses dynasties, ses monuments, et pourtant un sacrifice quelconque, en dépit de ce vandalisme, restera encore debout. Sans doute, ce peuple, dans l'idiotisme de sa rage, chasse Dieu de son tabernacle et brise nos autels du pied ou de la crosse de son fusil. Sans doute, il prend la peine d'écrire les mots de liberté et de fraternité sur tous les monuments, sur tous les murs, sur toutes les devantures de ses boutiques gouvernementales, insigne et sinistre parodie ! car, au nom de liberté, le culte catholique est proscrit, la presse honnête garrottée, le bagne déchaîné ; et au nom de la fraternité, les prêtres, les moines et les honnêtes gens sont assassinés, n'importe ! au milieu de ces ruines, de ce deuil et de ces débris, ce peuple, je me trompe, ce ramas de gens sans aveu, trouvera encore une ruine, un débris pour y installer une chair nue et l'adorer. Tout homme a besoin d'adorer : s'il ne s'agenouille pas devant Dieu, il s'agenouillera devant une créature ; si le nom de son Dieu déserte ses lèvres, ses lèvres murmureront le nom d'une courtisane ; s'il ne sacrifie plus à son Christ et à son Dieu, il sacrifiera, les pieds dans la boue, à une idole abjecte, car le ciel et la terre se disputent le cœur de l'homme.
Enfin le Sauveur, à la dernière cène, institua le
l'institution de l'eucharistie. 167
sacrement de l'Eucharistie ^ : « parce que la mémoire « retient mieux les choses dites en dernier lieu, suret tout par des amis qui s'éloignent, car c'est surtout « alors que se ravive l'affection que l'on ressent pour « eux, et ce qui nous touche davantage s'imprime « plus profondément dans l'esprit. Puisque, selon le « langage du pape Alexandre : «■ il ne peut y avoir « dans les sacrifices rien de plus grand que le corps « et le sang de Jésus-Christ, et qu'aucune oblation « n'est supérieure à celle-là », voulant inspirer une « plus grande vénération pour ce sacrement, Notre- « Seigneur l'a institué au moment suprême où il allait « quitter ses disciples. C'est la remarque que fait saint « Augustin lorsqu'il dit : « Afin de faire sentir plus « vivement la profondeur de ce mystère, le Sauveur a « voulu graver profondément le souvenir de cette « dernière action dans le cœur et la mémoire de ses « disciples qu'il était sur le point de quitter. »
Oui, les dernières paroles, les derniers souffles d'un mourant sont sacrés ! moment d'angoisses, d'afl"ection et d'épouvante, cet homme va rendre son âme à Dieu. Déjà ses yeux s'éteignent, le froid de la mort monte lentement au cœur, le rideau de l'éternité se déchire, les paroles se glacent sur ses lèvres, et les paroles de ce mourant bien-aimé, son testament, un souvenir,
un regard, une bénédiction , tout cela se recueille
jusque dans les moindres détails, et s'incruste dans l'âme émue de ses fils et de ses amis ; tout cela défie le temps et l'oubli. Le fils est toujours fier de la for-
1 Somme théoL, 3 p., q. 3, a. 5.
tune, du sang de ses pères, d'une épée chargée de victoires, d'un tableau, d'un pan glorieux de vêtement.
Jésus-Christ sachant que sa mort est proche, rassemble ses apôtres, et institue, avant de mourir, le sacrement de l'Eucharistie, et l'Eucharistie devient le testament de son amour : « Comme il avait aimé les a siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à « la fin ^ » Est ce que les apôtres pouvaient recevoir froidement, sans émotion, le testament, les dernières volontés, les dernières paroles du Sauveur ? Les apôtres n'étaient plus des hommes ordinaires, limitant leur vie aux occupations matérielles d'une barque et d'un filet ou d'une phrase à polir ; appelés par Jésus-Christ lui-même, ils étaient devenus les fils d'une préférence divine, les fils d'une vocation spéciale, et cette grâce de choix, en désarçonnant saint Paul sur le chemin de Damas, en les arrachant tous aux travaux de leur condition, les avait fortement attachés au maître. Quand Jésus-Christ leur annonce sa mort et leur dit que l'un d'eux doit le trahir honteusement, « ils commencèrent K à s'attrister, dit lÉvangile, et à lui dire chacun : ce Sera-ce moi ^ ? » Ils continuent le banquet pascal, et Jésus-Christ, à la veille de sa mort, veut leur donner un souvenir, oh ! plus qu'une simple bénédiction, quand la main est refroidie, la bénédiction périt souvent dans l'oubli d'un souvenir ingrat, comme un signe sur un sable mouvant ; plus qu'un bout de vêtement, le vêtement n'a fait que toucher le corps de la
1 Saint Jean, ch. xiii.
^ Saint Marc, cli. xiv.
l'institution de l'eucharistie. 169
personne ; plus qu'une poignée de terre, la terre boit souvent le sang d'un mercenaire, du reste, Jésus- Christ n'avait pas même une pierre pour y reposer sa tête fatiguée, Jésus-Christ se donne lui-même, réellement et substantiellement : « Prenez et mangez, ceci « est mon corps... buvez tous, ceci est mon sang, le « sang de la nouvelle alliance '. » Les apôtres ont reçu ce testament du maître et nous l'ont transmis.
On m'objecte que les évangélistes sont en complet désaccord sur le temps de l'institution de l'Eucharistie. Saint Jean s'exprime ainsi : « avant le jour de « Pâque, Jésus sachant que son heure était venue « de passer de ce monde au père, comme il avait « aimé les siens qui étaient dans ce monde, il les aima « jusqu'à la fin ^. r> Or, si Jésus-Christ institua ce sacrement avant la fête de Pâque, comment s'accorde-til avec les autres évangélistes ? Saint Mathieu ^, saint Marc * et saint Luc ^ affirment que l'institution de ce sacrement se fit le jour des Azymes ou de Pâque.
La contradiction n'est qu'apparente. En effet, les jours chez les Juifs étaient de trois espèces ; les jours naturels, semblables aux nôtres, couraient de minuit à minuit. Les jours artificiels se mesuraient du coucher du soleil à un autre coucher du soleil. Enfin, les jours légaux ou festivaux, a legalium seu fcstivorurn «,
* Saint Mathieu, ch. xxvi.
* Saint Jean, ch. xiii.
3 Saint Mathieu, ch. xxvr.
* Saint Marc, ch. xiv.
" Saint Luc, ch. xxii.
commençaient aux premières vêpres du jour précédent et se terminaient, le lendemain, aux secondes vêpres. La Bible le dit en propres termes : « vous « célébrerez vos fêtes d'un soir jusqu'à un autre soir, <i vespera usque ad vesperas celebrabitis sabhaia a vestra^. » La contradiction naît de la confusion des jours naturels, artificiels et festivaux.
La fête des Azymes, à ses premières vêpres, coïncidait avec la manducation de l'agneau pascal ; cette fête des Azymes durait sept jours, et le premier jour tombait un vendredi chez les Juifs.
Saint Jean raconte, dans son évangile, que Jésus- Christ institua le sacrement de l'Eucharistie avant la fête de Pâque : « avant la fête de Pâque, Jésus « sachant que son heure était venu de passer de ce « monde au père ».... Cela est vrai, mais évidemment il s'agit du jour naturel et artificiel, la veille de ce jour naturel, la veille de la fête des Azymes ou de Pâque, la veille du vendredi, Jésus-Christ convoqua les disciples au banquet pascal.
Les autres évangélistes affirment que Jésus-Christ institua le sacrement de l'Eucharistie le jour des Azymes : « Or, le premier jour des Azymes, les dis- « ciplesvenant à Jésus lui dirent "... Et le premier jour « des Azymes où on immole la Pâque, ses disciples « lui dirent ^... Vint le jour des Azymes, où il était « nécessaire d'immoler la Pâque ' »... S'ensuit-il que
1 Lévit., ch. XXIII.
2 Saint Mat., cli. xxvi.
3 Saint. Marc, ch. xiv.
* Saint Luc, ch. xxii.
l'institution de l'eucharistie. 171
ces trois évangélistes soient en opposition avec saint Jean ? non, car il s'agit ici du jour légal ou festival, et non plus du jour naturel et artificiel. Le jour des Azymes, aux premières vêpres, c'est-à-dire, la veille du jour naturel, le jeudi soir, Jésus-Christ consomma l'Ancien Testament dans le sang de la nouvelle alliance. Où est le désaccord? Où est la contradiction? Est-ce que la veille du jour naturel ou artificiel de la fête de Pâque n'est pas le jeudi soir ? Est-ce que le jour festival des Azymes ou de Pâque, aux premières vêpres, n'est pas également le jeudi soir ? Saint Jean n'est nullement en contradiction avec saint Mathieu, saint Marc et saint Luc. L'Evangile n'est point un tissu de mensonges et d'impostures, l'Évangile porte dans ses flancs le souffle et la parole de Dieu, l'histoire du Verbe fait chair, le dépôt des vérités surnaturelles et de nos destinées supérieures ; la vérité et le mensonge ne s'y sont [point donné un rendez-vous, et, sous la plume des évangélistes, on sent l'inspiration divine.