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CHAPITRE VI

Dieu a institué des sacrements pour trois raisons : « la première se tire de la condition humaine, dont « le propre est d'arriver par les choses corporelles et « sensibles aux choses spirituelles et intelligibles. Or, (( c'est l'office de la divine Providence de pourvoir aux « besoins de chaque être, d'une manière analogue à (( sa condition. Aussi la sagesse divine, adoptant les (( moyens convenables, donne à l'homme les secours « dont il a besoin pour se sauver, sous certains signes « corporels et sensibles que nous appelons des sacrece ments.

« La seconde raison est prise dans l'état actuel de (( l'homme qui, par le péché, s'est rendu dépendant « des choses corporelles auxquelles il s'est attaché. « Or, le remède nécessaire à l'homme doit être appliqué « sur le siège du mal. Il convenait donc que Dieu « appliquât à l'homme le remède spirituel au moyen « des signes corporels, car s'il lui eût proposé les a choses spirituelles, dépouillées de leur grossière

l'eucharistie est un sacrement. 173

« écorce, son esprit adonné à la matière n'aurait pu tt les saisir.

« La troisième raison découle de la direction de « l'activité humaine qui se porte de préférence vers « les corps. Pour ne pas imposer à l'homme le dur a sacrifice de renoncer entièrement aux actes corpo- « rels, des exercices corporels lui ont été offerts dans « les sacrements, afin de lui faire contracter la salu- « taire habitude d'éviter les actes superstitieux qui « consistent dans le culte des démons, ou ceux qui « peuvent lui nuire d'une manière quelconque, et « qui sont des actions coupables en général *. »

Saint Augustin donne une quatrième raison : a II « est impossible, dit-il, de réunir les hommes sous « une même religion vraie ou fausse, s'ils ne sont « liés par quelques signes ou sacrements qui leur (( soient communs ^. »

Donc, la première raison de l'institution des sacrements « découle de la nature humaine, dont le propre (( est d'arriver par les choses corporelles et sensibles « aux choses spirituelles ou intelligibles. »

« Le sacrement, dit le catéchisme, est un signe sente sible, institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour « nous sanctifier. » Nous trouvons, dans cette définition la plus claire et la plus simple, les notions essentielles du sacrement.

Le sacrement, dans son acceptation la plus générale et en même temps la plus incomplète, est un signe, le signe d'une chose surnaturelle et inaccessible aux

» Somme iliéoL, 3 p., q. 61, a. 2.

2 Contre Famte, liv. XIX, c. u.

174 l'eucuaristie.

investigations de notre esprit. Ces quelques gouttes d'eau ou d'huile, en effet, ne nous disent rien, et si nous ne savions pas qu'elles sont destinées par Jésus- Christ à nous communiquer la vie même de Dieu, nous dirions avec la Samaritaine: « Où prendrez-vous « cette eau vive dont vous me parlez ? » Et Jésus- Christ lui répond : « Quiconque boit de l'eau de ce « puits aura encore soif, mais celui qui boit de l'eau <( que je lui donnerai n'aura plus soif éternellement, « et cette eau deviendra en lui une source jaillissante « jusqu'à la vie éternelle*. »

Le baptême est le signe de la sépulture et de la résurrection de Jésus-Christ. « Nous avons été enseve- « lis, avec lui, par le baptême pour mourir, afin que, « comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts « pour la gloire de son père, nous marchions aussi « dans une vie nouvelle. Car si nous sommes entés sur « lui par la ressemblance de la mort, nous y serons « aussi par la ressemblance de la résurrection^. »

L'urne du baptême n'est-elle pas un vrai tombeau ? Là, l'enfant meurt au péché, « sumus sepulti in mortein », et en mourant, il retrouve la vie, car si Jésus-Christ est mort et s'il est ressuscité, ceux qui se conforment à la vie du Sauveur doivent, comme lui, mourir et ressusciter, mourir à cet égoïsme originel qui s'attache à notre esprit et à nos os, et ressusciter à une vie supérieure, nouvelle.

Le mariage est le signe de l'alliance du Christ et de l'Eglise catholique. « Ils seront deux dans une seule

1 Saint Jean, ch. iv.

- Ép. aux Romains, ch. vi.

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« chair. Ce sacrement est grand, et je le dis, dans le (i. Christ et dans l'Eglise '. ■«

Union magnifique, amoureuse et indissoluble du Sauveur et de l'Église, que le frottement des siècles, des hérésies et des passions humaines ne peut user ! La vie de l'un se répand et s'écoule dans la vie de l'autre. « Ils ne seront plus deux, mais une seule «c chair ^ »• et le mariage est le signe sacré de cette noble et divine alliance. « C'est pourquoi l'homme a quittera son père et sa mère et s'attachera à son tt épouse, ils seront deux dans une seule chair ^. » Oui deux dans une même pensée et dans un même cœur, deux dans une même conversation et dans les mêmes intérêts, deux enfin dans une seule chair. « Et crunt duo in carne una. »

Le sacrement, ajoute le catéchisme, est un signe sensible, et un signe sensible qui nous mène à la connaissance des choses invisibles. Le sacrement est donc conforme à notre nature, puisque, faits d'âme et de corps, nous montons, sans cesse, du monde externe au monde invisible. Saint Paul nous l'affirme : « les tt perfections invisibles de Dieu, dit-il, sa puissance « et sa divinité sont devenues visibles par la connaisft sance que les créatures nous en donnent *. » Car un soleil de l'espace, une fleur, un lion qui secoue sa crinière, un char à la poitrine de feu, un brin d'herbe, nous dévoile les perfections infinies de Dieu.

1 Ép. aux Éphésiens, ch. v.

* Saint Mathieu, ch. xix.

3 Ép. aux Éphésiens, ch. v.

'■' Ép. aux Romains, ch. i.

La pensée de Thomme ne se condamne point à vivre dans les solitudes de rintelligence, ivre d'air, de chaleur et de lumière, elle ébranle les murs de sa prison et les renverse ; grêle ou puissante, savante ou informe, catholique ou libre penseuse, fière ou abjecte, elle part, et une vibration de l'air, un nerf électrique) un coup de pinceau, une harmonie, une image sensible, la porte au dehors. J'écoute, j'écoute saint Paul, saint Jean Ghrysostome, le Dante, Beethoven, et l'âme de ces génies, de ces saints et de ces artistes redit à mon âme sa pensée à travers les cordes frémissantes d'une lyre, dans un mouvement, dans une symphonie, la fougue et les émotions d'une parole.

Le cœur aime, c'est sa fonction, et l'amour quitte sa chaste et immatérielle demeure, prend un vêtement externe, et s'en vient vivre en plein soleil. Le cœur de l'homme s'ennuie, un jour ou l'autre, de sa solitude et de son égoïsme, et il se donne ; mais qu'il reste pur ou qu'il se déprave, il imprime ses bassesses ou sa virginité dans les siècles et les plis de son front ou dans la fraîcheur de ses lèvres et de sa vie ; qu'il aime son pays ou qu'il le trahisse, il incarne ses lâchetés ou ses héroïsmes dans les pages honteuses ou sublimes et émues de l'histoire.

La grâce de Dieu, substance invisible, fait son habitation de notre âme, de nos rêves, de notre vie, de notre être ; vivante, lumineuse et persuasive comme une mystérieuse effusion de la nature divine, elle nous pénètre, nous échauffe et nous transforme, et les lèvres de nos saints, le sourire pur d'une vierge, le sang de nos martyrs, la parole libre et intrépide de

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l'apôtre, les dévouements et les sueurs de la vie chrétienne se manifestent au dehors. « Quand vous serez « livrés pour moi, disait le Sauveur, ne pensez pas fl d'avance au langage que vous tiendrez, car la parole « vous sera donnée en cette heure-là ; ce n'est pas « vous qui parlerez, mais l'esprit de mon père qui fl parlera en vous'. »

Nos sacrements loin de heurter la nature de l'homme, s'harmonisent admirablement avec elle.

Enfin, dit le catéchisme, le sacrement est un signe sensible institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour nous sanctifier.

Les sacrements, sont les instruments de la grâce ; or l'instrument, dit saint Thomas d'Aquin, tire sa force de l'agent principal. L'agent principal n'est ni le prêtre, ni le fidèle, mais Dieu. « Parce que la force du « sacrement vient de Dieu seul, nous en concluons « que Dieu seul est l'auteur des sacrements^. »

L'Eucharistie est un sacrement , c'est-à-dire le signe sensible d'une chose sacrée, le signe sensible d'une manducation surnaturelle. Et pourquoi s'étonner de ce mystère ? Est-ce que les lèvres de l'homme, une vibration de l'air, un geste de la main, le sang de nos veines et le levier ne sont pas des sacrements ? Est-ce qu'il n'y a pas un pain de notre vie physique ? Et vous voudriez que Dieu qui a fait l'homme et connaît mieux que qui que ce soit le chemin de son âme, vous voudriez que Dieu, arrêté par la science, une poussière, de la chair et du sang, ne puisse pas

1 Saiat Mathieu, ch. x.

2 Somme théoL, 3 p., q. 64, a. 2.

opérer cette amoureuse et substantielle rencontre?

L'Eucharistie est un mystère hardi, plein de puissance et de tendresse, cela est incontestable, mais que m'importe ! J'entends ces paroles de Jésus-Christ : « Ceci est mon corps ; ceci est mon sang, » et je mange et j'adore la chair de mon Sauveur, je bois et j'adore son sang, et mon être s'engraisse de sa divinité; car si une mère peut porter son fils dans ses entrailles et le nourrir encore de sa substance, après l'avoir mis au monde, il n'est pas impossible à Dieu d'avoir la même puissance dans la même tendresse, et de renouveler entre nous et lui les miracles de la maternité ».

Il suit de là que l'Eucharistie n'est pas le corps, le sang et la divinité de Jésus-Christ, Jésus-Christ étant invisible, impalpable, mais le corps, le sang et la divinité de Jésus-Christ cachés sous les apparences du pain et du vin. « Le pain que je vous donnerai, disait « le Sauveur aux Juifs, est ma chair. Panis quem ego « dabo caro mea est ^. »

L'Eucharistie signifie la passion de Jésus-Christ, car le Sauveur prend un peu de pain, le bénit, le rompt et le donne à ses apôtres, disant : « Ceci est mon « corps, prenez et mangez » Semblablement, il prend le calice, le bénit, le donne à ses apôtres, disant : « Pre- « nez et buvez, ceci est mon sang, le sang du nouveau « testament qui sera répandu en rémission pour « plusieurs 3.» Et il n'y a plus de pain, il n'y a plus de

1 Le P. Lacordaire, 75° conférence.

^ Saint Jean, ch. vi.

* !'<-• ép. aux Corinthiens, cli. xi.

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vin, c'est la chair, c'est le sang du Christ ; oui, car nos églises ne sont point des monuments froids et nus comme un temple protestant ; nos autels ne sont point de la pierre ni du marbre, et rien de plus ; nos prêtres catholiques ne sont point des hommes vulgaires, mais Jésus-Christ remplit nos tabernacles de sa présence réelle, substantielle et personnelle, il meurt entre les mains du prêtre d'une mort mystique, et les paroles consécratives sont le glaive qui sépare mystiquement le corps du sang du Sauveur.

« Faites ceci en mémoire de moi. Toutes les fois « que vous mangerez ce pain, que vous boirez ce sang, « vous annoncerez la mort du Christ jusqu'à ce qu'il « vienne *. »

Ces paroles assurent la perpétuité du sacrifice, car toutes les fois que les apôtres prendront du pain et du vin, disant : « Ceci est mon corps ; ceci est mon « sang, » ce sera le corps, ce sera le sang de Jésus- Christ ; et les apôtres reliés à un chef unique, devenant la souche de l'épiscopat et du sacerdoce catholiques^ les évêques et les prêtres recevront d'eux la même puissance, et si, jusqu'à la consommation des siècles, le sacerdoce catholique possède encore unu pierre ou un tronc d'arbre, un peu de froment, une coupe d'or ou une coupe de bois, il annoncera de la sorte Ja mort du Christ jusqu'à ce qu'il vienne. « Mortem Domini annuniiabUis donec vcniat. »

L'Eucharistie signifie et contient Jésus-Christ luimême, la source et la plénitude « de la grâce et de la

1 I" ép. aux Coriuthiens, ch. xi.

vérité ». Saint Jean le nomme ainsi : « Plénum graticB et verUatis ^» Ces quelques gouttes d'eau, coulant sur notre tête, au nom du Père, du Fils, et de l'Esprit-Saint, sont toujours quelques gouttes d'eau. Ces quelques gouttes d'huile, répandues sur notre front à travers un signe de croix, restent toujours quelques gouttes d'huile ; mais ici, il n'y a plus de pain, il n'y a plus de vin, c'est la chair, c'est le sang de Jésus-Christ, et la chair et le sang du Christ, mystérieusement unis au verbe de Dieu et divinisés, produisent les mêmes effets que le verbe de Dieu luimême. « De même, dit saint Cyrille, que si vous « versez du miel dans un liquide, ce liquide prend « et conserve la saveur et les propriétés du miel : de « même la chair de Jésus-Christ, étant unie au verbe de 0 Dieu, en possède la puissance et en devient l'ins- « trument *. »

L'Eucharistie est donc le sacrement par excellence : trois choses, dit saint Thomas d'Aquin, le prouvent : « d'abord ce qu'il contient : le sacrement de l'Eucha- (( ristie contient Jésus-Christ lui-même substantielle- « ment, et les autres sacrements ne contiennent « qu'une vertu instrumentale qui découle par voie « de participation de Jésus-Christ en eux. Or ce qui « existe par sa propre essence est toujours supérieur « à ce qui n'existe que par participation ^. »

Nous ne vivons en ce monde que de sacrements, et de sacrements qui soutiennent et réparent notre vie.

1 Saint Jean, ch. i.

* De Grenade. Sixième sermon sur V Eucharistie.

' Somme tliéol., 3 p., q. 65, a. 3.

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Que le bachelier remue des chiflres, le savant des questions ; que le soldat attache un chiffon au bout d'une pique, ces chiffres, ces questions, ce chiflbn ne sont que des sacrements ou des instruments, le sacrement et l'instrument ne sont pas autre chose que l'organisme visible d'une substance invisible. N'est-ce pas un sacrement qui porte au delà de nos frontières, avec la rapidité de ses pieds de feu, nos haines, nos luttes et nos guerres intestines ? N'est-ce pas un sacrement qui reçoit, par l'intermédiaire de nos bras et de nos muscles, les ordres de notre volonté et remue les montagnes ? N'est-ce pas un sacrement qui porte la parole de l'homme, sème dans les esprits des germes, des idées, des haines, des amours, et fait éclore un monde nouveau ? N'est-ce pas un sacrement qui nous fait vivre de ce qu'il y a de plus grossier et de plus vil ? Et nous ne pourrions pas nous nourrir de Dieu, par l'intermédiaire de quelques sacrements ? Quoi ! Dieu est-il moins puissant et plus petit que l'homme?

« Rien ne s'oppose, dit le docteur angéhque, à ce a qu'une vertu spirituelle soit contenue dans un « organisme corporel comme dans un instrument, « c'est-à-dire que le corps puisse recevoir d'une « substance spirituelle, une impulsion capable d'o- « pérer un effet spirituel absolument comme la pa- « rôle, quoique sensible, par là même qu'elle pro- « cède d'une conception de l'esprit, a en elle une « certaine force spirituelle capable d'éveiller l'in- « telligence de l'homme. La grâce de Dieu est de « la même manière dans les sacrements , puisque

« Dieu les a destinés à produire un effet spirituel *. » L'Eucharistie devient, sans doute, par le fait de son institution divine, le canal régulier de la grâce ; de plus, elle contient Jésus-Christ lui-même, la source de toute grâce, de toute effusion divine. « Je suis le « pain de vie, disait le Sauveur aux Juifs, vos pères « ont mangé la manne du désert et sont morts. Voici « le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui

« le mange ne meure point Si vous ne mangez

« point la chair du fils de Ihomme, si vous ne buvez « point son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie « éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour, car « ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang « est vraiment un breuvage. Qui mange ma chair et « boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. « Gomme est vivant mon père qui m'a envoyé, et que « moi, je vis dans le père, celui qui me mange vivra « aussi par moi "^ »

Jésus-Christ se fait donc lui-même notre nourriture et notre vie. En effet, nous naissons de Dieu à une vie nouvelle, et cela se fait par l'eau et par le Saint- Esprit. « Nisi quis rcnatus f'uerit ex aqua et Spiritu « sajicto noji pr>test hUrotre in regnum Dei^. » Et la génération amène la communication de la nature, de la vie du père, car engendrer, c'est tirer un être de soi, de sa substance ; dès lors, nés d'Adam, l'homme terrestre, nous portons dans notre âme et dans nos

1 Somme IhéoL, 3 p., q. 02, a. 4.

2 Saint Jean, ch. vi.

8 Saint Jean, ch. m.

L^EUCHARISTIE lîST UN SACREMENT. 183

membres l'image et les stigmates de cette naissance ; nés de Jésus-Christ, sortis mystérieusement de ses flancs, notre naissance s'élève avec le principe de notre vie, et nous portons dans notre être l'image et la nature de l'homme céleste. « Jgitur, sicut portavimits « imaginem ierreni, porlemus et imaginem cœlestis\» Puis, le père heureux de voir ses enfants se multiplier autour de lui et croître comme des jeunes oliviers les nourrit, comme il peut, de ses sueurs, de son sang et de sa substance.

Nés de Dieu, Dieu, mieux que l'homme, va trouver dans la puissance de sa tendresse, le moyen de nourrir ses enfants de sa propre substance, de sa propre vie ; car nous ne pouvons pas, nous, les fils de ses divines entrailles, déserter la maison paternelle et mendier sur tous les chemins le pain de notre vie mystique. Nous ne pouvons pas heurter, d'une main vagabonde et inquiète, à la porte du riche, du prince ou du savant ; ah ! la terre n'est pas assez digne, la science n'est pas assez pure, la substance la plus immatérielle de l'homme n'est pas assez virginale. Nous ne pouvons pas nous asseoir, comme des mendiants de la rue, sur les marches de nos églises, encore émus des eaux de noire baptême et sans autre aliment que cet invisible épanchement de la grâce. Nés à une vie nouvelle par le baptême, confirmés dans cette vie par un autre sacrement, constitués par la grâce de Dieu dans ce que nous sommes, a gratia Dei siim-id quod « sum 2 », le Christ doit donc encore nous nourrir de

1 I" ép. aux Corinthiens, ch. xv.

2 Ibid.

184 L*EUCHARIST1E.

sa divinité et de sa chair, et devenir le foyer de notre vie surnaturelle, comme la terre est le foyer de notre vie physique. Un père ne délaisse pas ses enfants, insouciant de leurs vêtements, de leur abri et de leur nourriture. Nous vivons supérieurement comme nous vivons de nos membres, et encore que vous, rationalistes, vous ne sentiez point cette vie, elle n'en existe pas moins, et cette vie, comme la vie de notre corps, réclame un foyer où elle va s'alimenter et se perpétuer, et depuis des siècles nous vivons de la chair du Sauveur, de son sang, de son âme et de sa divinité : banquet permanent, l'humanité y est convoquée, et chaque jour, elle accourt y retremper ses forces morales. Oh ! oui, je vous le dis, l'Eucharistie seule possède cette donation complète de l'homme-Dieu.

<i Si quelqu'un affirme, dit le concile de Trente, « que les sacrements sont égaux, qu'il n'y a aucune « raison pour que l'un soit supérieur à l'autre, qu'il « soit ana thème *. »

L'ordre respectif et le rite des sacrements prouvent encore l'excellence de l'Eucharistie, mais nous étudierons cette question dans un chapitre spécial.

Enfin l'Eucharistie signifie l'immortalité à laquelle elle nous conduit, puisque la grâce, selon l'apôtre, n'est pas autre chose que la vie éternelle, mais dans son germe, dans son inchoation. « Gralia Dei vita xterna ^. » Dès lors, investis par l'Eucharistie de ce droit à la vie éternelle, nous pouvons le revendiquer.

1 Sess. 7, c. iir.

2 Ép. aux Romains, ch. vi.

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Que l'âme qui est immortelle arrive à cette gloire, je le comprends sans peine, mais le corps, cette vile et informe matière, peut-il espérer à la vie éternelle ? oui, bien sûr, car l'homme est un sublime et mystérieux composé de deux substances. L'âme n'y est point seule, mais l'âme se donne au corps, lui communique son être, sa vie, le forme et le vivifie, et l'homme naît de l'union intime et substantielle de ces deux éléments incomplets.

L'âme, évidemment, a besoin du corps qu'elle meut; elle vit de moitié avec lui. Voyez donc ! l'âme fouille les entrailles de la terre, et nous dit d'un peuple qui n'est plus, son nom, sa gloire et son berceau ; elle prend une fleur et l'analyse, un soleil qui se balance dans l'immensité et le pèse ; elle met en pièces un système et en bâtit un autre; elle contemple l'infini dans ses œuvres et l'adore ; elle accomplit le bien ou elle fait le mal, et partout, dans les arts, dans les sciences, dans la vie pratique, l'âme associe le corps aux actes de sa vie.

La grâce qui découle du sacrement de l'Eucharistie s'empare de l'âme, de ses facultés, de ses mœurs et rejaillit, des profondeurs intimes de l'âme, sur le corps, et le corps, selon l'expression de l'apôtre, se revêt de Jésus-Christ et le glorifie. « Glorificate et « portafe Deum in corpore vestro ^ » « Si le corps, « dit saint Thomas d'Aquin, n'est pas le sujet immé- « diat de la grâce, les effets de la grâce n'en refluent « pas moins de l'âme sur le corps, car dans la vie

1 I'"o ép. aux Corinthiens, ch. vr.

« présente, nos membres sont des membres de la « justice de Dieu *, et dans la vie future, nos corps parte tageront la gloire de l'âme et son incorruptibilité^. »

Il y a donc trois catégories de gens bien distinctes : il y a des gens qui ne vivent que par la tête ; dévorés d'orgueil et d'ambition, volontiers ils rêvent de prendre la place de Dieu ; savants, ils ne voient rien audessus d'un chiffre, d'un laboratoire et d'un problème ; princes, ils spolient les petits États et les dévorent comme on dévore une bouchée de pain ; hommes vulgaires, ils s'ennuient de n'être encore rien, et, comme des voleurs au détour d'un chemin, ils se jettent à la gorge d'une nation affolée de peur et de désastres.

Il y a des gens qui ne vivent que par le ventre. « Quorum Deus venter est ^. » Ceux-là se vautrent du matin au soir dans le cloaque d'un matérialisme infect, sans élévation d'idée, sans culte de l'idéal et sans vertus.

Et il y a des gens qui vivent d'une vie supérieure et surnaturelle, de la vie de la grâce. Saint Jean, du reste, détermine ces trois races d'hommes. « Jésus- « Christ a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouci voir d'être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient, « qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de « la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de « Dieu ^. » Et une vie ne domine les autres vies qu'à

' Ép. aux Romains, ch. vi.

^ Somme théoL, 3 p., q. 79, a. 1.

3 Ép. aux Philippiens, ch. u(.

* Saint Jean, ch. i.

l'eucharistie est un sacrement. 187

la condition de les assujettir et de les diminuer ; maîtresse de 1 homme, elle devient le rendez-vous de ses facultés, de ses préoccupations et de ses actes. Est-ce que la vie du ventre ne dévore pas l'homme supérieur, la trempe de sa virilité et la fraîcheur de son front et de sa liberté morale ? Est-ce que l'âme, victorieuse dans la lutte, ne met pas le corps à sa place? Jésus-Christ dit au monde : « Je suis le pain de la « vie. — Celui qui mange ce pain vivra éternelle- « ment *. » Jésus-Christ nourrit donc notre âme de sa substance. Devenu par l'Eucharistie notre vie principale, le centre de nos facultés, de nos rêves et de nos forces, il se répand dans les membres de notre corps, le châtie et le diminue, et, à mesure que la chair corrompue s'amoindrit, cette vie supérieure et divine, Jésus-Christ lui-même, se développe dans notre âme et dans notre corps, et nous pouvons dire avec saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, mais Jésusa Christ qui vit en moi ^. » Le corps est de moitié dans cette vie, et si les beautés de la terre troublent encore nos yeux et notre imagination, comme saint Jérôme nous ramasserons à nos pieds un caillou, et nous déchirerons ces membres indomptés. Après cela, le corps ne ressusciterait pas à la gloire ! lui, ce compagnon de l'âme, mutilé sur mille champs de bataille, car la vie de l'homme, Job l'a dit depuis des années, est une milice, un combat, un vrai champ de bataille : « Militia est vita hominis su/er terram ^ », lui, qui a

1 Saint Jean, ch. vi.

* Ép. aux Galates, ch. ii.

'^ Job, ch. vu.

pleuré aux pieds du Sauveur, les pressant de ses lèvres émues, les mouillant de ses sanglots et de ses larmes ; lui, qui s'est dépouillé généreusement d'un avenir, d'un nom, d'une gloire, pour se faire petit comme son maître ; lui, qui s'humilie tous les jours jusqu'à laver la peau des lépreux ; lui, qui chaque matin, mange la chair du Sauveur ! mais la vie jaillit, comme d'une source, de cette chair unie au verbe do Dieu, et la mort elle-même, cette triomphatrice impitoyable de l'humanité, s'est avouée impuissante et vaincue; et le corps, lui, qui se nourrit sans cesse de cette chair et de cette divinité ne ressusciterait pas ! lui, le vaincu de la mort sur cette terre, il ne serait pas un jour son vainqueur? Mais la chair du Sauveur a jeté dans notre âme et dans notre corps les semences de la vie éternelle, et qu'importe que ce corps ne soit qu'une vile poussière ! 11 est le compagnon de l'âme, et à la dernière heure, il lui donne à regret son dernier soupir et son dernier embrassement ; il est le compagnon de l'âme, et comme elle, il a reçu, à sa façon, les attouchements sublimes du Christ, les effusions de sa grâce et le contact de sa chair et de sa divinité. « Et de même, dit saint Irénée, que le cep « de vigne, caché en terre, fructifie dans son temps, « que le grain de blé confié au sol se dissout, puis « reparaît et se multiplie, et qu'enfin ces éléments « destinés à l'usage de l'homme, dans le dessein de « la sagesse divine, deviennent, par la vertu de la « parole de Dieu, l'Eucharistie, c'est-à-dire le corps « et le sang du Christ : ainsi nos corps, nourris par « lEucharistie, sont placés dans le sein de la terre

l'eucharistie est un sacrement. 1S9

<( où ils se décomposent, pour ressusciter dans leur « temps et glorifier le Père par cette vie nouvelle « qu'ils reçoivent du Fils *. »

La seconde raison de l'institution des sacrements « est prise dans l'état actuel de l'homme qui, par le « péché, s'est rendu dépendant des choses corporelles « auxquelles il s'est attaché. Or le remède, nécessaire « h l'homme, doit être appliqué sur le siège du mal. « Il convenait donc que Dieu appliquât à l'homme le « remède spirituel au moyen des signes corporels, car « s'il lui eût proposé les choses spirituelles toutes nues, « son esprit adonné à la matière n'aurait pu les saisir. »

L'homme tombe, dès le commencement, sous le despotisme d'un double égoïsme, l'égoïsme de l'esprit et l'égoïsme de la chair, et ces deux formes de l'orgueil dévorent le monde depuis la chute de l'Éden. Pris de folie , des hommes regardent Dieu et se disent : « Je monterai sur les hauteurs des nuages et « je lui serai semblable ^ », et ils ne tardent pas à s'évanouir dans leurs pensées. L'homme, une fois son esprit perdu dans ces rêves, ne sait plus contenir la partie inférieure de son être ; ivre de lui-même, il écoute la voix molle et perfide de la tentation, et s'en va au hasard des convoitises de sa chair. « Car Dieu, « dit saint Paul, lâche la bride aux désirs corrompus « de leur cœur, en sorte qu'ils déshonorent eux- « mêmes leur corps ^. » Voilà l'homme, voilà le monde depuis que l'Éden n'est plus.

* Liv. V. Cont7'e les hérésies.

2 Isaie, ch. xiv.

8 Ép. aux Romains, ch. i.

Dieu humilie, d'un seul coup, dans le sacrement de l'Eucharistie, notre esprit et notre corps ; notre esprit, en le rivant h un mystère ; notre corps lui-même, en n'acceptant d'aucune façon le témoignage de ses sens, car nos yeux et nos mains voient et touchent le pain et le vin, et en réalité il n'y a ni pain, ni vin, l'esprit et le corps s'humilient devant l'obscurité de ce mystère.

L'esprit de l'homme avait rêvé l'être de Dieu, et malgré sa taille, il ne sera jamais qu'un atome, moins qu'un atome devant Dieu. Il avait rêvé la science de Dieu, a la science du bien et du mal », et il ne fera jamais deux pas sans rencontrer un abîme : un grain de poussière le confondra. Il avait rêvé la souveraineté de Dieu, et il sera l'esclave d'un siècle, d'un homme, d'une passion, de la chaleur, de la pluie, de viles herbes et de la lumière, petit et humilié, en dépit de son génie et de ses découvertes, il rencontrera partout l'incompréhensible.

Est-ce que cette humiliation mystérieuse dégrade l'homme? Le croyez vous? oh! non, bien sûr non. La foi catholique n'est point une mutilation de l'intelligence humaine. Elle l'humilie en présence de ce mystère de l'amour de Dieu, c'est vrai, mais l'intelligence trouve, dans cette humiliation, une vraie et sublime élévation, car ce qui est inférieur reçoit sa croissance, sa forme et son agrandissement de ce qui est supérieur. « Seigneur, s'écrie saint Augustin, vous a avez fait deux choses, l'une proche du néant, l'autre « proche de vous, la matière et l'esprit pur. Duo fe- « cisti, Démine, unum prope nihil, scilicet materiam

l'eucharistie est un sacrement. 191

ce primam, alterum prope te, scilicet angelum. »

Est-ce que le corps , relégué aux frontières du néant, ne monte et ne s'ennoblit pas sous le gouvernement et l'action de l'esprit ? Est-ce que la terre, cette vile matière qui s'engraisse de notre substance, ne s'élève pas sous notre contact? Dépositaire de nos souvenirs, de nos rêves, de nos sueurs, des os de nos pères, du sang de nos martyrs, elle n'est plus cette terre vulgaire que nous foulons d'un pied insouciant, elle est devenue quelque chose de nous-mêmes.

Ainsi en est-il de l'intelligence humaine et de la foi catholique.

a Dieu, dit Ezéchiel, mit la main sur moi, et me « jeta dans un champ rempli d'os desséchés, et après « qu'il m'eût conduit tout autour de ce champ, il me « dit : lils de l'homme, ces os revivront-ils ? le pen- « ses-tu ? Je lui dis : Seigneur, vous le savez ! Il me « dit : prophétise à ces os, et dis-leur : os arides, « écoutez la parole de Dieu.... Et voilà un bruit, un a ébranlement, les os se rapprochent des os, chacun « se rencontre à sa jointure, et je vis les nerfs et les « chairs qui montaient, et la peau qui s'étendait sur « eux : cependant l'esprit n'y était pas. »

Je reconnais, dans ces os arides, l'homme couché dans les investigations égoïstes et solitaires de son intelligence. C'est vraiment le cham() de la mort dont parle le prophète, La puissance de la raison, des doutes, un système, une académie, des laboratoires, les conquêtes et les progrès de la science, des écoles

où il se fait du bruit, des lambeaux de vérité tout

cet organisme, fait d'os, de nerfs, de chair et de peau,

aspire à la vie, et si l'esprit n'entre point dans ce cadavre, l'homme ne vivra pas supérieurement.

Alors Dieu, continue le prophète, me dit : « Pro- « phétise à l'esprit : Voici ce que dit le Seigneur : « esprit, viens des quatre vents, et souffle sur ces « morts et qu'ils revivent.... Je prophétisai, et en « même temps l'esprit entra dans ces os et ils furent « vivants *. »

Quand la foi catholique s'empare de l'homme, elle l'appuie sur la puissance de la parole et de la vie de Dieu, et l'homme, grandi au-dessus de lui-môme, ne déchire pas sans doute les voiles de ce mystère; humble et résigné, il sait qu'il ne le comprendra jamais. Tello est la volonté de Dieu, telle est la loi de sa nature finie, mais il s'écrie avec un divin aplomb : « Oui, je crois à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie ; oui, je mange vraiment la chair, je bois réellement le sang du Christ ; oui, le corps du Christ est dans l'Eucharistie d'une façon invisible et incorporelle, à la manière des esprits; oui, Jésus-Christ, en dépit des lois de l'étendue, du temps et de l'espace, multiplie sa présence réelle et nourrit, à la même heure, des milliers d'hommes, sans que sa chair sacrée s'amoindrisse ; oui, la substance du pain et la substance du vin ne sont plus, mais les accidents demeurent, et je crois à la réalité de ce mystère, parce que je crois à la parole de Dieu. Credo. »

Chaque être, en effet, a sa parole, et la parole engendre une certitude dans l'intelligence de celui qui

> Ezéchiel, ch. xxxvii.

l'eucharistie est un sacrement. 193

la reçoit ; telle est la plante, tel est l'homme, tel est l'ange. Je monte encore et j'aborde aux rivages de l'essence divine. 0 parole, toi que les patriarches ont attendue, toi qui commandes à ma raison, d'oii vienstu ? Es-tu la fille de quelque prophète ou de quelque roi? Ecoutez, écoutez sa réponse : « Je suis sortie, « dit-elle, du sein de mon pè^e^ t> Au commencement, Dieu engendra le verbe et lui communiqua toute sa substance, toute sa vie, « et le verbe était Dieu. Et « Deus erat verbum ^. » Et qui donc aurait l'audace d'écourter cette parole substantielle de Dieu ? Pourtant un jour, impatiente, à l'arrivée des temps, a elle « sortit du sein de son père, et elle vint en ce monde. « Exivi a patrc mco, et veni in viundv.m. » Onl'a vue, cette parole, bafouée par la populace, haïe des Juifs, des déchirures au corps, les os brisés et la peau vieillie. « Vctustam fecit pelleni meam et carncm meam^ (( et contrivit ossa mea ^. » Un proconsul romain la montrait avec mépris à la foule, disant : « Voilà « l'homme. Ecce homo. » Oui, cette parole dont le souffle inclinait les ombrages frais de l'Éden, cette parole que David chantait sur la harpe, je la reconnais, c'est bien la parole, le verbe de Dieu dans son abréviation, a Verbum abreviatum. » Mais ne vous y trompez pas ! cette parole, ce verbe est né de Dieu, et Dieu lui a dit de toute éternité : « Tu es mon fils, je t'ai engendré. » Cette parole, ce verbe abrégé a dit, un jour, aux mondes de l'immensité : « Partez », et

1 Saint Jean, ch. xvi.

» Saint Jean, ch. i.

' Jérémie, ch. m.

ils sont partis ; en route, et depuis des siècles, ils ne se sont jamais jetés les uns sur les autres. Cette parole, ce verbe abrégé donnait, il y a dix-huit siècles, la vie aux aveugles, l'ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts : celle parole, ce verbe, abrégé dans sa chair, est vraiment le fils d'une vierge immaculée et le fils de Dieu,

Or la foi catholique, au dire de l'apôtre, fait entrer Dieu dans l'intelligence de l'homme, et mieux qu'un bras vigoureux, mieux que le génie le plus hardi, elle nous conduit dans les régions inexplorées du mystère. Oui, il y a dans la foi catholique une action de Dieu sur nous, une application de sa force, de sa nature, de sa parole. « Et per hscc efficiamini divinœ « consortes naturœ K »

Faits d'âme et de corps, nous possédons une nature spirituelle, et cette nature spirituelle, conçue en général, se nomme l'âme. L'âme n'est pas froide et inerte comme un cadavre, elle agit, et deux grandes opérations immanentes s'échappent, comme deux fleuves, de ses entrailles, l'intelligence et la volonté.

La grâce de Dieu meut et vivifie notre âme, et la grâce de Dieu, considérée dans sa notion la plus universelle, relient ce nom, mais quand elle meut et illumine l'inlelligence elle se nomme la foi, quand elle pénètre et transfigure la volonté elle s'appelle la charité. La foi n'est évidemment pas autre chose que la grâce, c'est-à-dire une participation à la nature divine, mais la grâce opérant sous un certain modo

1 l'L' ép. de 5.imt Pierre, ch. i.

l'eucharistie est un sacrement. 195

de perfection. Est-ce que la toi catholique n'illumine pas notre esprit, et ne le rend pas capable de croire ce qu'il ne voit pas ? Est-ce que la foi catholique ne nous admet pas au partage de la nature et de la vie de Dieu ? Et Dieu « est la lumière, et en lui il n'y a « point de ténèbres. Deus lux est, et tenehrx in eo « non sunt ullx ^ » Oh ! nous marchons sous sa main d'un pas sûr, gravissant ces sentiers, ces collines et ces montagnes que la raison ne connaît point par elle-même, car la raison est limitée par tous les bouts, et quand le soleil de la justice ne l'éclairé point, elle erre dans les ténèbres et les erreurs, loin de la vérité : « Erravimus a via veritatis, sol juslitiœ non illuxit (( nohis ^. »

Assurément, la peur nous prend parfois à la vue de ces rochers et de ces précipices, le froid saisit nos os et la défaillance monte à notre âme, mais Dieu « arec rive au secours de notre infirmité. Ipse spiritvs « adjuvat infirmitateni nostrain^. » Et nous grandissons sous le mouvement de cette force, de cette lumière divine, atteints dans le fond de notre être, vivifiés dans nos facultés, c'est la sève de la vigne qui se répand dans chacune de ses branches. C'est pourquoi l'homme trouve dans la grâce le principe de sa foi catholique et tire de ses entrailles ce cri ému: « Je crois, credo .» Oui, l'homme croit, et sous l'impulsion libre et surnaturelle de Dieu lui-même ; oui, l'homme croit, non plus à des vérités vulgaires et

' Saint Jean, ch. i.

2 Livre de la sagesse, ch. v.

3 Ép. aux Romains, cli, vui.

enfouies dans le sein de la nature, mais à des vérités inaccessibles à la raison ; oui, l'homme croit, non plus sur le témoignage d'une parole humaine, mais sur l'autorité d'une parole divine, puisant en elle une certitude impérissable, de sublimes clartés et l'énergie surnaturelle de la confession et du martyre.

Ce n'est pas tout : Dieu veut que l'homme retrouve la vie là môme où il avait puisé la mort. L'homme vit surtout par le corps, sans pouvoir jamais s'en séparer, cette séparation lui serait trop sensible et trop dure; Dieu le sait, et plein de respect pour sa nature, voulant néanmoins lui infliger une humiliation bienfaitrice, sa puissance se joue des obstacles, et il trouve le moyen de vivifier l'humanité, de la nourrir de sa substance divine sous une forme sensible. L'hu manité périt à table aux noces de sa chair, et voilà qu'elle retrouve la vie dans un banquet mystérieux. L'humanité, séduite par la beauté d'un fruit, le prend, le mange et meurt. « La femme, dit la Genèse, vit « que l'arbre était bon à manger et beau à voir, d'une a suave apparence; ayant pris de son fruit, elle en a mangea^ », et voilà qu'elle mange la chair du Christ et vit. Oui, la vie revient d'où est sortie la mort. « En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez a la chair du fils de l'homme, et si vous ne buvez pas « son sang, vous n'aurez point la vie en vous ^. »

L homme ne pouvait pas se séparer de la matière, je le comprends, l'homme tient à elle par son corps ; devenue sa confidente, sa passion et la moitié de sa

* Genèse, ch. m.

2 Saint Jean, ch. vi.

l'eucharistie est un sacrement. 197

vie, il lui confie ses rêves, ses amours, les sueurs de son front et de ses bras, et en échange de sa substance la matière lui ouvre son sein, et comme une mère, elle le nourrit de ses plantes, de ses herbes et de sa graisse. Dieu, voyant cela, s'est dit: « L'homme « aime avec passion ce qui est de la terre, eh bien ! « ce qui est de la terre me couvrira, je viendrai, et « 1 homme se nourrira, sous les voiles d'un peu de (( pain, de ma substance, de ma vie, de ma chair, de (( mon âme et de mon Verbe. » De fait, depuis des siècles, l'humanité mange ce pain mystique de sa subsistance et elle vit.

Gomment, d'ailleurs, voulez-vous que Dieu abaisse les voiles et se montre à l'homme tel qu'il est ? Mais qui donc pourrait contempler la face lumineuse de Dieu ? L'homme a des yeux débiles, incapables de fixer le soleil et il verrait Dieu dans la nudité de son être et de sa splendeur ! c'est impossible. L'homme n'est qu'un homme, et des abîmes infranchissables le séparent de Dieu. C'est pourquoi Dieu a caché les splendeurs de sa divinité, de sa chair et de son sang sous les voiles du pain et du vin.

Ainsi se trouve expliquée la troisième raison de l'institution des ?acreraents.

Saint Augustin donne une quatrième raison : « Il « est impossible, dit-il, de réunir les hommes sous « une même religion, vraie ou fausse, s'ils ne sont pas « liés par quelques signes sensibles ou sacrements « qui leur soient communs. »

Tout corps est un et multiple ; multiple, c'est-àdire composé d'éléments divers ; un, car tous ces

éléments, dont un corps se compose, se tiennent, se pénètrent mutuellement et se ramènent à une seule vie. La multiplicité, sans l'unité, ne serait qu'un monstrueux ou monotone assemblage de parties complètement isolées, sans lien et sans harmonie. Nous sommes devenus les membres d'un même corps, qui est le corps de Jésus-Christ : « Multiunum corpus « .sinnns in Christ o * », les branches d'une même vigne : « Ego sum vitis, vos palviites ^. » Ce corps du Christ n'est-il qu'un assemblage de deux cent cinquante millions d'individus, jetés comme des grainsde poussière, les uns à côté des autres, par le hasard d'une doctrine ou d'un despotisme quelconque ? Chaque membre, cant>onné dans son égoïsme et son isolement, doit-il se suffire à lui-même, ne vivant que de lui et pour lui ? non évidemment. Ces membres, malgré des inégalités de forme, d'influence, de force, de fonctions, se trouvent reliés ensemble par une même vie, par une même sève ; une vie qui s'échappe de la source et passe, au moyen de quelques sacrements, dans tous les membres, une sève qui vient du tronc et s'en va dans les branches, « Je suis la vigne, a dit le Sauveur, et vous êtes les sarments. Qui de- « meure en moi, et moi en lui, il portera beaucoup «. de fruit, parce que sans moi vous ne pouvez rien « faire. Qui ne demeure pas en moi, il sera jeté deft hors comme le sarment, il séchera et on le ramasa sera pour le jeter au feu 3. »

1 Ép. aux Romains, ch. xii.

2 Saint Jean, ch. xv.

3 Ibid.

l'eucdaristie est un sacrement. 199

Un corps naît, il se forme, il se développe, les tissus, les nerfs, les appareils, les organes et les fonctions apparaissent et grandissent ; les membres prennent de la force et se constituent, cependant le corps est un. Les membres agissent les uns sur les autres, chacun selon ses forces et ses fonctions, avec une magnifique harmonie, avec une mutuelle dépendance. Les yeux, au sommet, découvrent les précipices et admirent les splendeurs de la nature ; les mains touchent et palpent, les pieds, au bas, rampent à terre et portent le corps. Chaque membre a sa place, son influence, son opération, et tous les membres ne sont qu'un même corps, vivant de la môme vie, de la même sève : « car, comme notre a corps n'étant qu'un, est composé de plusieurs « membres, et qu'encore qu'il y ait plusieurs membres, « ils ne font ious néanmoins qu'un même corps, il en M est de même de Jésus-Christ. Nous avons tous été « baptisés, en effet, dans le même esprit, pour n'être « tous ensemble qu'un même corps, soit Juifs ou « Gentils, soit esclaves ou libres ; et nous avons été « tous abreuvés d'un même esprit. Aussi le corps « n'est pas un seul membre, mais plusieurs. Si le pied « disait: puisque je ne suis pas la main, je ne suis « pas du corps ; ne serait-il point du corps ? Et si « l'oreille disait : puisque je ne suis pas œil, je ne suis « pas du corps: ne serait-elle point du corps ? Si tout « le corps était œil, où serait l'ouïe ? Et si tout le corps « était l'ouïe, où serait l'odorat? Mais Dieu a mis dans « le corps plusieurs membres, et il les y a placés « comme il lui a plu : que si tous les membres n'étaient

« qu'un seul membre, où serait le corps ? Mais il y a « plusieurs membres, et tous ne font qu'un seul corps. « Or l'œil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas « besoin de votre secours ; la tête ne peut pas dire « aux pieds : Vous ne m'êtes point nécessaires.... Et si « Tun des membres souffre, tous les membres soufu frent avec lui: si un membre reçoit de l'honneur, « tous les membres s'en réjouissent avec lui. Or, vous « êtes le corps du Christ, les membres d'un membre. « Ainsi Dieu a établi dans son Église des apôtres, « des prophètes, des docteurs, puis ceux qui ont la « vertu de faire des miracles, puis ceux qui ont la « grâce de guérir les maladies ; ceux qui ont le pouce voir de gouverner, ceux qui possèdent le don des « langues, ceux qui ont le don de les interpréter. « Tous sont-ils apôtres? tous sont-ils prophètes? tous « sont-ils docteurs ? tous font-ils des miracles ? tous « ont-ils la grâce de guérir les maladies? tous parlent- « ils plusieurs langues ? tous ont-ils le don de les inter- « prêter * ? »

Nous formons le corps du Christ, o vos autem estis « corpus Christi », et chaque membre est distinct des autres membres, x Membra de membro. » Ce corps mystique de Jésus-Christ, construit par Dieu luimême, n'est donc point fait d'une seule pièce, ni de plusieurs membres réduits à la monotonie d'un même acte; il fonctionne dans un magnifique organisme, dans la hiérarchie de ses organes, dans la variété de ses mouvements, car le pape, le docteur, le prophète,

* I" ép. aux Coriuthieus, ch. xii.

l'eucharistie est un sacrement. 201

l'apôtre, un peuple, un siècle, des nations ne sont point tout le corps, mais quelques membres du corps. Tout membre a sa réalité, son rang et sa fonction. La hiérarchie est semblable à une montagne : le pape au sommet, constitué par le Christ, l'unique chef de la catholicité ; les évêques au-dessous de lui, limités dans leur juridiction ; sur les flancs de la montagne, les prêtres communiquent quotidiennement avec les fidèles, les ordres religieux deviennent, par leur mission et leur parole, les camps volants de l'ÉgUse catholique; les fidèles au bas, dans la plaine ; les fidèles touchent au Christ lui-même par les prêtres, les évêques, les apôtres et les papes ; à Dieu par Jésus- Christ, tt Vous êtes au Christ, dit saint Paul, et le « Christ est à Dieu i. » Et l'unité du corps mystique de Jésus-Christ se fait sous la puissance du sacrement de riiucharistie.

Jésus-Christ nous convoque à un grand festin, et sans se soucier de l'incrédulité de quelques-uns et de ces mystères qui accablent l'intelligence de l'homme, il nous dit : « En vérité, si vous ne mangez la chair « du fils de l'homme, si vous ne buvez son sang, vous « n'aurez point la vie en vous^ », et nous accourons, sans distinction de nom, d'esprit et de condition, de tous les vents, de tous les rivages, car il n'y a plus de Juif et de Gentil, de savant ni d'illettré, de maître ni d'esclave, nous nous asseyons à une table et nous mangeons la chair, nous buvons le sang de 1 homme- Dieu. « Ma chair, dil-il, est vraiment une nourriture,

* Ép. aux Corinthiens, ch. m.

2 Saint Jean, ch. vi.

'^'i l'eucharistie.

« mon sang est vraiment un breuvage ^ » Et cette manducation mystérieuse nous incorpore à Jésus- Christ, « 0 mon Dieu, s'écrie saint Augustin, après « vous je soupire jour et nuit, et mes os glacés d'é- « tonnement et damour écoutent votre voix : « Je « suis la nourriture des forts, crois et tu me man- « géras. Et je ne passerai pas dans ta substance « comme les aliments de ta chair, c'est toi qui pas- « seras dans la mienne '. »

a Quand deux choses, dit le bienheureux Albert le « Grand, s'unissent de manière à ce que l'une trans- (( forme l'autre, le plus fort et le plus excellent change « en lui le plus faible. Ainsi la nourriture eucharis- « tisque, étant d'une énergie divine et plus puissante, « change en elle-même ceux qui la reçoivent, selon « la parole qui fut dite à saint Augustin : Vous ne me « changerez pas en vous-même, comme vous le faites « pour la nourriture de votre corps, c'est vous qui « serez changé en moi. Il y a encore une autre raison « de ce mystère: si l'aliment divin se changeaiten nous, (( il nous serait inutile, car nous ne sommes rien que « par Dieu, et c'est pourquoi, afin de nous conférer « la grâce, il doit nous changer en lui ^. » Si, en effet, la chair sacrée du Sauveur se changeait en notre substance, quel profit en retirerions-nous ? Elle périrait avec ces herbes et cette chair que nous dévorons, avec notre corps. Mais nous sommes incorporés au Christ et nous vivons. Gomment, en définitive, pour-

• Saiut Jean, ch. vi.

2 Confess. de saint Augustin, liv. VU, ch. x.

3 Lib. IV, sent. dist. 9, a. 2.

l'eucharistie est un sacrement. 203

rions-nous vivre de l'esprit du Christ, si nous ne devenions pas les membres de son corps ? L'homme est fait de deux substances, d'un esprit et d'un corps; l'esprit est immatériel, le corps est visible. Est-ce l'esprit qui vit du corps ? Est-ce le corps qui vit de l'esprit ? Mon corps assurément se meut et s'agite, et d'où lui viennent ce mouvement et cotte vie ? de l'esprit, car l'esprit, qui seul est vivant, s'empare de mon corps et le fait vivre. De même, nourris de la substance divine, l'Esprit saint, ce principe vital du Christ, prend notre être et notre vie, nous dissout et nous incorpore mystérieusement à lui ; devenus « ses « membres, sa chair et ses os \ » nous ne faisons plus qu'un seul corps, « car quoiqu'en grand nombre, dit « l'apôtre, nous ne sommes plus qu'un seul pain et un « seul corps, nous tous qui participons au même « pain '^. » 0 profondeurs insondables de l'amour de Dieu ! Dieu se fait homme, il naît d'une femme et il vit parmi nous. Fait homme, le fils de Dieu ne se contente pas d'expier nos débauches au Calvaire, il faut encore que nous devenions « les membres de son « corps ^ », que nous puissions dire avec saint Paul : « ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit « en moi *. » C'est pourquoi Dieu se donne en nourriture à l'homme, « comme toute plante qui porte sa « graine, et tout arbre qui porte ses fruits ^. » Et les

1 Ép. aux Éphésiens, ch. v.

* Ép. aux Corinthiens, ch. x.

9 Ép. aux Éphésiens, ch. v.

4 Ép. aux Galates, ch. ii.

» Genèse, ch. i.

peuples de la terre, les princes, les sages, les misérables, les vieillards, les poètes, les femmes et les enfants, les cèdres du Liban et les lis de la vallée, les martyrs, les docteurs et les vierges, conviés à ce royal banquet, arrivent du nord et du midi, des glaces du pôle et des déserts arides de l'orient; assis à une même table, ils mangent le même pain, « ce pain descendu « du ciel * » , incorporés à Jésus-Christ, ils vivent d'une même vie. « Salurabuntur lilia campi et cedri « Libani ^. »

Est-ce qu'il existe sur la terre une fraternité aussi large, aussi intime que cette fraternité catholique dans le Christ? La fraternité est la vie d'un peuple, du monde, et si elle n'existe pas, nous ne sommes plus qu'un assemblage d'individus et de peuples, faits pour nous maudire et nous assassiner. Il faut donc créer la fraternité ici-bas. Eh bien ! cette fraternité, le fer qui meurtrit, la science qui divise, les hommes d'esprit ou d'épée et les législateurs ne l'ont point faite. Assis sur des utopies et sur des ruines, les hommes qui se donnent la mission de la fonder icibas ne la fondent point. Ils prononcent son nom dans les congrès et l'écrivent sur la façade de nos monuments publics, sans l'incruster dans les cœurs. Aucune puissance, aucune doctrine, aucun homme n'a pu fonder et installer la fraternité dans le monde. Cette fraternité ne tombe pas du cœur et des mains de l'homme, l'homme n'aime pas l'homme, encore un coup, elle vient du Christ Jésus.

1 Saint Jean, ch. vi.

*Ps. 103.

La fraternité est l'unité de plusieurs êtres; on se rencontre, on se touche la nniain, on se dit : nous sommes delà même religion, nous sommes des frères. Eh quoi ! ne formons -nous pas un seul corps de plusieurs membres? une seule pensée de plusieurs pensées ? un seul cœur de plusieurs cœurs ? une seule vie de plusieurs vies ? Ne sommes-nous pas, malgré ces inégalités sociales, de la même condition ? Oui, nous sommes un dans le Christ, parce que nous vivons mystérieusement de son corps. Assurément, le corps du Christ ne s'émiette pas dans notre bouche, comme une vulgaire bouchée de pain, indivisible dans son intégrité substantielle, nous le mangeons et nous devenons les membres de ce corps mystique de Jésus- Christ, unis entre nous, comme mes membres sont unis par l'intermédiaire de mon corps. « Celui qui mange « ma chair et boit mon sang, dit le Sauveur, demeure « en moi, et moi en lui '. »

Oui, nous sommes un dans le Christ, parce que nous croyons à ce mystère avec toute la conviction de notre âme. L'intelligence humaine s'étonne et regimbe, mais qu'importe I la puissance de Dieu ne réalise-t-elle pas ce que veut sa tendresse ? Nous croyons à Dieu et nous croyons à Jésus-Christ, le fils de Dieu. « Creàitis in Dcum^ et in me crcdile '^. »

Oui, nous sommes un dans le Christ parce que sa pensée, sa beauté et sa vie deviennent notre beauté, notre pensée et notre vie. Est-ce que ces millions d'intelligences, est-ce que ces millions de cœurs ne

' Saint Jean, ch. vi.

2 Saint Jean, ch. xiv.

pensent et ne disent pas la même chose ? Ah ! nourris de Jésus-Christ, nous ne faisons plus avec lui qu'une seule religion, un seul esprit et un seul cœur, et, comme le dit saint Paul : « un seul corps, car, quoi- « qu'en grand nombre, nous ne sommes plus qu'un « seul pain et un seul corps, nous tous qui partici- « pons au même pain. » Et le concile de Trente, confirmant cette parole de l'apôtre, proclame que le sacrement de l'Eucharistie « est le signe de l'unité, « le lien delà charité, le symbole de la paix et de la « concorde ^ »

Sans doute, on peut troubler cette fraternité du corps mystique de Jésus-Christ, les membres portent avec eux le germe de toutes les révoltes, nous sommes des hommes.

La chair conspire sans cesse contre l'esprit, et l'homme vit dans cette alternative de soumission au Christ et de révolte, de grandeur et d'abaissement, car si l'esprit est le foyer de ce qui est immatériel, sublime, divin, la chair devient le foyer de ce qui est vil, repoussant, abject, et quand la chair, maîtresse de l'esprit qu'elle a vaincu dans la lutte, règne en despote, l'homme descend sur les limites honteuses de l'animalité.

Cette révolte intime, lasse de n'avoir d'autres champs de bataille que le cœur et la chair de l'homme, passe vite au dehors. L'homme alors fait des rêves insensés ; mécontent de son rang, honteux de la poussière de ses pieds, il s'ennuie de n'être qu'à sa place.

1 Sess. 3, ch. VIII.

l'eucharistie est un sacrement. 207

Les pieds et les mains insultent la tête, la tête méprise les pieds, les ambitions les plus basses se déchaînent, chacun attend la curée des places et des biens illégitimes; le mal jouit de l'impunité et se promène le front haut, les partis se donnent libre carrière, et la société, l'esclave de ses convoitises et à la merci des incapables et des bandits, se divise et se meurt. « Regnum divisum in se desolahitur *. »

La fraternité chrétienne met chacun à sa place, et l'un n'usurpe point la fonction de l'autre. « Gomme « dans un seul corps, dit l'apôtre, nous avons plu- « sieurs membres, et que tous ces membres n'ont pas « la même fonction, de même dans le Christ, nous « sommes plusieurs qui ne formons qu'un seul corps, « étant tous réciproquement les membres des uns des « autres ^. »

La fraternité chrétienne respecte le prochain quel qu'il soit, prince ou peuple : « que chacun ait pour « son prochain une affection fraternelle ^ » Est-ce que nous ne sommes pas les convives d'une même table, les affamés d'une même chair et d'un même sang ?

La fraternité chrétienne n'est point égoïste et sans entrailles, elle compatit, elle se dévoue, « Soyez les « uns pour les autres bons et miséricordieux, donnant, « comme Dieu lui-même vous a donné en son Christ*.» Elle n'exploite point les faiblesses et les bras du

' Saint Luc, cil. xi.

^ Ép. aux Romains, ch. xii.

3 IbiU.

^ Ép. aux Éphésieus, ch. iv.

peuple, et comme cette vermine qui sort de terre après un orage, elle ne vient pas d'un bouleversement social et d'un coup d'État. C'est le privilège des rhéteurs, des lâches, des médiocrités, de la révolution enfin, de naître de la sorte. La fraternité chrétienne se souvient que nous sommes des membres multiples, chacun a sa condition, sa forme, son rayonnement, et nous ne faisons tous qu'un seul corps, le corps mystique de Jésus-Christ. « MuUi unum corpus sumus in Chrislo *. »

1 Ép. aux Romains, ch. iv.

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