DE LA MATIÈRE DU SAGUEMENT DE L'EUGUARISTIE
Il est de foi catholique que le pain et le vin constituent la matière du sacrement de l'Eucharistie... Pendant qu'ils soupaient Jésus-Christ prit « du pain, le bénit, « le rompit et le donna à ses disciples, disant : Ceci « est mon corps, prenez et mangez '. » Et ailleurs : « Ayant pris la coupe du vin il leur dit : Ceci est mon « sang du nouveau testament, qui sera répandu pour « plusieurs. En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus « de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai « de nouveau dans le royaume de Dieu -. »
Assurément, les paroles du Sauveur sont claires et à l'abri de toute discussion sérieuse. Nous ne pouvons que nous soumettre et adopter la matière de ce sacrement choisie par Jésus-Christ lui-môme, ou jeter, comme l'hérésie, l'insolence de quelques misérables négations.
Du reste, les conciles et les pères de l'Église, ces
1 Saint Mathieu, ch. xxvr.
2 Saint Marc, ch. xiv.
gardiens séculaires de la foi catholique, confirment dans une tradition unanime les textes de l'Évangile.
« Le pain et le vin sont la matière du sacrement de « l'Eucharistie», dit le concile de Florence ^
Saint Augustin argumente de la sorte contre Fauste le manichéen : « Pourquoi Fauste pense-t-il que sa « religion, en ce qui concerne le pain et le vin, ne « diffère nullement de la nôtre, lui qui prétend que <( l'usage du vin n'est point un acte de religion, mais
« un sacrilège ? Notre pain et notre vin, et non pas
« tout pain et tout vin, comme si Jésus-Christ était « rivé aux entrailles d'un grain de blé, selon cette ab- « surde croyance qu'il nous prête, deviennent par la « consécration un pain et un vin mystiques, et si les (c paroles de la consécration ne tombaient point des « lèvres du prêtre, nous ne trouverions dans ces deux « substances que l'alimentation vulgaire de notre vie, « et jamais un sacrement de notre religion ^. »
Le concile de Trente établit surabondamment la même vérité ^.
Saint Thomas d'Aquin transporte à la vie surnaturelle le pain et le vin qui forment la base de notre vie physique... « Le pain et le vin sont la matière de « ce sacrement, et cela, dit le docteur angélique, est « convenable. De même qu'on se sert d'eau, dans le « sacrement du baptême, pour la lotion spirituelle, « parce qu'on emploie communément l'eau pour laver « les corps, on prend pareillement, pour la manduca-
1 Dec. unionis.
2 Contre Fau^le, liv. XX, c. xiii.
3 Ses?. 13, can. i.
MATIÈRE DU SACREMENT DE L'EUCnARISTIE. 211
« tion spirituelle, qui se fait par ce sacrement, le pain « et le vin, dont l'homnic use le plus ordinairement « pour sa réfection '. »
L'Eucharistie, en effet, est le foyer oii s'alimente notre vie surnaturelle, mystique. Tout être, ici-bas, a faim et soif et mange le pain qui lui convient. « Le « cerf brame après Feau des fontaines, et mon âme « soupire après vous, ô mon Dieu. Mon âme a soif du « Dieu fort et vivant ^. » Oui l'être, en quelque degré de la vie que Dieu l'ait placé, ne vit que de substances proportionnées à sa nature et se les assimile, corps ou esprit, il se nourrit ; ce sont les mêmes besoins, les mêmes lois et les mêmes jouissances.
La bête déchire sa proie sur un roc escarpé ou dans une grotte infecte, et s'en repaît. La fleur s'ouvre avec délices à un rayon de soleil et à quelques gouttes de rosée. L'homme affamé se jette sur un morceau de pain et le dévore. L'homme ! mais la faim et la soif de Dieu le tourmentent, le consument et courent, comme une fièvre, dans ses veines ; ses os frissonnent, son âme croit, espère, aime et murmure des paroles mystérieuses. « J'irai, dit-elle, à la maison du Sei- « gneur. In domum Doutini ibimus ^. » Et l'homme entre dans un temple catholique, se confesse, mange ce pain mystique, le don magnifique de Dieu, et boit, comme le cerf altéré par les grandes chaleurs de l'été, à cette fontaine qui désaltère. Ici-bas, la vie s'épuise dans nos membres, et à mesure qu'elle s'échappe, vie
1 Somme Ihéol ,3p., q. 74, a. 1.
2Ps. W.
•iPs. 121.
212 L EUCnARISTIE.
animale ou vie mystique, elle se refait par l'alimentation. Or l'alimentation se compose de deux substances, le pain et le vin ; une seule substance ne suffit point, car l'organisme de l'animal ou de l'homme a besoin, pour se nourrir, d'autant de matières qu'il en entre dans sa composition. « Il est clair que pour réparer « des matières azotées, il faut des matières azotées; « pour réparer des matières carbonées, des matières « carbonées ; pour réparer des matières inorganiques, « des matières inorganiques ; des boissons pour entre- « tenir les liquides évaporés * », et le pain et le vin deviennent la base de la table de l'homme, et en même temps, la base de sa vie chrétienne, « car Jésus-Christ, « dit Bossuet, afin qu'on pût manger sa chair et boire « son sang, a fait ce corps, pain d'une certaine mate nière, puisqu'il a revêtu son corps de l'espèce et de <( la forme du pain : il a voulu que son sang fût encore « versé dans nos bouches, et coulât sous la forme et « la figure du vin. Nous avons donc toute la substance « de l'un et de l'autre, les figures anciennes s'accom- « plissent, notre foi est contente, notre amour a ce « qu'il demande ; il a Jésus-Christ tout entier en sa « propre et véritable substance ^. » Et de fait, depuis des siècles, la chair et le sang du Christ, cachés sous les voiles d'un peu de pain et d'un peu de vin, coulent, comme un fleuve, dans les entrailles de l'Église, « ini « pleins es quasi fluincn^», et l'Église s'en nourrit. « Qu'est-ce que le Seigneur a de bon et d'excellent,
1 Df Frédault. Antkjopoloyie, liv. III, cli. i.
2 MéihUaion, 26e jour.
* Ecoles., ch. xLix.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'euCIIARISTIE. 213
« s'écrie le prophète, sinon le froment des élus et le « vin qui fait germer les vierges ' ? »
Le pain et le vin, voilà les éléments premiers et les plus vulgaires de la vie matérielle et de la vie mystique de l'homme.
De plus, l'Eucharistie possède toutes les propriétés de la nourriture corporelle, car les sacrements de la nouvelle alliance opèrent ce qu'ils signifient. « L'Eucha- « ristie, dit le concile de Florence, produit dans l'ordre « spirituel tous les effets qu'opèrent la nourriture et « le breuvage matériels, c'est-à-dire qu'elle soutient, « donne la croissance, répare les forces et remplit l'âme « de jouissances. Omnem effectum quem materialis « cibus et potus, quoad vitam agunt corpor^alem, sus- « tentando, reparando et delcctando, sacramenlum « Jwc quoad vitam operatur spiritualem. »
Saint Thomas d'Aquin s'exprime de la même façon : « Tout ce que la nourriture et le breuvage font pour la « vie du corps (la restauration des organes et des « membres, le rajeunissement des forces et de la sub- « stance, l'accroissement et la jouissance), tout cela, « l'Eucharistie le réalise pour la vie spirituelle -. »
D'abord le pain nourrit le corps, le sustente et répare ses forces épuisées. La vie de l'homme, nous le savons, est une rapide traversée, et la vie se traduit par le mouvement ; or une traversée suppose évidemment un point d'arrivée. Dieu ne nous a pas jetés dans le temps et l'espace comme ces barques qui flottent sans pilote, sans mâts et sans cordages, aux caprices des
1 Zach., ch. IX.
'^ Somme Ihéol , 3 p., q. 79, a. 1.
vents et des flots, et ce point d'arrivée devient le but de notre nacelle ; mais quel est-il? le savez-vous? Ah ! la doctrine catholique prend la peine de l'indiquer, nous l'apercevons de loin, notre cœur bat d'émotion, et nous le saluons de nos cris, de nos sanglots et de toutes les espérances de notre âme : c'est la vie éternelle. Cette vie éternelle, tin dernière de l'homme, parce qu'elle rassasie complètement son être, demeure au-dessus des forces humaines ; car l'infini et le fini, l'être qui existe par soi et l'être d'emprunt, Dieu et l'homme, en un mot, ne sont point de la même taille. Néanmoins, la vie éternelle devait apparaître en ce monde et se rendre visible ; et où l'aurions-nous connue pour la désirer ainsi ? où l'aurions-nous vue pour l'aimer? Il faut donc qu'elle soit avec nous, à notre portée, et saint Paul déclare que « la grâce est l'inchoation de « la vie éternelle, gratia Dei vita seterna * », et tous les hommes, au dire de saint Pierre, « ont été appelés « au partage de la nature divine » , le don gratuit de Dieu, « divinse consortes naturœ ^ ». Nous avons donc besoin dans ce voyage plus ou moins long, comme le pilote, d'un pain qui soutienne nos forces, les répare et les renouvelle. Le corps mange un pain grossier et, repu, sa vie refaite, il est heureux. L'homme réclame le pain de sa vie mystique, dans la manducation duquel il puisera de nouvelles énergies.
Le pilote qui s'embarque, insouciant du lendemain, des tempêtes et de sa vie, est un insensé. Certes, on l'a dit et on le répète souvent, le monde est un océan, les
' ['^^ ép. aux Romains, ch. vi.
* )••' ép. de saint Pierre, ch. i.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCUARISTIE. 2lf>
vents se déchaînent et tordent les flots, la tempête mugit, les abîmes s'ouvrent et parfois les voiles du navire se déchirent, les mâts se brisent, et la traversée n'est point d'un jour, d'une année. N'est-ce pas une folie de s'en aller à la dérive, à la merci de toutes les tyrannies, sans songer aux défaillances du lendemain? Est-ce que la vie chrétienne, comme la vie du corps, ne dépérit pas chaque jour et ne sollicite pas chaque jour sa nourriture?
Du reste, quiconque refuse de manger le pain mystique de notre vie supérieure tombe dans ces deux erreurs : Ou l'homme finit à son dernier soupir, à sa dernière pulsation, et alors je comprends l'inutilité de l'Eucharistie. Mais l'homme, fait de temps et d'immortalité, est appelé à jouir de Dieu dans son âme et dans sa chair, et ses aspirations, et la félicité qu'il rêve, et ces mille débauches triomphantes sur cette terre... tout, en lui et autour de lui, le pousse irrésistiblement vers d'autres rivages. Nous savons que toute créature « gémit « et enfante jusqu'aujourd'hui..., car toute créature « attend la révélation du jour des enfants de Dieu ' ». Le matérialisme est une doctrine abjecte, qu'il suffit de nommer pour la marquer au front du signe de la honte et du mépris. Ou bien, nous tirons de nos entrailles la force suffisante d'arriver à la possession éternelle de Dieu, et je comprends encore l'inutilité de l'Eucharistie. Mais qui osera le dire? la fin de l'homme est surnaturelle, c'est-à-dire au-dessus de notre sphère, de nos forces. Nous voulons, sans doute, notre fin, et nous y
1 Ép. aux Romains, ch. viii.
allons de tout le poids de notre être, de nos pensées, de nos aspirations. « Le corps tend à son lieu par son (( poids, dit saint Augustin, et ce poids ne tend pas « seulement en bas, mais au lieu qui lui est propre. La « pierre tombe, le feu s'élance, l'un et l'autre gravitent « suivant son poids, suivant son centre..., mon poids « c'est mon amour, où que je tende c'est lui qui « m'emporte *. » Mais nous n'arrivons à la vie éternelle qu'à la condition de nous mouvoir sous l'impulsion surnaturelle de la grâce de Dieu. La grâce, encore un coup, devient le germe de la vie éternelle, « gratia « Del vita spterna. » La fin de l'homme est surnaturelle, la foi catholique l'affirme, et la raison humaine n'y contredit pas, dès lors la vie, dont le mouvement nous pousse vers ces rivages, et le pain qui refait cette vie devront être surnaturels ; c'est logique, car la proportion existe entre la fin d'un être, sa nature, sa vie et le pain dont il senourrit ; telle est la plante, tel est l'animal, tel est l'homme. S'il n'y avait pas, en ce monde, une vie qui porte dans ses flancs mystérieux la vie éternelle, comment y arriverions-nous? Et s'il n'y a pas un pain qui alimente cette vie de la grâce dans nos membres, comment peut-elle ne pas nous échapper? L'homme ne trouve point dans son être cette impulsion surnaturelle, fut-il un géant dans la science, dans les arts ou sur les champs de bataille, et l'homme ne porte point dans ses entrailles cette substance divine, où sa vie chrétienne s'alimente et se perpétue. Quoi donc! sommes-nous condammés à crier, sans cesse et
' t'onfexs., liv. XIII, a. 0.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. 217
sans espoir, du sein de nos abîmes, vers un ciel qui ne s'ouvrira point? Sommes-nous condamnés, plus malheureux qu'Ugolin, à voir notre âme mourir de faim dans la fange de son cachot? oh ! non. Dieu, bon jusqu'aux sublimes et dernières limites de la tendresse, nous fait, par l'effusion de sa grâce, ce que nous sommes, et dépose dans notre sein le principe de la vision bienheureuse de sa face, « gratia autem Dei sum id quod « sum », et si l'homme ne s'assied pas à une table pour refaire, dans la manducation de la chair sacrée du Sauveur, les forces de son organisme mystique, comme il s'assied chaque j our à sa table pour y dévorer de la chair, du sang et des herbes, il défaillira.
Un jour, le prophète Élie, fuyant la colère de Jézabel, s'en allait vers les solitudes de Bersabée ; épuisé de fatigue, il s'assied au pied d'un arbre et s'endort. Un ange alors s'approche, le touche, le réveille et lui dit : « Lève-toi et mange. » Le prophète regarde et voit à ses pieds un pain et un vase d'eau; il mange et il s'endort de nouveau. L'ange le touche une seconde fois et le réveille : « Lève-toi et mange, lui dit-il, car « il te reste encore à faire une grande route; surge « et comede, grandis enim tibi restai via ^ » ; et le prophète se lève, assouvit sa faim, répare ses forces et marche quarante jours et quarante nuits jusqu'au mont Horeb.
Voilà l'homme, voilà le pain mystérieux qui fortifie ses organes, voilà la montagne de Dieu qui l'attend 1 L'homme, en effet, est une créature pétrie de misères,
1 Liv. III des Rois, ch. xix.
nous en faisons tous les jours la triste expérience, les passions dévorent sa vie et la séparent de la source divine où elle s'alimente. Dieu dit à Adam : « Je t'ai « donné l'herbe des champs avec ses semences, « et tout arbre des bois avec ses fruits pour t'en « nourrir * » ; et l'homme, en communication avec la nature, se nourrit de ses semences, de ses fruits si divers, si multiples. Dieu a dit aussi : « Je suis le pain « de la vie... Celui qui mange de ce pain vivra éternelle- « ment, et le pahi que je lui donnerai est ma chair « pour la vie du monde. » Plus loin le Sauveur ajoute : « En vérité, en vérité, je vous le dis ; si vous ne man- « gez la chair du fils de l'homme, si vous ne buvez son « sang, vous n'aurez point la vie en vous 2. » Le corps féconde une motte de terre, l'engraisse de ses sueurs, de ses rêves, de sa vie, et s'en nourrit ; l'âme demande à Dieu son pain de chaque jour, et Dieu se fait sa nourriture et sa vie. Je le sais, à certaines heures, la lassitude s'empare de nos membres, les yeux se fatiguent de la lumière, les bras tombent d'épuisement, les pieds se déchirent, les forces manquent, et l'âme et le corps défaillent. Le corps s'abrège tous les jours quand, hébété par l'inaction et l'alcool, ses mains refusent d'ouvrir les fécondes entrailles de la nature, et l'âme se déprave, quand elle vit loin de Dieu. Le corps s'éteint de misère et d'inanition dans ces mansardes où l'air et la nourriture n'entrent plus; oublié, à demi nu sur son grabat, il se meurt misérablement ; et l'âme se meurt de faim, quand elle ne se nourrit plus de la sub-
1 (ion., ch. I.
2 Saint Jeau, ch. vi.
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stance de Dieu. Sans doute, l'homme conserve toujours dans son âme une ressemblance de nature avec Dieu, puisant dans son sein, sans jamais pouvoir s'en séparer complètement, l'être, la vie et le mouvement. Quoi qu'il en soit, les canaux de la grâce coupés, l'inclination au bien de plus en plus affaiblie, la lassitude dans les os, sans ressources supérieures, l'homme, pris de faim et de faiblesse, s'assied et s'endort. La faim le presse, le consume, tord ses membres, épuise son corps et jette dans ses muscles de la fièvre, des hallucinations et du délire. On meurt à sa vie corporelle, et on meurt à sa vie supérieure. Ah! Dieu, dans sa miséricorde, a placé auprès de l'homme le pain qui restaure à la fois les forces de son corps et les forces de son âme : d'un côté, la nature avec ses bois, ses moissons, son soleil et ses pluies ; de l'autre. Dieu lui-même ; et l'être le plus chétif, le plus misérable mange la chair sacrée de l'Homme- Dieu, devient fort et poursuit son chemin vers les collines éternelles. « Comedit et bibit, et ambulavit in « fortitudine cibi illius, quadraginla diebus et qua- « draginta noctibus usque ad montem Dei Horeb. »
L'Eucharistie, outre qu'elle sustente la vie, procure aussi de vives et divines jouissances. Le besoin, en effet, n'est pas seul, il se trouve lié à la délectation ; et s'il n'existait pas, l'homme pourrait ne songer qu'à la délectation de ses organes et à la volupté de ses actes.
L'homme a faim et soif de Dieu, absolument comme il a faim et soif de la nature, et ce besoin d'alimentation, quand il est assouvi, engendre à la fois dans l'âme et dans le corps une double jouissance. Oui, Dieu a voulu enchaîner le besoin aune délectation dépendante
220 l'euchamstie.
d'un bien qui la sauvegarde et la légitime. Hélas I on ne comprend guère cette union nécessaire et mystérieuse. Des gens sacrifient brutalement ce qu'il y a d'utile et de chaste dans ces principales et nobles fonctions de la vie, et, poussés par un désir implacable de la jouissance, ils se meuvent, mangent, boivent, dorment, voient et écoutent ; mais la nourriture ne répare plus, la parole ne soulève point ces divines et frêles émotions du cœur, la fleur livre ses tendresses et ses parfums à tous les vents; rien n'est pur, rien n'est beau, rien n'est divin, et ce besoin qui couvre ces délectations grossières d'un bien légitime et saint n'est plus qu'un mot, et bien souvent, une hypocrisie et une trahison ; ennemi de sa fin par calcul ou par dépravation, il se déshonore dans toutes les jouissances homicides de la table et de la débauche, et l'homme, comme une bête à demi repue, se soûle de ce que sa main passionnée ramasse à terre. Fils de la terre par le corps, fils de Dieu par l'âme et le sang de Jésus-Christ, l'homme puise du même coup, en haut et en bas, la vie et la béatitude. « Un homme, dit l'Évangile, fit un grand « souper, et y convia nombre de gens ^ » Cet homme, c'est Jésus-Christ, et Jésus-Christ convoque à sa table les riches et les indigents, les nourrit de sa substance divine et les repaît de ses chastes voluptés.
Quoi doncl la science a ses jouissances, et le peuple les ignore. La richesse a ses jouissances, et le peuple ne les connaît point. Caressé, rassemblé, indignement exploité et à la merci des meneurs, s'il bat des mains,
1 Saint Luc, ch. xiv.
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s'il jette des fleurs et des hourras, il n'est pas même de moitié dans ces triomphes, quand il ne s'en fait pas la dupe. Et pourtant le peuple, lui, ce grand déshérité des biens et des jouissances de la terre, lui qui ne possède qu'un bouge, une poignée de paille et un vêtement troué, lui qui végète comme un lépreux, dans l'inculture de son esprit et dans la laideur de sa peau, il veut jouir et jouir honnêtement. N'y aura-til point quelque part de chastes jouissances pour le peuple, le pauvre et le lépreux ? Ces misérables de la société, pris, comme tout le monde, du désir de la félicité, se verront-ils dans la nécessité, pour assouvir cette faim, de manger le pain de l'opprobre et de boire les eaux des plus grossières voluptés? Ah! détrompezvous. Dieu apporte à l'humanité des joies meilleures, des fêtes plus chastes, des ivresses plus pures, il la convie à ce festin du père de famille, et l'humanité, couverte d'une pourpre ou d'une lèpre, « s'enivre, ô « Seigneur, de l'abondance de votre maison, et boit « au torrent de vos voluptés. Inebriahuntur ah uber- « tate domus tuse, et torrente voluptatis tux potabis « eos *. »
L'humanité, en communion avec Jésus-Christ, vit de sa chair, de son âme et de sa divinité, et Jésus-Christ devient l'élément principal de sa vie. La plante végète, l'homme se gorge de nourriture, de vins et de parfums, de délectations indépendantes du besoiii qui les nécessite, s'assied en esclave sur le sol de l'animalité et fait de son ventre la partie maîtresse de sa vie. L'homme se
» Ps. 35.
nourrit encore du Christ, et le Christ l'enfante à une vie nouvelle, pétrit sa constitution surnaturelle et suscite d'autres sentiments que les sentiments humains, d'autres vertus, d'autres jouissances que les vertus et les jouissances terrestres. L'homme animal se repaît avec délices de son ventre. L'homme mystique s'unit à Jésus-Christ, dit l'apôtre, jusqu'à vivre de sa vie, comme de la meilleure portion de lui-même, « mihi « erii)n vivere C/iristus est^ », car toute créature vit à pleins flots, à pleines voluptés, par la partie principale, la plus cxpansive et la mieux sentie de son être.
Je l'avoue, les délectations corporelles gouvernent et mènent despotiquement le monde. Que voulez-vous, elles sontplus grossières, par conséquent plus connues et mieux à la portée de la foule. L'homme voit la terre, la touche, la pondère, se passionne pour elle, et la terre qui reçoit ses sueurs, ses rêves et sa substance, le porte, l'engraisse de ses racines, de ses fleurs, de ses fruits, et le béatifie.
Cependant si nous pesons, d'une main impartiale, les délectations spirituelles et les délectations corporelles, nous sommes forcés d'avouer la supériorité des premières sur les secondes.
D'abord l'âme est de meilleure condition que la matière. L'une est d'origine mystérieuse, proche de Dieu et nourrie de vertu : « J'ai vieilli, disait David, car j'ai « été jeune, et je n'ai jamais vu le juste abandonné et « mendiant son pain - » ; et l'autre, proche du néant, se vautre dans l'abjection de sa boue. La première vit
1 Ép. aux Philippiens, ch. i.
2 Ps. 36.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHAKISTIE. 223
sans cesse, puisant en elle la spontanéité de ses mouvements ; et la seconde a besoin de l'âme pour se mouvoir. Celle-ci pense, aime, se commande librement, accomplit des actes héroïques, Dieu en a fait un vase d'honneur; et celle-là se meut, sans idées, sans liberté, dans la poussière obscure de son rang, Dieu en a fait un vase d'ignominie. Voilà l'âme et voilà le corps.
Puis deux biens sollicitent notre âme et notre corps, et le bien de l'âme. Dieu, la gloire de la conscience et
de la vertu, l'honneur est supérieur au bien du corps.
Je comprends alors ces cris de saint Paul : « Quand « je veux faire le bien, je trouve en moi une loi qui « s'y oppose, car je me plais dans la loi de Dieu selon « l'homme intérieur. Mais je sens dans mes membres « une loi en lutte perpétuelle avec la loi de mon es- « prit '. » Le bien inférieur, relatif à la sensation, vil, infâme et maudit comme la boue du chemin, s'attache à l'organisme du corps et lui communique sa bassesse et ses appétits ; et Dieu, notre bien supérieur, s'attache à l'âme, l'ennoblit, la transforme et la divinise. Le bien inférieur dévaste le corps, et couche l'esprit dans la fange des symboles et des représentations sensibles. « Le corps qui se corrompt, dit le livre de la « Sagesse, appesantit l'esprit ^. » EtDieu relève l'âme, la met à l'abri d'un coup de main et l'habite. Le bien inférieur engendre les joies de la hôte, provoque d'ignobles chansons ; à table, le rire de l'idiot sur les lèvres, les gestes de la brute, il râle : « Venez, couron- « nez-vous de roses avant qu'elles ne se flétrissent,
' Ép. aux Romains, ch. vu.
2 Livre de la sagess'', ch. ix.
« faisons couler à flots les vins et les parfums, et jouis- « sons de la créature, elle n'est que d'un jour, jouis- « sons-en avant que le flot du soir ne la reprenne ^ » Et Dieu met dans l'âme de l'homme des vertus, de nobles et saintes jouissances, sur ses lèvres des paroles et des cris qui ne sont plus de la terre : « Ma vie c'est « Jésus-Christ "■'. Mon cœur et ma chair bondissent de « joie au contact du Dieu vivant ^. Ohl qui donc me « délivrera de ce corps de mort * », de ce corps qui appesantit ma vie et retarde ma béatitude? Le bien du corps est fragile, rapide, et s'éteint comme l'herbe des champs ; frais et délicat le matin, le soir, flétri et méprisé, et ses délectations provoquent le dégoût. « Lorsque les délectations corporelles s'augmentent ou « se prolongent au delà d'une certaine mesure, dit « saint Thomas d'Aquin, elles dépassent la capacité « naturelle de l'homme et lui deviennent importunes « et fastidieuses, comme on le voit dans la nourriture ; « à peine en a-t-il obtenu toutes les douceurs, qu'il « les rejette pour en chercher d'autres. Les délecta- « tions spirituelles, au contraire, n'excèdent jamais « la capacité naturelle, mais elles perfectionnent notre « être, et plus nous épuisons pour ainsi dire leurs « charmes, plus nous y trouvons de douceurs et de jouis- « sances, à moins toutefois qu'elles ne causent acci- « dentellement la lassitude corporelle par le labeur « assidu que les actes de l'intelligence imposent aux
1 Livre de la sagesse, ch. ii.
2 Ép. aux Philippiens, ch. i.
» Ps. 83.
* Ép. aux Romains, ch. vu.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. 225
« organes '. » Et qui racontera ces jouissances ineffables de la table du Seigneur ? qui sur la terre ? ni la fleur qui s'enivre de lumière, de chaleur et de rosée; ni l'intelligence aux noces de la vérité ; ni le poète, ni l'artiste, ni le soldat au banquet de la gloire ; non, rien de tout cela. L'âme pure, l'âme aimante et remplie de Dieu, de son souffle et de sa vie, sait à peine balbutier quelque chose de cet amoureux mystère. Oh! bienheureux ceux qui habitent la maison de Dieu, parce qu'ils trouvent un abri, un pain mystique, de chastes et vives jouissances ! « Beati qui habitant in «domotua, Domine'^.» Ilest, en outre, nécessaire que la matière de l'Eucharistie soit un pain de froment, car toute autre espèce de pain rendrait la consécration invalide; cette conclusion est tellement certaine qu'il serait téméraire de la nier.
« La matière adoptée pour chaque sacrement, dit « saint Thomas d'Aquin, est celle que les hommes (( emploient le plus communément pour les usages « analogues de la vie matérielle. Or le pain de froment t( est celui que l'on consomme le plus communément, « car nous voyons que les autres n'ont pris place dans « l'alimentation que pour suppléer à celui-là. On est « dès lors fondé à croire que Jésus-Christ a institué « l'Eucharistie avec cette espèce de pain. C'est, du reste, « le pain qui donne le plus de force à l'homme, et il « convient mieux par conséquent pour signifier l'eflet « de ce sacrement ^. »
1 Somme ihéoL, 1", 2», q. 33, a. 2.
2 Ps. 83.
3 Somme théoL, 3 p., q. 74, a. 3.
Je tire les conséquences suivantes : le pain pétri de froment, quel que soit son nom vulgaire ou emprunté, constitue une matière certaine et valide ; mais un froment suspect engendre le doute et l'insufflsance. Le pain fait de pur froment, et en petite quantité, de grains hétérogènes, à moins que le mélange ne soit de moitié ou approximativement, car l'espèce du pain se trouverait substantiellement détruite, n'invalide point la matière de ce sacrement. La corruption fortement avancée de cette frêle hostie la rend inapte à devenir une matière valide; si toutefois on ne constate, par le goût et la forme qui s'altèrent, qu'unesimple disposition à la corruption, l'espèce du pain reste mtacte et la consécration devient certaine, mais le prêtre pèche par irrévérence. Un pain pétri avec de l'eau artificielle infirme absolument la consécration du prêtre catholique. « Le mélange de l'eau et de la farine étant nécessaire « pour la validité de ce sacrement, dit saint Thomas « d'Aquin, attendu qu'il constitue la substance du pain, « si on mêlait à la farine de l'eau de rose ou tout autre « liquide qui ne fut pas de l'eau véritable, on ne pour- « rait pas consacrer l'Eucharistie avec cette substance, « parce qu'elle ne serait pas réellement du pain *. » La consécration d'un pain azyme ou fermenté est valide, le concile de Florence le définit ouvertement : « De- « finimus in azymo sivc fermentato pane triticeo « corpus Christi vera citer confici'^. » La fermentation, en effet, ne détruit point l'essence du pain. Il y a dans ce sacrement deux choses : l'une nécessaire, rigou-
1 Somme théol., 3 p., q. 74, a. 7.
* Concile de Florence, session dernière.
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reuse, un pain de froment; l'autre de simple convenance, l'usage et la tradition de chaque Église, car si la validité du sacrement exige un pain de froment, elle n'emporte pas l'exclusion d'un pain fermenté, et il convient, en cela, de suivre la coutume de son Église. « Il « convient, dit saint Thomas d'Aquin, que chacun se « conformée la coutume de son Église dans la célébra- « tion du sacrement, La coutume varie sur ce point. « Le pape Innocent III affirme que l'Église romaine '( offre des pains azymes, parce que Notre-Seigneur a « pris une chair sans aucun commerce charnel, mais « que les Églises grecques offrent du pain fermenté, « parce que le verbe de Dieu s'est revêtu de cette chair, « comme le levain se mêle à la farine. De même qu'un « prêtre pèche, s'il consacre du pain fermenté dans une « église latine, semblablement un prêtre grec pécherait, « s'il célébrait dans une église grecque avec du pain « azyme, parce que, en agissant de la sorte, il altérerait « le rite de son Église *. » Toutefois, ce choix du pain azyme doit être regardé comme le meilleur, puisque Jésus-Christ institua l'Eucharistie le jour des azymes ^, et ce jour-là, les Juifs ne pouvaient conserver du pain levé dans leurs maisons, la loi s'y opposait formellement. Puis, cet usage nous vient de Jésus-Christ et de l'Église romaine. Enfin, le pain azyme exprime mieux la sincérité et la candeur des fidèles qui reçoivent ce sacrement : « Mangeons notre pâque, non pas avec le le- « vain de notre première vie, dit saint Paul, ni avec « le levain de la malice et de l'iniquité, mais avec les
• Somme théoL, 3 p., q. 74, a. 4.
^ Saint Mathieu, cli. xxvi ; saint Luc, ch. xxu ; saint Marc, ch. iv
« azymes de la candeur et de la vérité '. » Le ferment signifie le gonflement de l'esprit et la corruption des mœurs : « Rejetez donc, s'écrie l'apôtre, le ferment « de vos iniquités. Exspoliantes vos veterem hominem « cum actibus suis 2. »
Le vin de la vigne constitue également la matière de l'Eucharistie, et cela est de foi catholique. « El, prenant « la coupe, le Sauveur rendit grâces et la leur donna, « disant : Buvez tous de ceci, car ceci est mon sang, « le sang du nouveau testament qui sera répandu « pour plusieurs en rémission des péchés. » Et il ajoute: « Je vous le dis, je ne boirai plus désormais « de ce fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai « de nouveau avec vous dans le royaume de Dieu '. »
Le concile de Florence définit nettement que le vin de la vigne est la seule matière que Jésus-Christ ait choisie pour l'institution de l'Eucharistie.
Saint Thomas d'Aquin justifie la foi catholique par quelques raisons de convenance. « On ne consacre « validement l'Eucharistie, dit-il, qu'avec le vin de la « vigne : 1° en vertu de la volonté de Jésus-Christ qui « a choisi le fruit de la vigne dans l'institution de ce « sacrement: Je ne boirai plus, dit le Sauveur, de ce « fruit de la vigne ; 2° parce que la matière du sacre- « ment est celle qui a communément l'espèce qu'on « lui attribue, or, on appelle du vin la liqueur qui « s'échappe des membres frêles de la vigne, et on ne « donne ce nom à d'autres liqueurs que parce qu'elles
• I" ép. aux Corinthiens, ch. v.
2 Ép. aux Colossiens, ch. m.
3 Saint Mathieu, ch. xxvi.
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« ont avec lui une certaine ressemblance ; 3° parce « que le vin de la vigne possède une mystérieuse res- « semblance avec l'effet de l'Eucharistie, je veux dire, « la joie spirituelle, puisque le vin a reçu du Créateur « la mission de réjouir le cœur de l'homme *. »
Le vin, en effet, substance plus généreuse que le pain, fortifie, éteint la soif, réchauffe et réjouit; dès lors, l'Eucharistie procurant à l'homme une vie morale, renouvelée, pleine de forces et de puissances surnaturelles, le vin de la vigne devenait l'élément le plus apte à produire dans l'âme les effets qu'il symbolise. L'eau est insipide, sans énergie et sans chaleur, et les natures fiévreuses et tourmentées la boivent avec avidité, comme les marais dévorent la pluie du ciel.
Cependant il est de tradition constante, que Jésus - Christ institua ce sacrement avec du vin mélangé de quelques gouttes d'eau, et c'était de convenance, car ce mélange signifie l'eau et le sang qui jaillirent, par miracle, des flancs sacrés du Sauveur... « Puis, ajoute « saint Thomas d'Aquin, ce mélange signifie encore « l'effet immédiat de l'Eucharistie, c'est-à-dire l'union « du peuple avec le Christ, car, selon la remarque du « pape saint Jules, nous voyons que l'eau représente « le peuple, et que le vin symbolise le sang du Christ. « Donc ce mélange de l'eau avec le vin dans le calice « atteste l'union du peuple et du Christ ^. »
Assurément l'omission de ces quelques gouttes d'eau n'entraîne point l'invalidité du sacrement, le sacrement existe indépendamment de ce mélange, et le prêtre,
1 Somme IhéoL, 3 p., q. 74, a. 5.
* Somme théoL, 3 p., q. 74, a. 6.
230 L'EUCnARISTIE.
s'il commet un pareil oubli, n'est pas tenu de consacrer de nouveau le calice. La conclusion est de foi catholique et s'appuie sur les conciles de Trente, de Florence et sur la pratique constante de l'Église.
Le catéchisme de Trente s'exprime de la sorte : « Cet usage est de tradition apostolique, et il a tou- « jours été observé dans l'Église. Aussi ne pourrait-on « l'omettre volontairement sans commettre un péché « mortel, quoique d'ailleurs cette omission n'empêchât « point la validité du sacrement. Mais s'il est néces- « saire de mêler de l'eau avec le vin, ce ne doit être « qu'en petite quantité, puisque, au jugement des théoce logiens, cette eau se change en vin '. » Voilà la matière du sacrement de l'Eucharistie, un peu de pain et un peu de vin que Dieu, parmi ces semences et ces fruits multiples de la terre, destinait à être un jour la nourriture mystique de l'homme. La consécration de ces deux substances est de précepte divin. « Si quelqu'un « affirme, dit le concile de Trente, qu'il n'y a pas « dans le nouveau testament un sacerdoce visible et « externe, investi du pouvoir de consacrer le corps « et le sang de Jésus-Christ... qu'il soit anathème ^. »
Jésus-Christ, en effet, prend le pain et le vin, les change en son corps et en son sang, et il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi » ; dès lors les papes et les évêques ne sauraient dispenser un prêtre, un missionnaire, quel que soit le prétexte de la situation, de consacrer sous les deux espèces. Ce qui est d'institution divine s'affirme par un précepte inviolable, et
1 Catéch. du conc. de Trente, ch. xviii.
2 Conc. de Trente, sess. 13, can. i.
MATIÈRE DU SACREMENT DE L'eUCHARISTIE. 231
la volonté explicite de Jésus-Christ ne saurait subir les transformations arbitraires et humaines d'un pouvoir ecclésiastique. Qui oserait porter les mains sur ce que Jésus-Christ a établi ? Qui oserait mutiler ses paroles ? Est-ce que vous ne voyez pas que la dispense de consacrer sous les deux espèces aboutirait à la dispense totale du sacrifice et à la ruine évidente de l'Eglise ? Est-ce qu'un peuple apparaît en ce monde sans temple, sans autel, sans victime, sans sacerdoce ? « In « nullum nomcn religionis coadunari homincs pos- « sunt, nisi aliquo visibilium signorum consortio « colligenlur ^ »
Or l'Église catholique possède le sacrifice eucharistique, et Jésus-Christ a voulu perpétuer, dans l'institution de l'Eucharistie, le souvenir de sa passion et de sa mort, et si le pain, à l'exclusion du calice, ou si le calice, à l'exclusion du pain, recevait seul sa consécration, l'Eucharistie ne présenterait plus qu'un sacrifice tronqué, une immolation incomplète de la victime. Ce n'est point là le testament du Sauveur, ni sa parole, ni la foi constante de l'Église.
Jésus-Christ meurt sur un gibet, on le voit aux mains des Juifs et d'une lâche multitude, le corps meurtri, la bouche abreuvée de fiel et d'outrages, les pieds et les mains percés, et chaque jour le prêtre catholique l'immole à l'autel.
Jésus-Christ meurt sur un gibet, on le voit, le sang s'échappe de tous les canaux rompus, de toutes les déchirures de ses membres, et la terre et l'humanité
' Saint Augustin. Contre Fauste, ch. xi. ■
boivent le sang de l'homme-Dieu, etce sang, versé à flots sur la croix « pour la rémission des péchés * », se répand toas les jours dans le calice de l'autel. Nous mangeons la chair, nous buvons le sang du Christ, et l'Eucharistie nourrit l'âme, en même temps qu'elle devient la représentation vivante et mystique du sacrifice de la croix.
« 0 mon âme, bénis le Seigneur 1 » Soit qu'il crée des mondes, soit qu'il jette sur la terre l'homme, l'animal, le cèdre, la fleur, l'herbe des champs, les monts et les collines, il distribue partout la vie avec nombre, poids et mesure, et pourvoit avec une libéralité divine à la vie de chacun.
« Il a converti les sources en torrents qui se préci- « pitent à travers les montagnes.
« Elles désaltèrent toutes les bêtes des champs, et « l'onagre étanche sa soif.
« Du haut de son séjour, Dieu arrose les monts, et <( la terre se rassasie du fruit de ses œuvres.
« Il fait germer la verdure pour les animaux et l'herbe « pour le service de l'homme, afin qu'il tire son pain « de la terre.
« Le vin réjouit le cœur de l'homme et fait briller « son visage plus que l'huile; le pain refait ses « forces -. »
Dieu, en confiant la vigne et ces semences bienfaitrices aux entrailles de la terre, leur donnait la mission de nourrir les êtres de la création; puis, un jour, devenues, par la volonté de Jésus-Christ, la matière d'ui\
1 Saint Mathieu, ch. xxv(.
*Ps. 103.
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sacrement, sa chair et son sang, elles sustentaient notre âme et enivraient nos membres, notre vie, d'une sobre ivresse et d'une saine et divine folie. « Sanam insaniam « et sobriam ebrielatem *. »
Ahl je regarde, debout sur le roc de mon néant, les abîmes de la tendresse divine et je me demande si mes paroles ne sont point un rêve, si Dieu est vraiment l'être le ()lus libéral, le plus aimant, le plus incompréhensible, si sa puissance réalise ces sublimes et mystérieuses folies de sa bonté. Je me demande s'il y a des hommes ici-bas qui cherchent et louent Dieu. Mais l'océan mugit, la fleur étale toutes les nuances, toutes les délicatesses de son vêtement, les mondes roulent avec harmonie dans l'espace, les uns sont encore en chemin, d'autres s'en vont se perdre dans la nuit des temps, la création raconte la gloire de Dieu, la nuit en instruit la nuit, et le prophète s'écrie dans son enthousiasme :
« Louez le Seigneur, hôtes des cieux, louez-le, habi- « tants d'en haut.
« Louez-le, vous, ses anges, louez-le, vous, ses « armées.
« Louez le Seigneur, habitants de la terre, monstres « aux puissantes nageoires, vastes abîmes, foudre, « neige, grêle, vapeurs, vents orageux qui accomplissez « sa parole ^. »
Je me demande s'il y a des hommes ici-bas qui aiment Dieu, émus et reconnaissants de ces dons faits avec une large répartition à notre corps et à notre âme. J'entends
1 Saint Augustin. Sur le ps. 33.
s Ps. 148.
bien les sarcasmes de l'incrédule, le rire de l'imbécile, les frissons d'une chair voluptueuse, les plaintes de ces cœurs dont le monde a bu la vie et les espérances. J'entends aussi ces paroles de mon Christ et de mon Dieu : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » J'entends les cris et les sanglots de l'humanité qui ne peut se contenter d'une possession vague et lointaine de Dieu, car jouir de Dieu comme à la surface de son être, par la voix et les hymnes de la création, ce n'est pas assez, elle veut le voir de plus près, le toucher, l'entendre, l'épanouir dans ses membres, vivre de son souffle, de son âme, de sa vie, et elle mange la chair du Christ, et elle boit son sang. « 0 mon âme, bénis le Seigneur! « bencdic anima mea Domino ^ ! »
Ici se présente la controverse sur la communion des fidèles sous les deux espèces, controverse laissée aujourd'hui dans l'oubli et les arguties du protestantisme. Je n'en dirai que quelques m^ots.
Le concile de Trente tranche nettement la question. « Si quelqu'un ose dire que tous et chacun des fidèles « sont tenus de recevoir sous les deux espèces le très- « saint sacrement de l'Eucharistie, en vertu d'un pré- « cepte divin et de nécessité de salut, qu'il soit ana- « thème ^. »
Si un précepte divin assujettit les fidèles à la communion sous les deux espèces, ce précepte, ou Jésus- Christ, ou l'Écriture sainte, ou la nature du sacrement, ou la tradition, l'a établi. Or Jésus-Christ n'a jamais donné un pareil commandement, et nulle part, dans la
1 Ps. lu ..
2 Conc. de Trente, sess. 21, can. i.
MATIÈRE DU SACREMENT DE l'eUCUARISTIE. ^235
Sainte-Écriture, nous ne rencontrons une semblable parole. Sommes-nous obligés de reproduire tous les actes du Sauveur? Tous les détails de sa vie s'imposent-ils avec l'alternative d'une loi rigoureuse ou d'une révolte sacrilège? non, évidemment, car Jésus-Christ s'est fait baptiser dans les eaux du Jourdain, et le baptême par immersion est tombé en désuétude. Jésus-Christ a consacré le jour de la cène avec du pain azyme, et les Grecs consacrent avec du pain fermenté. «Dansl'admi- « nistration des sacrements, dit Bossuet, nous sommes « obligés de faire, non tout ce que Jésus-Christ a fait, (( mais seulement ce qui appartient à la substance '.» La nature du sacrement n'impose pas davantage une pareille obligation. « La perfection de ce sacre- « ment ne dépend point de la participation qu'y ont « les fidèles, mais de la consécration de la matière. « Elle ne reçoit donc aucune atteinte de ce que le « peuple reçoit le corps de Jésus-Christ sans son pré- « cieux sang, pourvu que le prêtre consacre et con- « somme les deux espèces ^ » La manducation de ce pain mystique incorpore les fidèles au Christ, el le sacrement produit son effet essentiel.
Enfin la tradition est sans conteste; et Tertullien ', saint Cyprien'', saint Augustin ^ affirment la communion des fidèles sous une seule espèce. Est-ce que l'on ne communiait pas les infirmes sous la seule espèce
1 Traité de la Communion sous les deux espèces, 2o partie.
2 Somme ihéoL, 3 p., q. 80, a. 12.
8 Lib. H ad Uxorem.
* Traité de Lapsis.
s Sermon 222.
du pain, et les petits enfants, dès les premiers siècles de l'Église, sous la seule espèce du vin? Est-ce que les fidèles n'emportaient pas chez eux, et les moines dans les déserts, l'Eucharistie, afin de communier tous les jours de leurs mains? Est-ce que saint Paul luimême ne suppose pas manifestement cette doctrine, quand il dit : « Celui qui mange ce pain ou boit ce ca- « lice indignement est coupable du corps et du sang « du Christ * » ?
Du reste, l'Église n'est point une esclave et à la merci des caprices et des rébellions de ses sujets, et le pouvoir législatif qu'elle exerce, elle l'a reçu des mains de Jésus-Christ, d'où il résulte que, pour le bien de tous, et quand elle le juge à propos, elle a le droit de poser ou de modifier une loi, une coutume.
1 1" ép. aux Corinthiens, ch. xi.