CHAPITRE VIII
Les sacrements se composent d'une matière, d'une forme et de la personne du ministre qui confère le sacrement. La forme communique à la matière son existence surnaturelle, et la forme et la matière deviennent les parties constituantes du sacrement. « Les « paroles et les choses sensibles, dit saint Thomas « d'Aquin, constituent, en se réunissant dans les sacre- « ments, une sorte d'unité, comme le font la matière et « la forme *. »
Jésus-Christ prend du pain, le bénit, le rompt et le donneàses disciples, disant : « Ceci est mon corps. » Il prend le calice, le bénit et le passe à ses disciples, disant : « Ceci est mon sang, le sang du nouveau testa- « ment. » Or l'hérésie, ayant nié ou mutilé ce mystère de l'Eucharistie, devait encore ébranler de ses négations et anéantir la forme de ce sacrement.
Bucer, un des tenants les plus célèbres de la secte
1 Somme ihéol, 3 p., q. 76, a. 6.
luthérienne, enseigne Finutilité et l'inexistence des paroles de la consécration. On ne trouve nulle part, dit-il, dans la Sainte-Écriture, l'obligation de prononcer ces mots : ceci est mon corps, ceci est mon sang. Eh quoi ! n'est-ce pas étrange? Cet homme dit négation et anathème au Christ, à l'Église catholique, aux vertus de nos saints, au sang de nos martyrs, lui qui n'a pas d'autre autorité que sa raison privée, pas d'autres états de services que ses révoltes et ses mensonges, et à qui l'Europe doit le pardon de tant d'âmes perdues et de tant de sang versé, il nie, d'un seul coup, l'autorité et l'évidence des siècles et de l'Évangile !
Calvin, moins audacieux que Bucer,ne détruit pas la réalité des paroles de la consécration, le texte le confond et l'entraîne. Il ne dit pas : ces paroles ne sont point de précepte, mais : sous ces paroles, il n'y a qu'une vertu morale ; de la sorte, il aboutit à la négation absolue du mystère, car la formule consécrative, dépourvue de toute influence divine, n'est plus, dans la bouche du Christ et du prêtre catholique, qu'une exhortation pieuse et capable, tout au plus, de fortifier la foi des fidèles. Calvin, combattant à la fois le dogme catholique et l'impanation de Luther, par l'affirmation d'une présence morale, devait, en toute logique, désarmer les paroles de la consécration de leur formidable et divine puissance.
Kemnitius, le disciple de Mélanchthon, admet la formule de la consécration, mais il chicane sur un détail et affirme que toutes les paroles qui accompagnent la célébration du mystère s'imposent, avec la même rigueur, à la réalité du sacrement. « Le prêtre
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catholique, dit-il, mutile la forme de la consécration, parce qu'il la restreint à quelques paroles essentielles *. »
Le prêtre catholique prie et pleure, chaque jour, à l'autel pour le peuple et pour lui, abandonnant au Christ son nom, son génie, ses gloires, la candeur de son âme, le sourire de ses lèvres, le sang de ses veines, et il fausserait le mystère catholique ! Mais sa prière ne serait qu'une hypocrisie, ses vertus, de la démence. Est-ce croyable ? L'homme qui porte la main, dans un jour de révolte, sur ce dépôt, erre par le monde, chassé du sein de l'Église, le stigmate au front, la honte de l'apostasie dans l'histoire et dans sa conscience. Le prêtre catholique prononce toutes les paroles du canon de la messe, sans l'oubli d'une seule, par conséquent il ne les mutile point ; mais quelques-unes de ces paroles constituent la forme essentielle du sacrement de l'Eucharistie.
La forme de ce sacrement consiste, selon la tradition établie dès l'origine, dans ces paroles de Jésus- Christ, que le prêtre prononce sur le pain et sur le vin : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. »
Les paroles essentielles de la consécration sont, en effet, celles que Jésus-Christ a dites et qui signifient a présence de son corps, de son sang, de son âme et de sa divinité sous les espèces du pain et du vin. Or ces paroles tombèrent, pendant la cône, de la bouche du Sauveur, les évangélistes l'attestent unanimement, et elles opèrent tous les jours, sur les lèvres du prêtre
1 liellarmin. Traité de l'Euchar., liv IV, ch, xii.
catholique, le sublime mystère de la transsubstantiation.
Les paroles qui précèdent la consécration du pain, « quipridie quam pateretur », racontent l'histoire de ce grand événement, et ne constituent point la forme de l'Eucharistie. Ces mots, simples et magnifiques, ne sont autre chose que la narration d'un détail de la cène et de la mort du Christ.
Les paroles qui suivent la consécration du vin manifestent les trois effets de la passion du Sauveur : d'abord la possession de la vie éternelle : « novi œterni « testamenti.» C'est le testament que Jésus-Christ nous lègue à sa mort. Puis la foi en ce mystère : « mysie- « rium fidei. » Dieu pousse son amour pour les hommes jusqu'aux limites les plus incompréhensibles, les plus mystérieuses, sejouantde tous les obstacles, du temps, des lois, des corps et de l'espace. Enfin la rémission des péchés : « qui pro vohis et pro multis effundetur « in remissionem peccalorum. » Les crimes de l'humanité ne furent-ils pas lavés dans le sang du Calvaire ?
La bénédiction du pain et du vin devient comme la préface de la consécration, car de grandes choses vont s'accomplir, et le Sauveur prépare le cœur de ses disciples. Enfin l'action de grâces, comme la bénédiction du pain et du vin, ne fait point partie de la consécration. Saint Jean Ghrysostôme atteste que l'action de grâces fut un cri de gratitude envers Dieu, dont l'amour et les douleurs ont relevé l'humanité '. Les paroles
1 Homélies 83, sur saint Mathieu, et 28, sur la I" ép. aux Corinthiens.
LA FORME DU SACREMENT DE L'eUCHARISTIE. ?41
de la consécration tombent directement sur le pain et le vin, dont elles changent les substances en la substance du corps et du sang du Christ, et l'action de grâces monte vers Dieu, le donateur de ces biens.
D'où il suit que la forme essentielle du sacrement de l'Eucharistie réside dans ces paroles : « Ceci est mon « corps, ceci est mon sang. »
Mais, direz-vous, ces paroles sont étranges et ne ressemblent point aux paroles qui constituent la forme des autres sacrements.
Je l'avoue, et quand j'entends ces paroles tomber de la bouche du prêtre : « Ceci est mon corps, ceci « est mon sang », la stupeur saisit mes os, la foi ouvre mon intelligence à ces choses que mes ypux ne voient point, et je tombe à genoux, je prie, j'adore. Les sacrements s'accomplissent sous une bénédiction dans l'usage de la matière ; et parmi eux, l'Eucharistie trouve sa sublime réalisation dans la consécration du pain et du vin. Les sacrements, devenus les instruments d'une vertu divine, portent dans l'âme de l'homme, là où le péché fait sa demeure, avec la disparition de ses crimes et de ses fautes, les germes d'une vie nouvelle, la virilité et le développement progressif du Christ, et parmi eux, l'Eucharistie cache, sous les fragiles apparences du pain et du vin dont les substances ne sont plus, le corps, le sang, l'âme, la divinité, la personne elle-même de l'homme-Dieu. Et la forme de ce sacrementne serait pas étrange, supérieure, commelesacrement lui-même? Assurément il devait en être ainsi. Alors la forme de ce sacrement ne désigne pas l'usage de la matière, quelques gouttes d'eau versées sur la
242 l'eucuaristie.
lête de l'enfant, ou quelques gouttes d'huile répandues sur son front dans un signe de croix, mais sa consécration mystérieuse. Le prêtre parle en son nom dans la récitation de la formule sacramentelle, exerçant un acte : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du <( Saint-Esprit. » Et : « Je te marque du signe de la « croix, et je te confirme par le chrême du salut au « nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Ou bien intimant un ordre : « Recevez le pouvoir d'offrir le sacri- « fice de la messe pour les vivants et les morts, au « nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.» Mais dans l'Eucharistie, le prêtre prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration, et parle au nom de Jésus-Christ. Oui, ces paroles étranges, elles vous étonnent comme ces coups de foudre imprévus, et le monde qui a tressailli à la voix de Dieu, au Sinaï, sous les gémissements des patriarches, des rois et des prophètes, n'a jamais entendu de pareils accents. Ah ! ces paroles dévoilent les derniers secrets de l'amour du Sauveur pour les hommes, et ces secrets, les voilà en quelques mots : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang « a la vie éternelle, et je le ressusciterai à la fin des jours, « car ma chair est vraiment une nourriture et mon « sang est vraiment un breuvage *. »
Et qui donne à ces paroles la force de réaliser cette conversion mystérieuse? « Il faut, dit le Bienheureux « Albert le Grand, que la vertu qui opère ce change- « ment vienne de Celui qui est le moteur universel et « la cause de ces incompréhensibles conversions.
1 Saint Jean, ch. vi.
LA FORME DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. 243
« Oportel quod virlus mutationis illius sit ah eo qui mo- « tor est universalls in talihus mutationibus * . » Le verbe de Dieu est ce moteur et cette cause.
Nul être ne peut soustraire un seul de ses éléments, le plus infime, un seul de ses actes, le plus inaperçu, à la parole et à la main du verbe de Dieu, et maître de lui-même, jeter au ciel ses mépris, comme le grain de sable lance à l'océan ses insultes. Les êtres reçoivent de Dieu l'existence, le mouvement et la vie. « In ipso i( enim vivimus, movemur et snmus^. »
Tout être, quel qu'il soit, renferme plusieurs éléments, une substance, une activité, des lois et une quantité physique. La substance, invisible et indépendante, défiant le regard et les instruments du savant, immuable au milieu des vicissitudes, porte les accidents, détermine et spécifie les êtres.
L'activité jaillit de la substance d'un être, et toute substance règle et limite l'activité qu'elle produit. Immense ou mesquine, riche ou appauvrie, virginale ou honteuse, elle se proportionne au germe d'oti elle sort. Une créature, en effet, convoite, du sein de sa poudreou de ses splendeurs, la perfection qui la sollicite et trouve, atome ou génie, dans le fond de son être, le flot qui la pousse vers les rivages de cette perfection. Dans les êtres matériels, l'activité n'est qu'un mouvement de végétation. Mais dès que la vie apparaît, l'activité grandit, change de nature et de nom, et devient l'instinct de l'animal et l'intelligence de l'homme.
Malebranche nie l'activité interne des êtres, et se fait
1 De Euch., dist. 6, lib. II, c. ii.
* Actes des Apôtres, ch. xvn.
le patron du fameux système des causes occasionnelles. Les créatures, selon ce philosophe, sont incapables d'opérer quoi que ce soit ; Dieu seul est la cause de ce qui existe et se fait.
Ce système est gros d'erreurs. Si les êtres, dépourvus d'activité propre, ne sont plus que les causes occasionnelles de ce qui semble se produire, nous ne les connaîtrons point. Un être, en définitive, manifeste sa substance, sa vie intime, par des phénomènes, des lois et des opérations. La plante dévoile sa nature végétative dans ses parfums, son vêtement et ses formes multiples. Un corps accuse son activité par un mouvement d'attraction et de répulsion. L'âme de l'homme, je ne la vois pas, mais du fond de sa demeure mystérieuse, elle agit, elle se montre, elle s'incarne sur le front de l'homme, dans un sourire, sur ses lèvres, dans les mœurs et les actes de sa vie. Si ces opérations ne sont plus que le produit d'une force étrangère, nous ne saurons jamais la nature d'un être, et nos connaissances se borneront à la science menteuse et superficielle des phénomènes. Ce mysticisme aboutit fatalement au matérialisme.
Saint Thomas d'Aquin réfutait au treizième siècle cette théorie singulière. « Alors, ce n'est pas le feu qui « échauffe (il n'en serait que la cause occasionnelle), « c'est Dieu dans le feu. Or cela est impossible : d'abord « parce que nous enlèverions aux choses créées les rap- « ports de causes et d'effets, et Dieu semblerait impuis- « sant, car la vertu d'un agent se manifeste en ce « que l'agent communique à l'effet sa puissance d'agir à « son tour. Puis toutes les vertus agissantes qui se
LA FORME DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE, 245
« produisent dans les créatures leur seraient fausse- « ment attribuées, puisqu'elles n'opéreraient rien. Bien « plus, les créatures elles-mêmes seraient en quelque « sorte inutiles, si elles étaient dépouillées de leurs « propres opérations, car les choses n'existent que « pour agir selon leur nature, et ce qui est imparfait « est subordonné à ce qui est parfait. Si la matière « est faite pour la forme, la forme, qui est l'acte pre- « mier, aboutit à l'opération, qui est l'acte second. De «. la sorte, l'opération est la tin de la créature. Quand « on dit que Dieu opère dans les choses, il ne faut (( donc pas entendre que les choses soient dépouillées « de leurs opérations intimes *. »
Les lois règlent et ordonnent l'activité des êtres. Une activité affranchie de toute loi ne sera jamais qu'une course folle à travers l'espace, un torrent qui se précipite, des chars de feu qui se heurtent et se brisent, mille passions qui se déchaînent. L'esprit tuera le cœur, le cœur tarira la vie intellectuelle, les sens gouverneront despotiquement l'esprit et le cœur. Nul être ne restera à sa place. Et les lois s'élèvent à mesure que l'activité d'un être grandit et sort de la généralité. L'atome est et ne vit pas ; l'animal vit, mais la pensée n'illumine point son front. Être, vivre, connaître, voilà le résumé de l'activité des êtres, et des lois limitent et pondèrent ces activités diverses.
Enfin la quantité physique manifeste l'être et s'unit, sous des formes variées qui affectent nos sens, à la substance qui la soutient.
1 Somme Ihéol., 1 p., q, 105, a. 5.
Or le verbe de Dieu, la cause de toute substance, les tient dans sa main et en dispose comme il lui plaît. Ce qui est moins noble et inférieur, dit saint Thomas d'Aquin, reçoit son origine, et dépend dans son être, dans sa vie et dans ses actes, de ce qui est supérieur, et cette dépendance s'accroît dans la proportion de ce qu'on a reçu, ce Imper fecta a perfectis sumunt origin nem. Deus autem est perfectisslmum et sumniuîi eus a et summum bonum. Ipse igitur est omnibus causa a essendl *. » L'aumône d'un morceau de pain engendre une certaine dépendance, la reconnaissance d'un bienfait. L'aumône de notre être, de l'air qu'on respire, du sang de nos veines, de l'esprit, engendre une dépendance souveraine, radicale. La dépendance, encore un coup, se mesure à la perfection, à la puissance du donateur, à l'excellence et à l'immensité du don.
Dieu, la plénitude de l'être, est parfait, et les créatures, qui dérivent de lui par la voie de la création, sont imparfaites. Le parfait ne manque et n'a besoin de rien. Dieu vit et ne mendie point, il se suffit à luimême, et les créatures se succèdent dans la lumière ou la honte, sans jamais découvrir au cœur de Dieu un vide mystérieux qu'elles puissent combler, sur sa face, des rides qu'elles puissent effacer. Être complet, il jouit, dans l'unité de sa substance, sans la moindre lassitude, de sa fécondité et de sa béatitude. Que peutil lui manquer? De la vie? sa vie est totale et ne s'appauvrit point. De l'intelligence? il voit toute chose, et il est à la fois, par un seul acte, l'œil, l'objet et la vi-
1 So'nmc. Conhr les Gentils, liv. II, ch. v.
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sion. De l'amour? il pense et il aime, et le verbe de Dieu est l'image du père, « la splendeur de sa gloire « et la figure de sa substance * », et du père et du fils procède un amour sans bornes. Dieu ne subit l'esclavage d'aucune indigence, d'aucune limite.
Les êtres sont imparfaits, et cette imperfection native les condamne au rôle de mendiants. Quoi ! pensez-vous que le monde soit la représentation exacte de Dieu? Pensez-vous qu'il n'y ait pas dans le caillou qui se détache avec insouciance des flancs de la montagne, dans la fleur qui étale les formes de sa tunique parfumée, dans l'ange dégagé des grossièretés et des ignominies de la matière, quelque misère secrète? Pensez-vous que l'immutabilité soit indistincte du changement? l'infini du fini? la perfection et la force de l'infirmité? Ah ! nul être, si plein, si haut ou si oublié qu'il soit, ne porte dans ses entrailles le principe de son existence. Toute créature mendie pour sa vie physique la graisse de la terre, la rosée du ciel, un vêtement, un abri, de la chair et du sang. Toute créature mendie pour son intelligence la vérité qui est son bien. Elle interroge Descartes et Platon, les mondes et les siècles, elle agite avec anxiété des mystères et des problèmes, et après soixante siècles de sueurs et de progrès, elle s'écrie avec Salomon : « J'ai vu tout ce qui se fait sous le « soleil, et voilà, tout y est vanité et affliction de l'en- « tendement '^. » Les génies et les siècles ne sont que d'illustres mendiants. Toute créature mendie pour son cœur des affections, et sollicite dans les extravagances
1 Ép. aux Hébreux, ch. i.
2 Ecdes., ch. i.
de l'amour sensuel ou de l'amour divin des voluptés étrangères. M à quelle porte s'en vont frapper ces indigents de la création? Sans doute, le pauvre tend la main au riche, chaque classe se soutient, la plante sourit à un rayon de soleil, car l'inégalité engendre la misère et les dévouements. Par delà les monts et les nuages, il y a Dieu, et tous les êtres, génies, princes, artistes, cèdres du Liban, mondes de l'espace, ont reçu et reçoivent, chaque jour, de sa main l'aumône de leur substance. Le verbe de Dieu a précisément tout donné à l'homme, à toute créature, et lui, ce grand spoliateur de l'humanité et de la création, comme l'appelle saint Paul, il les possède, il en est le maître et le propriétaire, et il peut les anéantir ou les modifier à son gré. « Exspolians principatus et potestates ^ »
La parole d'un être, doué de la plénitude de sa perfection et de son rayonnement, s'étend à tout ce que son effet atteint par lui-même. Le feu, s'il est tiède, n'échauffe que les objets rapprochés ; s'il devient un vaste foyer, il porte au loin sa chaleur et sa lumière. Le verbe de Dieu a communiqué l'existence à toute chose, et rien, dit saint Jean, n'a été fait sans lui. « Omnia per ipsuin facta sunt, et sine ipso nihil fac- « tuïn est ^. » L'action du verbe de Dieu jaillit donc d'une force infinie, et s'étend à tout ce qui est, se meut et vit, en haut et en bas, au sommet et au dernier degré des êtres. Un homme, après tout, commande et atteint les hommes et les choses qui sont de son ressort et relèvent de lui. L'artiste prend un bloc
1 Ép. auxColossiens, ch. ii.
' Saint Jean, ch. i.
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de marbre, le taille, le manie, le dégage de ses aspérités, de ses plis les plus obscurs. L'architecte commande les ouvriers, la forme des pierres et tous les détails de l'édifice.
L'homme n'a point reçu de l'homme son être et sa substance, c'est pourquoi la puissance de l'homme, arrêtée depuis des siècles devant cette substance invisible des choses, se heurte et se brise contre le despotisme de la science, d'une plante ou d'un grain de poussière.
Le verbe de Dieu crée le monde, le dote de substances, de lois, de figures, et le monde, devenu le domaine de son créateur, marche, sous sa main, avec la gloire et l'obéissance d'une créature ; car s'il lui prenait la fantaisie et l'orgueil d'aspirer à la souveraineté, nous trouverions dans son être, dans sa vie, les signes de son origine et de sa noble servitude. Oui, le monde et les choses créées constituent le patrimoine du verbe de Dieu.
Si par hasard un être, un seul, maître de lui-même, échappe à l'action divine, alors cet être, unique dans la création, n'accuse aucune ressemblance avec Dieu. Ou bien, plus grand que Dieu lui-même, l'effet dépasse la cause de toute la hauteur de sa taille. Ou bien, l'agent est circonscrit dans une sphère d'action qu'il ne peut franchir. Or les êtres sortis du néant, imparfaits et pétris de misères, portent la ressemblance et les vestiges d'un être parfait qui les mesure, les ordonne, les soutient et les meut. Puis Dieu produit ces phénomènes surnaturels, et aucun être ne limite sa puissance. Qui mesure l'infini? ni le génie,
ni Platon, ni les anges, et l'infini seul se met en équation avec lui-même. Enfin la parole du verbe de Dieu s'étend à tout ce qui a de l'être et ne s'enchaîne point à une sphère, à un despotisme quelconque.
Le verbe de Dieu, l'activité première et infinie, contient et règle l'activité secondaire des êtres. « Toute « chose, dit saint Thomas d'Aquin, se rapporte à un « être qui la mesure, et cette chose devient d'autant « plus parfaite qu'elle se rapproche davantage de sa « norme. Or, Dieu porte en lui-même la règle et la « mesure des créatures et des choses, et toute créa- « ture et toute chose tirent de lui leur être et leur « activité *. » Le verbe de Dieu, le souverain et la norme de toute substance, de toute activité, applique sa force sur les êtres et produit des phénomènes proportionnés à la puissance de son bras. Le grain de poussière possède une force mystérieuse, mais faible et inconstant, il s'en va au premier coup de vent. L'homme dévoile l'activité de son être, et maître de l'univers, il renverse des montagnes, il féconde des déserts, il supprime des distances, il emprisonne la foudre, il tient les mondes captifs dans un laboratoire, il se joue sur une planche des tempêtes et des vagues de l'océan, mais il ne change point, malgré sa puissance et sa royauté, le cours ordinaire de la nature. Le verbe de Dieu, plus puissant que l'homme, oppose sa force infinie à la force finie d'un être, la commande et produit un mouvement inaccoutumé. Un homme ne rend point la vie aux morts, l'ouïe aux
1 Somme. Contre les Gentils, liv. I, ch. xxvm.
LA FORME DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE. 251
sourds, le mouvement aux infirmes, et Dieu, le maître de toute activité, accomplit ces choses. « Allez, an- « noncez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous « avez vu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les « lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts « ressuscitent, les pauvres sont évangélisés *. » Un homme s'élance à cheval, l'œil en feu, la sueur au front, lahaine de Dieu sur les lèvres, et Dieu le désarçonne et le transforme. Bien plus, le verbe de Dieu prend la substance d'un être inanimé, et la change, sous la puissance d'une parole, en dépit de toutes les lois naturelles qui résistent à cette conversion surnaturelle, en sa propre substance. Sans doute, le phénomène est inouï, en dehors de l'activité naturelle des choses, au-dessus de toute puissance créée, mais si extraordinaire et si étrange qu'il soit, ce phénomène ne réduit point la force et la main de Dieu.
Oui, le verbe de Dieu possède une activité divine et opère des choses qui nous étonnent, nous dépassent et jettent le frisson dans nos membres. Le miracle est-il une violence faite à l'activité d'un être? non, mille fois non.
Le monde, nous le savons, est créé pour la gloire de Dieu. « Universa propter seinellpsuni operatus est « Dominus *. -> Si le monde se caserne dans les ambitions vulgaires de sa nature, il ment aux nobles impulsions de son être, à sa vie, à sa destinée. « Le bien « particulier, dit saint Thomas d'Aquin, est ordonné « au bien général, comme à sa (in ; la partie se dévoue
' Saint Luc, ch. vu.
2 Prov., ch. XVI.
« pour le tout. Le bien d'un pays est plus sacré que « les intérêts d'un citoyen. Dieu est le bien général, « universel, car de lui découle tout bien, et tout bien « qui rend un être bon est un bien particulier *. » Les êtres sont faits pour Dieu, et quand ils détournent le mouvement qui les porte vers l'infini, ils violentent effrontément leur nature. Dès lors, le verbe de Dieu, dont la volonté rend tout mouvement naturel, encore que la raison s'en froisse et s'en émeuve, peut modifier, comme il lui plaît et sans violence, l'activité obédientielle des êtres. Les êtres sont les instruments de la volonté divine, et un instrument se plie sans résistance sous l'action de l'agent supérieur. « Dieu, dit « saint Augustin, qui a créé et constitué la nature, « ne fait rien de contraire à la nature. Car une chose « est naturelle à un être, si elle a pour auteur celui « de qui procède tout mouvement, tout nombre et « tout ordre dans la nature. « Erit cvique rei na-
« turale fjuod Deus fecerit A quo omnis motus,
« numerus, ordo naturœ ^. »
Enfin le verbe de Dieu, dotant les êtres d'une substance et d'une activité, dut mettre cette substance et cette activité sous la protection naturelle de quelques lois inviolables, car Dieu donne à toute créature sa constitution entière, et ne fait point des œuvres tronquées ou mauvaises. « Vidit Deus quod esset bonum ^. » Or une substance et une activité, dépourvues de toute loi, ne constitueraient qu'un être mutilé dont la dé-
1 Somme. Conlre les Gentils, liv. III, ch. xva.
2 Cité par saint Thomas d'Aquin. Idem.
» Gen., ch j.
LA FORME DU SACREMENT DE l'eUCIIARISTIE. 253
fectueuse organisation accuserait Dieu d'impuissance ou de malice. Quoi! un être livré sans frein au déchaînement stupide de son activité ! mais la plante végéterait dans une inculture insouciante ou se développerait avec une folle et stérile exubérance de vie. L'homme porterait dans son âme et dans son corps le conflit le plus épouvantable de forces et de passions se disputant sans répit le gouvernement de sa vie. Et ces lois, créées par le verbe de -Dieu et préposées par lui à la garde de la substance et de l'activité d'un être, de sa vie intime, de son expansion et de ses rapports avec les êtres qui l'entourent, le sollicitent ou le repoussent, restent sous la main du créateur, dociles et à sa merci, et quand il voudra , il les changera, comme il peut également modifier les relations externes des corps, et soustraire ce monde visible à nos yeux. Nous l'avons démontré au chapitre IV, car l'étendue ne constitue point l'essence des corps.
Je conclus que le verbe de Dieu, créateur et maître de la substance, de l'activité, des lois et de la quantité matérielle des êtres, peut les modifier à son gré et communiquer, aux paroles de la consécration, une vertu divine et efficace. Jésus-Christ, dit l'évangéliste, est puissant en œuvre et en parole. « Potens in opcre « et sermone '. » Oui, et sa parole réalise des choses sublimes, la création avec ses splendeurs multiples, l'océan dans la magnificence de ses abîmes, de son calme ou de ses fureurs, la plante avec ses semences et ses fruits, l'homme portant dans les plis de sa na-
1 Saint Luc, ch. xxiv.
ture les merveilles de ces mondes. Ce n'est pas assez : sa parole change la substance d'un pain vulgaire en sa propre substance. Ce n'est plus ce pain vil, ce pain qui refait les forces physiques de l'homme, la substance n'y est plus, les accidents seuls demeurent mystérieusement, c'est le corps et le sang de Jésus- Christ, et nous mangeons ce pain, nous buvons ce sang, et notre vie chrétienne se restaure. 0 mon Jésus ! je crois à la puissance de votre parole et au néant, à la docilité des êtres. Je crois à cette conversion mystérieuse de deux substances, encore que cette conversion dépasse mon esprit, car les êtres ne mesurent et n'enchaînent point la force de votre bras. Je crois à la réalité de ce mystère de l'amour divin pour les hommes, car je sais que vous pouvez toute chose. « Scio quia omnia potes *. »
1 Job, ch. XLii.