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CHAPITRE IX

l'eucharistie est l'extension de l'incarnation.

L'incarnation apporte à l'homme un foyer de vie que l'Eucharistie alimente et développe. Tout être a son foyer de vie ; la plante puise dans les entrailles de la nature, les peuples dans le sol qui les porte, l'intelligence dans la vérité, l'aliment qui restaure, et la vie n'est que l'évolution progressive d'une perfection dont on possède le germe, car l'homme, qu'il soit couché sur les rouages d'une machine ou qu'il déchire le sein de la terre, réclame pour son corps le pain qui le refait. L'intelligence a ses premiers principes , ses axiomes, c'est le germe de sa vie, et elle s'en va au dehors, fouillant les abîmes de la terre, les mystères d'une plante, la parole des hommes, l'histoire des peuples qui ne sont plus, et ses idées fécondent sa vie ; elle croît, elle se développe.

Or l'homme avait perdu le foyer surnaturel de sa vie, et, mutilé par le péché, couché dans les ruines de sa nature déchue, il appelait la vie, car le péché avait jeté dans son être une semence de mort. Toute se-

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mence a une terre où elle germe et grandit, et cette terre du péché est l'âme et le corps de l'homme. Oui, le péché habite l'âme et y bâtit des ruines mystérieuses qui se répercutent dans les membres du corps. Le mal, je le sais, ne vicie pas l'âme elle-même, ses éléments constitutifs, son essence, l'âme est incorruptible ; mais il affaiblit et dévore ses forces vitales, détourne le libre arbitre , le mouvement royal de sa nature, et tarit sa vie supérieure. Niera-t-on cette corruption manifeste du péché et ce foyer de vie supérieure desséché? Mais de deux choses l'une, ou le péché blesse réellement le fond de notre être, ou faible et impuissant, il ne nous atteint pas. Si le péché, malgré ses attaques incessantes et des coups terribles, ne creuse aucun sillon dans l'âme et le corps de l'homme, rien ne bouge, le torrent de la vie surnaturelle roule tranquillement ses flots, et l'homme demeure dans les opprobres du crime ce qu'il était avant le crime, l'âme intacte, l'opération et les mœurs virginales. Quoi ! ces négations, ce culte et ces ignominies de la chair laissent un homme, une nation, agréable à Dieu ? Quoi! le brigand qui viole les domiciles, assassine sur les grands chemins, et le martyr, qui meurt dans la virginité de sa foi et de sa vie, se font au même degré les amis de Dieu? Quoi! Dieu chérit à la fois la négation insolente et la foi soumise, celui dont les lèvres le déshonorent et celui dont la bouche ne s'ouvre que pour le bénir? Oui, le péché corrompt l'homme et emporte dans un flot destructeur sa vie supérieure, la grâce de Dieu, et l'homme, détaché de Dieu par la partie haute de son être, meurt et transmet, par

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voie d'origine, cette mort surnaturelle à ses enfants. Alors Dieu s'émeut de ces ruines, de ces larmes, et rend à l'homme le foyer de sa vie supérieure. Le moyen est inouï, impossible, et Dieu le choisit. « Au « commencement était le verbe, dit saint Jean,...

« et le verbe s'est fait chair. Et verbum caro

« factum est ' . »

Saint Augustin rend ce mystère lucide avec son élégance habituelle de langage. Qu'est-ce que le verbe ? Il frappe nos oreilles, il passe, mais écoutez : le verbe, la splendeur et la représentation exacte du père, vivait dans le sein de Dieu, et le verbe était Dieu. « Verbum erat apud Deum, et Dcus erat verbum '. » Je porte dans les profondeurs immatérielles de mon esprit un verbe distinct de ma voix, de l'air qui le recueille et l'envoie jusqu'à vous,et ce verbe, porté par les ondes sonores, franchit le canal auditif et émeut votre cœur. « Apud te, ô honio, cum est injcorde tuo « verbum, aliud est quam soniis. Sed verbum quod « est apud te, ut transeat ad me, snnum quasi vchi- « culum quccrit '. » Ce verbe, le fils d'une intelligence humaine, ne déserte pas le sein qui le nourrit ; monté sur le char d'une parole, il pénètre notre substance, l'air qui nous enveloppe, le siècle dans lequel vous vivez, il instruit et il corrompt, il bâtit et il bouleverse, et cette parole externe ne l'arrache point à sa demeure intellectuelle. « Pervenit ad vos, ncc reccssU a nie. » Ce verbe s'incarne donc dans quelques vibrations de

1 Saint Jean, ch. i.

2 Ibid.

* Tract. 37 in Joan.

l'air et se manifeste au dehors, c'est la parole d'un homme, d'un peuple, d'un siècle. Le verbe de Dieu se fait chair, se montre aux hommes et ne quitte point le sein du père où il vit. « Vcrbum mcum erat apud « m-, et processif in rocem, verhum Dei erat apud «patrem, et processit in carnem '. » Et l'humanité renaît et vit.

L'humanité, couchée dans ce champ que voyait le prophète, attendait l'esprit qui devait jeter dans ses os desséchés le germe d'une vie nouvelle, et l'esprit est venu, il a soufflé sur ces morts, et ils sont devenus vivants. Une cause produit des effets qui lui sont proportionnés et semblables. Le péché engendre la mort, et, nés d'Adam, nous portons la mort dans nos entrailles. Le verbe de Dieu est la vie par essence, et, nés du Christ, nous vivons, car on subit l'influence du principe avec lequel on communique ; influence de vie ou de mort, elle vivifle ou elle corrompt notre être. Le verbe de Dieu, la source de toute vie, de toute lumière, se jette dans les profondeurs de l'humanité, remue ces os arides, et cette multitude de morts s'éveille, sort du sein de sa corruption et boit à ce torrent dont les eaux vives débordent. « De pl-niitudine ejus nos omnes acce- « pinius'^. » Car l'humanité voulait apaiser la justice de Dieu, et le fils de Dieu se fait homme et meurt pour expier ses débauches. L'humanité voulait s'approcher de Dieu et pénétrer, dans la mesure de sa condition et de ses forces, les mystères de cette vie divine, et le Christ Jésus, le seul possesseur des secrets de Dieu,

1 Sermon 119. De veriis sancti Joan, * Saint Jean, ch. i.

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lui apporte des vérités et des mystères qu'il confie à la foi mystique de son esprit. L'humanité voulait jouir de Dieu, de toute son âme, de toutes ses forces, et le verbe de Dieu prévient le cœur de l'homme, le presse, le soulève mystérieusement, et l'humanité, prise du désir de sa vraie béatitude, poursuit sa route sous l'impulsion de la grâce du Christ, elle qui n'était qu'un cadavre s' agitant dans la boue de son esprit et de son péché. « Etverbamcjm factiim est. •»

L'Eucharistie entretient le foyer de notre vie chré tienne, et ce foyer de vie ne meurt point, il est permanent. Jésus-Christ a dit en effet : « Ceci est mon corps, « ceci est mon sang », et ces paroles sont absolues, efficaces, sans condition. L'hérésie se cabre sous ces paroles, et les explique avec une singulière désinvolture : « Ceci est mon corps », c'est-à-dire, dit-elle, « le « corps du Christ est dans l'usage du sacrement », et, fière de son étrange interprétation, elle caserne la présence réelle de Jésus-Christ, en dépit de la clarté des paroles du Sauveur, de la foi catholique et de la tradition, dans le seul usage de l'Eucharistie. Est-ce que Jésus-Christ a donné à l'usage de ce sacrement la puissance de consacrer le pain et le vin? Est-ce que Jésus-Christ a mis des conditions et des réserves à sa parole? Et si le Christ n'affirme sa présence réelle dans l'Eucharistie qu'au seul moment où ce sacrement est distribué aux fidèles, à quel instant cette conversion mystérieuse des deux substances s'opère-t-elle? Est-ce quand l'hostie est dans la bouche ou dans l'estomac ? Est-ce quand le prêtre la tient encore dans ses mains et la présente aux fidèles? Ou l'hérésie violente le sens

et l'efficacité des paroles consécratives, et la présence du Sauveur dans le sacrement de l'Eucharistie n'est plus qu'un rêve, ou nous maintenons contre elle, d'accord avec les conciles et les pères, le sens et l'efficacité des paroles de la consécration, et la foi catholique et le bon sens triomphent.

Jésus-Christ n'emporte point avec lui, après trentetrois ans d'existence sur la terre, ce foyer efficace où s'entretient et s'élève notre vie morale, laissant l'humanité veuve et déshéritée de sa présence réelle ; oh ! non, bien sûr non, car il a dit : « Ceci est mon corps, « ceci est mon sang. » La vierge Marie, la mère du Christ et de l'humanité, quitte ce monde, étrangère aux corruptions de la tombe, et son départ ne laisse point d'orphelins, car l'Église catholique lui succède dans ses nobles et divines fonctions de la maternité. Oui, il me plaît d'appeler l'Église une mère, car, pure comme une vierge, ses dogmes et sa vertu n'ont jamais subi une déchirure ; aimante comme une mère, elle nous environne de sa tendresse, de sa parole, de ses vertus ; l'Église catholique est devenue la dépositaire et la gardienne des sacrements de la loi nouvelle, et si elle ne nous portait pas dans son sein, nous ouvrant, sous quelques gouttes d'eau et l'Esprit-Saint, les portes de la vie surnaturelle, si elle ne nous préparait pas de sa main la chair et le sang de Jésus- Christ, notre vie surnaturelle ne serait qu'un songe. Vous demandez la raison de ce mystère ? ma réponse est la réponse de l'ange à la vierge Marie : « Je vous salue, « pleine de grâce, que le Seigneur soit avec vous, vous « êtes bénie entre toutes les femmes. Elle, l'ayant en-

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« tendu, fut troublée de ces paroles, et elle pensait en « elle-même quelle pouvait être cette salutation. Et « l'ange lui dit : Ne craignez point, Marie, vous avez « trouvé grâce devant Dieu : voilà que vous concevrez '( dans votre sein et vous enfanterez un fils, et vous lui « donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera ap- « pelé le fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui « donnera le trône de David, son père ; et il régnera a éternellement sur la maison de Jacob, et son règne « n'aura point de fin. Marie dit à l'ange : Comment « cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme. « Et l'ange lui répondit : L'Esprit-Saint surviendra en « vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son « ombre *. » Vous demandez comment le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Christ? et je vous réponds : c'est l'œuvre de l'esprit de Dieu. Vous demandez comment l'homme peut entendre ces paroles du Sauveur : « En vérité, je vous le dis, si vous ne « mangez la chair du fils de l'homme, et ne buvez son « sang, vous n'aurez point la vie e'" »'ous ^ », et se nourrir de sa chair et de sa divinité? et je vous réponds : c'est l'œuvre de l'esprit de Dieu. Vous demandez comment cette chair de l'homme-Dieu peut jeter dans nos âmes et dans nos corps, d'une manière efficace, les semences de la vie éternelle? et je vous réponds : c'est l'œuvre de l'esprit de Dieu.

Oui, Jésus-Christ vit dans la solitude de nos tabernacles, et sa présence réelle constitue ce foyer permanent de notre vie chrétienne ; s'il n'y était pas, nous

1 Saint Luc, ch. i.

? Saiul Jean, ch. vi.

serions leurrés, et nos larmes, notre culte, nos chants, nos douleurs épanchées, nos adorations ne seraient plus qu'une poignante et affreuse idolâtrie.

L'Eucharistie est cette terre féconde qui porte et nourrit les peuples de toute langue, de toute condition, de tout climat, et l'être le plus rechigné, s'il a une poitrine d'homme, s'il est de race divine, peut dire : « Jésus-Christ, c'est ma vie. Mi/ii vivere Christus est. » Le sol se dessèche ; loin de la rosée du ciel et des chaudes étreintes du soleil, il devient comme un désert, et l'Arabe le foule de ses pieds vagabonds. L'Eucharistie n'est point une terre désolée, aride comme les sables brûlants de l'Orient; pleine d'une sève divine, elle nourrit chaque jour, sans épuisement, tous les peuples de la terre. Qui peut tarir la vie de Dieu? les mains de l'homme? Ah I elles brisent une plante, elles dessèchent la vie et les mœurs d'un peuple, mais elles ne peuvent rien sur le cœur de Dieu.

Oh ! que Dieu est bon I il fait pleuvoir les nuées, resplendir le soleil, mûrir les moissons, puis il donne son fils au monde, et notre sang se rajeunit, la vie circule dans nos veines. Gela ne suffit pas encore au cœur de Dieu, et l'Eucharistie devient comme une extension mystérieuse de l'Incarnation, car la chair et le sang du Christ, d'oii est sortie notre existence surnaturelle, nous sont donnés comme une nourriture et un breuvage, et, chaque jour, nous mangeons la chair du Christ et nous buvons son sang.

L'incarnation élève l'homme et le divinise, car le verbe de Dieu se fait chair et porte dans les plis de son humanité les faiblesses de notre nature, sauf le péché.

l'eucharistie est l'extension de l'incarnation. 263 « Debuit per omnia fralribus similnrt >. » Uni k une nature humaine, le verbe de Dieu se l'approprie, et Jésus-Christ est à la fois un homme comme le dernier des hommes, puisqu'il est tout ce que nous sommes, et Dieu, puisqu'il porte toute la nature de Dieu luimême, réunissant ces deux natures, ces deux volontés et ces deux opérations sous le gouvernement d'une seule personne, la personne du verbe de Dieu.

L'Eucharistie perpétue cette déification de l'homme et la rehausse encore, car cette manducation de la chair sacrée du Sauveur n'est-elle pas l'élévation surnaturelle de notre être poussée jusqu'aux plus sublimes limites? Nés du Christ, le Christ devait encore nous nourrir de sa propre substance. La mère porte son enfant dans son sein, le met au jour et le nourrit de sa vie, de la moelle de ses os. Si des mères, trop pressées de jouir des plaisirs du monde, déjà lasses des splendeurs et des souffrances d'une maternité à peine éclose, confient, sans cœur, sans tendresse et sans épanouissement, leurs enfants à des mains mercenaires, elles trahissent, qu'elles le sachent bien, le plus sacré de leurs devoirs. Jésus-Christ est une mère, et sortis de ses flancs sacrés, nous mangeons encore sa chair, nous buvons son sang, et nous devenons les membres multiples de son corps. « Nous sommes ce corps mystique, « s'écrie saint Jean Chrysostôme, car : Qu'est-ce que ce <( pain? le corps du Christ. Que deviennent ceux qui le « mangent? le corps du Christ. Sumns illud corpus. « Quid est panis? corpus Christi. Quid avtem fmnt qui

1 Ép. aux Hébreux, cb. ii.

« sumunt ? corpus Christi ^ » Le verbe de Dieu, plus fort que l'homme qui mange la chair du Christ et boit son sang, le dissout, le dévore et se l'assimile, et tous, nourris de cette viande divine, nous devenons les membres du Christ, recevant de lui l'être, la vie et la croissance : « Quoniam unus panis, et iinum corpus « multi [iunt ^. »

N'est-ce pas une extension magnifique et réelle de l'incarnation? Qu'est-ce que l'incarnation? la corporation du verbe de Dieu. L'Eucharistie n'est-elle pas une corporation quotidienne du verbe de Dieu? L'âme s'assimile et vivifle la chair et le sang que nous dévorons chaque jour, et notre corps croît et se développe. Le corps mystique de Jésus-Christ mange et grandit, car, nourris de la chair, de la divinité et du sang du Sauveur, nous passons, selon l'expression énergique de Léon le Grand, en celui que nous mangeons, et devenus les membres de son corps mystique, de l'Église catholique, ce corps prend de la force et de l'accroissement à mesure que le verbe de Dieu, le principe vital divin de l'Église catholique, s'assimile de nouvelles parties, de nouveaux membres, a Nonne aliud agit participatio corporls et sanguinis « Christi, qnani ut in id quod sumimus, transeamus '. » Le verbe de Dieu se fait homme et traîne après lui une âme et un corps, et toutes les infirmités naturelles de

1 Inepist. ad Cor., hom. '24, mim. 2. Migae, Pair, grœc, tom. VI, col. 200.

2 I'^ ép. aux Corinthiens, ch. x.

3 Lco Mafjnus, sermo R3. Dépassions C/iris(i, cap. vu. Migne,Pa«r. lat., tom. LIV, col. 357.

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notre être, la faim, la soif, la tristesse, la crainte, la mort... toutes, sauf le péché. « Dcbuit per omnia fraa tribus siniilari.» Jésus-Christ croissait en âge et en sagesse, il mangeait son pain à la sueur de son front, il parlait à la foule dans le Temple, sur les flancs d'une colline, et les Juifs s'écriaient avec mépris : « N'est-ce « pas un homme vulgaire, le fils du charpentier? « Nonne hic, est fabri fiUus *? »

L'Eucharistie complète l'œuvre de l'incarnation, car l'homme, nourri de la chair du Christ, se transforme en lui, et le Christ et l'homme ne font plus qu'un, comme la nourriture ne fait qu'une même chose avec le corps qui l'a prise ^. Ni le feu qui brûle et pénètre le fer, ni les branches qui s'échappent du cep qui les porte et les vivifie, ni l'air qui s'embrase des feux du soleil, rien de ce monde ne peut me dire cette union mystique de mon être et de mon Christ, ces comparaisons sont trop grossières, et je laisse ce mystère aux mains de Dieu. Incorporé au Christ par la manducation de son corps, je sens ma substance se fondre en lui, et prendre, au contact de cette chair sacrée, dans le dégagement quotidien du péché qui la flétrit, la ressemblance divine. « Quand nous recevons la commu- « nion, dit saint Thomas d'Aquin, Jésus-Christ apte plique son corps comme un cachet sur nos cœurs « brûlants de l'amour de Dieu, purifiés par la pénitence, « attendris par l'amour du prochain. Il ne se change « pas en nous, mais il nous transforme en lui, et im- « prime dans nos âmes l'image de sa bonté et de ses

1 Saint Mathieu, ch. xui.

2 Saint Bonaveuture, serm. 4. De cœna Domini.

(< perfections ^ » Le verbe de Dieu s'incarne et prend la ressemblance de l'homme, et l'homme mange la chair du Christ et prend la ressemblance de Dieu. Le verbe de Dieu s'incarne et porte nos misères, car il a faim et soif comme l'homme; un jour l'angoisse tord son âme, une sueur froide couvre son corps, et un cri de défaillance s'échappe de ses lèvres : « Mon Dieu, (( mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? Deus a meus, Deus )neus, ut quid dercliquisti me'^1 » Et l'homme mange la chair du Christ et puise dans cette manducation mystérieuse des forces surnaturelles, car lui, ce néant à la merci d'une feuille qui tombe, d'un regard, d'une émotion, il résiste à toutes les séductions, à toutes les tempêtes, à toutes les puissances, et le fer et le feu ne le briseront point. Le verbe de Dieu s'incarne et vit de la vie de tout le monde, et l'homme mange la chair du Christ et vit d'une vie divine, car, dit saint Augustin, «qu'est-ce que manger la chair du fils de Dieu, « qu'est-ce que boire son sang, sinon vivre? Mangez la « vie, buvez la vie, et vous aurez la vie ^. » L'homme mange la chair du Christ, et il pense avec le Christ, il parle avec le Christ, il se meut avec le Christ, il aime avec le Christ, il agit avec le Christ, en un mot il vit, non ce n'est plus lui qui vit, c'est Jésus-Christ qui vit en lui. « C'est le propre du rejeton d'un bon arbre, dit « saint Thomas d'Aquin, de prévaloir par sa vertu na- « turelle, etde communiquer sa douceur au sauvageon, « lui ôtant son amertume, et lui faisant porter des

1 Opusc. 58, c. 20.

2 Saint Mathieu, ch. xxvii.

* Serin. 2. De Verh. apost.

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fruits semblables aux siens. De même, le corps de Jésus-Christ, enté sur nous, corrige nos défauts, nous communique sa bonté et la vertu de produire

< des feuilles et des fruits de justice semblables à ceux qu'il produit lui-même. C'est ce que l'Esprit- Saintnous enseigne par la bouche du prophète, quand il dit : Je prendrai la moelle d'un haut cèdre, et une branche de sa cime, je la planterai sur une haute montagne, où elle poussera des bourgeons et portera des fruits. Ce haut cèdre, continue le docteur angélique, c'est Dieu le père. Ces branches élevées sont les anciens patriarches, et la vierge Marie en est la cime; la moelle du cèdre, c'est la sagesse éternelle, et la branche ou le rejeton de la cime, c'est la chair de Marie. L'Esprit-Saint prit la moelle du cèdre et le rejeton de la cime, unissant par l'incarnation du verbe, la sagesse éternelle avec la chair de la Vierge immaculée. Mais il plante ce précieux rejeton sur la montagne élevée, toutes les fois que le sacrement du corps du Christ est distribué aux fidèles élevés, par leurs saintes aspirations, de la terre au ciel. De cette union naissent d'excellents fruits, car le cœur du fidèle, se dépouillant, sous la vertu de ce sacrement ,

( de l'amertume de sa corruption, produit, à l'exemple ( de Jésus-Christ, des fruits de justice et de bonnes

œuvres. L'épouse manifestait ce désir, quand elle ( s'écriait : Attirez-moi vers vous : {rn/}c me po.st te.

Gomme si elle eut dit : Changez-moi en vous par l'ar- ( deur de mon amour et du vôtre, et, enté sur mon

< cœur, détruisez cette racine qui produit des fruits

< amers, afin que la vertu de votre douceur et de

« votre bonté prévale et agisse puissamment en moi. « C'est encore pour cela que saint Paul disait : Je vis, « non, ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en « moi *. »

Assurément vivre en homme, c'est beau, car l'âme meut cette vie humaine, et l'homme, le front haut, l'intelligence ennoblie par la science, les mains et le cœur pleins de loyauté et d'héroïsme, n'est-il pas semblable à Dieu? La vie du corps mystique du Christ est supérieure. Le corps de l'homme n'est qu'une poignée de boue dont les organes n'étendent pas leurs visions et leurs appétits au delà de l'océan et des mondes de l'espace. L'esprit démontre l'inûni, la cause première, l'immobile, et accomplit les œuvres d'une honnêteté vulgaire. La vie chrétienne se nourrit de la chair et du sang du Christ, et ses accents ne sont point les chants profanes du poète, ni les vagissements de l'erreur, ni le tumulte du forum ; écoutez : « Qui me « séparera de la charité du Christ? Sera-ce les tribula- « tions, l'angoisse, la faim, la nudité? Sera-ce le péril « et les persécutions? Sera-ce le glaive? Mais nous « sommes plus forts que toutes les craintes, à cause de « celui qui nous a aimés. Oui, j'en suis certain, ni la « mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni « les puissances, ni le présent, ni l'avenir, ni la force, « ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature « ne pourra me séparer de la charité de Dieu qui est « dans le Christ Jésus Notre-Seigneur -. » Et ce langage nouveau engendre des vertus que le monde ignore,

> Opusc. 58, c. 20.

2 Ép. aux Romains, ch. viii.

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D'où viennent ces accents, ces vertus, oui, d'oti viennent-ils? Ah! le Christ meut son corps mystique, le transforme et met sur ses lèvres des paroles qui étonnent, sur son front sa propre beauté, dans son âme et dans son corps un peu de cette énergie, de cette gloire, de cette grâce et de cette vie dont il a la plénitude, et nous vivons, encore un coup ; nos pieds nous portent, notre poitrine se soulève, notre esprit s'agite, non, nous ne vivons plus, c'est Jésus-Christ qui vit en nous. Jésus-Christ devient notre passion, nos rêves, notre vie, et quand une main brutale et impie le chasse du cœur et des mœurs d'un homme, cet homme vit encore, car il se meut, il parle, il respire, il écoute, ce sont des manifestations de la vie, mais que rêve-t-il? de la gloire, le bruit de l'or ou d'une harmonie voluptueuse, un despotisme, un amour froid et humide comme un bloc de marbre. Le Christ ne résonne plus, le Christ ne parle plus, le Christ ne rêve plus, le Christ ne sent plus, le Christ n'aime plus, et cet homme vit encore, mais c'est l'homme inférieur qui se meut.

La vie chrétienne est aussi la plus délicieuse, car l'Eucharistie est un festin oii nous mangeons les viandes les plus délicates, où nous bavons le vin le plus

exquis. « Convivium pinguium mcdullatorum,

« vindeniix dcfxcaiœ ^ »

Trois choses constituent la jouissance : l'organisme, l'objet et l'union de l'organisme et de l'objet. Un être dont les facultés sont bien pondérées jouira davan-

' Isaïe, ch. xxv.

tage, car une lyre à demi brisée ne donne que des sons inarticulés, et que l'oreille réprouve. L'objet sollicite et émeut dans la mesure de son être et de sa force. Enfin la jouissance croît avec l'union. Or Jésus-Christ est lui-même notre organisme surnaturel et l'objet qui l'ébranlé et le réjouit, car la grâce de Dieu, dit saint Paul, nous constitue ce que nous sommes. « Graiia « autcin Dci sum idquod snm *. » Puis Jésus-Christ, le bien souverain, total, de qui découlent les biens partiels, la vertu, l'harmonie et les êtres de l'espace, émeut notre être, y suscite par sa présence réelle des joies intimes, car, dit saint Thomas d'Aquin, la jouissance résulte de la fusion de deux coeurs, de deux existences. « Omnis cnim amans congaudet de con- « junctione amati ^. » Ah! vous rêvez des jouissances! allez donc dans nos temples, là, on ne s'assied pas à une table somptueuse, on s'assied à la table du Créateur, et on mange le pain des élus. Vous rêvez des jouissances! que votre bouche s'ouvre, et sous le contact de la chair sacrée du Christ, vous aurez des émotions que la terre ne donne point, et les seules qui soient dignes de vous, les seules qui enivreront votre vie morale, alors l'âme entend des sons mystérieux, des paroles qui ne sont point de la langue humaine, et sous le poids de ces émotions, elle se prend comme à défaillir. « Concupiscit et déficit anima mea in atria « Domini ^. » Vous rêvez des jouissances! ah! regardez nos autels, ils sont debout, et le sang du Chiist y

1 I" ép. aux Corinthiens, ch. xv.

2 Somme IhéoL, 1' 2=^, q. 70, a. 3.

sps. 83.

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coule encore. La chair et le sang du Sauveur, voilà la vie de l'homme, la vie des peuples. « Mihi vivere Chris- « lus est. »

L'Eucharistie est non-seulement une extension réelle de l'incarnation quant au foyer de vie oîi nous puisons nos forces, notre transformation, nos jouissances mystiques, mais encore quant au mode de vie qui nous est communiqué.

L'incarnation manifeste la puissance et la miséricorde de Dieu. Dieu crée l'homme, et des mains barbares mutilent, après cette merveilleuse création, l'œuvre divine. Qui peut refaire une œuvre, si ce n'est l'artiste? Qui peut communiquer la vie, si ce n'est celui qui a la vie pleine et sans rivages? Qui peut répandre la vérité, si ce n'est celui qui possède la plénitude de l'être et de la vérité? « Nemo nisi artifeœ, operis suipotens « est, et figulo taiitum in argillam suamjusest. Ita do- « minus omnium, qui omnes fecerat, dignatus est ad « nostra descendere,nosque suscipere in corpore suo, « ut refîceret eademarte vel potestate qua fecerat *. »

Trois choses sont nécessaires au restaurateur d'une œuvre déchue : le droit, l'art et la puissance. Le droit qui constitue la souveraineté d'un être sur un autre, l'art qui communique la forme et la beauté, la puissance qui rend l'artiste capable d'achever son œuvre. L'homme appelait, du sein de ses ruines l'être bienfaisant qui devait le restaurer, le rendre à la vie, et depuis des siècles il gémissait, il suppliait, il espérait. Mais qui, sur la terre, a des droits absolus sur

1 Saint Paulin. Cité par Thomassin. De incarnat. Verbi, lib I, cap. I.

l'homme? Qui possède Fart et la puissance de lui rendre son ancienne et surnaturelle splendeur? ni les rois, ni les génies, ni les sages de ce monde, car l'homme n'est point l'artiste et le souverain de l'homme, et des efforts humains, si nobles, si inspirés qu'ils soient, ne produiront jamais des vertus surnaturelles ; ce qui est divin ne jaillit point des flancs d'un être humain. Dieu, l'artiste et le souverain des hommes et des choses, se trouve seul investi de ce droit, de cette puissance, de cet art, et maître de son cœur, il n'a point voulu confier une œuvre de cette importance à des mains étrangères, d'ailleurs impuissantes. Alors le verbe de Dieu naît d'une femme et prend la place do l'humaniLé, et lui, l'ôtrc sans commencement et sans fin, il subit la loi vulgaire d'une génération humaine ; lui, l'invisible dans le sein de son père, il souffre comme le plus vil des êtres ; lui, l'immortel et l'incorruptible, il meurt sur un gibet, et mort, il renaît à la vie, et le monde est sauvé. Puis le verbe de Dieu fait homme subjugue les Césars et les peuples avec la croix, il déroute la philosophie par l'extravagance, il jette dans les cœurs le germe de vertus nouvelles, il enrichit le pauvre et le lépreux, il combat avec l'infirmité et il vainc, et la puissance de Dieu se joue à son aise de toutes ces impossibilités que la raison ne saisit pas. « Désormais, s'écrie Jean Chrysos- « tome, nous n'avons plus besoin de syllogisme, mais de « la foi catholique. Sola fide opus est, non sijUogismi * . » La puissance de Dieu, au service de sa miséricorde,

' Episl. ad Rom., liom. 2, num. 5. Migue, Pat. grœc, tom. LX, col. 407,

L'EUCnARISTIE EST l'eXTENSION DE l'iNCARNATION. 273

accomplit ce que l'amour sollicite. La miséricorde est la compassion que nous inspirent les misères d'autrui, et qui nous pousse à les soulager dans la mesure de nos moyens. « Miscricordia est alicmr misericC nostro ain corde compassio, qua utique, si possuDins subve- « nire, compellimur K » Les misères de l'humanité étaient multiples, car le péché avait corrompu l'esprit et le cœur de l'homme et coupé le chemin de sa destinée, et, mutilé, désorienté, il criait du fond de ses abîmes vers son rédempteur. « De profiindis clamavi « ad te, Domine -. » Alors le verbe de Dieu se fait chair, et apporte à l'esprit, au cœur et à la nature de l'homme une vérité de vie, de doctrine et de justice.

La vérité de la vie se compose d'une juste estimation des choses, d'une parole droite et d'une saine opération, car on juge, puis on parle et on agit; ces trois choses s'enchaînent et se suivent. Or le Christ ouvre en l'homme un sens nouveau, le sens des choses divines, et ce sens, épanoui par la parole et la grâce du Sauveur, engendre des opérations et des vertus surnaturelles. Le génie pense, parle et agit sous l'influence mystérieuse de son entendement; et le chrétien pense, parle et agit sous la double impulsion de son entendement et de l'Évangile.

La vérité de doctrine consiste dans la manifestation d'un problème, d'une idée, d'un mystère, et Jésus- Christ, notre maître, le seul, dit l'évangéliste, qui soit digne de ce nom ^, enseigne l'humanité. Alors des

* Saint Augustin. De la cité de Dieu, liv. IX.

« Ps. 129.

' Saint Mathieu ch. xxiii.

docteurs, des tribuns, des poètes assassinaient l'esprit du peuple. Est-ce qu'un meurtre ne s'accomplit pas sur l'esprit comme sur le corps de l'homme? Est-ce que l'erreur n'est pas le poignard qui blesse l'entendement et tarit la sève de l'organisme intellectuel? Estce que le scepticisme n'a pas son bagne et ses crimes? Et Jésus-Christ enseigne la vérité, des mystères et des problèmes que la foi catholique, le bon sens et le catéchisme savent résoudre. Il ouvre une voie, la voie de notre destinée, et l'humanité, délivrée des entraves de son péché, reprend sa route vers le ciel. Il communique une vie, et nous vivons, et le Christ a dit en effet : « Je suis la voie, la vérité et la vie. Ego sum via, et a Veritas et vita *. »

La vérité de justice rend à chacun ce qui lui est dû. Or l'homme opprimait les faiblesses de l'humanité, la femme, l'enfant, l'esclave, et Jésus-Christ apporte à l'humanité la justice, l'amour et la liberté des enfants de Dieu. « Je vous donne, dit le Sauveur à ses apôtres» « je vous donne un commandement nouveau; c'est « que vous vous aimiez les uns les autres comme je « vous ai aimés moi-même ; alors le monde connaîtra « que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les « uns les autres ^. »

La miséricorde semble épuiser ses trésors, si elle tombe sur un ingrat, car le cœur, repoussé par une main barbare, se donne avec une plus large générosité. Est-ce que l'homme, ce révolté sous la main et la bonté de Dieu, n'était pas un indigne, un ingrat, un- monstre?

1 Saint Jean, ch. xiv.

- Saint Jean, ch. xui.

l'eucharistie est l'extension de l'incarnation. 275 Pour vaincre le péché, pour extirper cette racine mauvaise du granit de notre nature où elle s'est incrustée, il fallait qu'un Dieu naquît et mourût, et le verbe de Dieu est né d'une femme, il a souffert, il est mort, et l'humanité s'est régénérée dans ces abaissements et ces opprobres de l'homme-Dieu. 0 amour de mon Christ, de mon maître, comprendrai-je jamais la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de ce mystère ?

« Ut possitis comprchendere guœ sit latitudo, et

« longitudo^ et sublimitas et profundum ^ »

Jésus-Christ couvre sa chair, son sang, sa divinité des voiles du pain et du vin, et ce mode de transmission de sa vie, conforme à la double nature de l'homme, continue les humiliations de l'incarnation.

Dieu est partout, cela est incontestable, mais j'ouvre les yeux et je ne le vois pas ; j'étends les bras et je ne le saisis pas; j'écoute, et mes oreilles n'entendent point le bruit de sa parole. Dieu est invisible, et Dieu prend un signe sensible qui révèle sa présence. Qu'est-ce que Dieu? « Je suis celui qui suis, dit-il un jour à Moïse. « Ego su)ii qui su m -. » Dieu possède la plénitude de l'être, de la perfection et de la vie, car fouillez les mondes, les profondeurs de l'océan, les couches de la terre, les arcanes de l'intelligence, les mystères d'une fleur, tout ce que vous découvrirez ici-bas d'être, de perfection et de vie découle de sa main. Et Dieu, lui, l'invisible, l'infini, l'impalpable, ne prend pas, pour manifester son être et sa puissance, un signe qu'aucun être n'a jamais usurpé, un signe égal à sa vie, non, il se

1 Ép. aux Éphésiens, ch. m.

2 Exode, ch. m.

L RUCUARISTIE.

revct de ce qu'il y a de plus petit, de plus humble, de plus vulgaire, et il se cache sous les apparences du pain et du vin. Le verbe de Dieu s'est humilié dans l'incarnation, et il s'humilie chaque jour dans l'Eucharistie, et ces abaissements incompréhensibles manifestent de nouveau sa puissance et sa bonté. Quelle est la puissance, si ce n'est celle de Dieu, qui peut modifier les lois de la matière et de l'espace, toucher à la substance invisible des êtres, rendre un corps impalpable, multiplier sa présence, l'arracher au lieu qui l'emprisonne, et maintenir des accidents sans un sujet qui les porte? L'Eucharistie est un sacrement où les mystères les plus incompréhensibles se donnent rendez-vous, la raison s'en consterne, et Dieu se joue de ces impossibilités. Quelle est la bonté, si ce n'est celle de Dieu, qui nourrit chaque jour de sa propre substance, à tous les instants, sur tous les points du globe, les peuples, les princes, les sages et les lépreux? Car l'amour des hommes presse le cœur de Dieu et lui bâtit une demeure sur cette terre, rien ne lui coûte, l'amour vit de dévouement, d'abnégation et d'opprobre, et le verbe de Dieu, lui, l'éternelle vérité, l'être sans limite, la nourriture des esprits célestes, se fait, sous les plus vulgaires apparences du pain et du vin, le lait et le miel de notre vie. Il s'anéantit de nouveau, a Senirtipsum eœinanivit ^ »

Le verbe de Dieu naît et se fait pauvre, humble, humiliant sa condition et son origine sous les dehors d'une vie commune. S'il avait vécu dans l'opulence et

1 Ép. aux Philippiens, ch. n.

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le faste, les grands de la terre vivent de la sorte ; s'il était venu l'épée à la main, guerroyant par le monde, Mahomet, six cents ans après Jésus-Christ, confiait sa doctrine et sa vie à la puissance de son sabre et de ses escadrons ; s'il avait porté une couronne d'or ou de laurier, les princes et les débauchés se couronnent de fleurs, mais il ne serait point mon Christ et mon Dieu. Je le vois, le verbe de Dieu fait chair, bafoué, les flancs ouverts, les os brisés, la chair vieillie, il n'a plus la forme d'un homme, c'est un ver de terre. « Egn siim vermis, et non lionto *. »

L'Eucharistie continue ces abaissements de l'homme- Dieu. Il semblait qu'il devait exister, pour le verbe de Dieu, une expression visible de sa souveraineté, un mode éminent et égal à lui, par lequel sa substance se découvrirait, et il n'en est rien, l'homme apparemment serait ébloui de ces splendeurs, de cette gloire, et le verbe de Dieu se rapetisse et vit dans les obscurités mystérieuses d'un peu de pain. Pourtant le mode de manifestation d'un être se proportionne à sa nature, à sa condition, à sa vie. L'ânio, substance intellectuelle et libre, se dévoile à travers les organes du corps, elle parle, elle sent, elle agit, elle corrompt, elle éditie, elle remue, elle palpite, elle ébranle d'une main hardie les murs de son cachot, et les lèvres de l'homme, sa parole, son front, sa main, ses mœurs, en un mot le corps manifeste sa vie. Les rois se construisent des demeures magnifiques , en harmonie avec leur condition, leur vie. Le verbe de Dieu crée le

1 Ps. ■?.

monde, les deux et les hôtes de l'espace, l'océan et ses colères, la terre et ses magnificences, l'homme ; il jette dans les créatures des vestiges et des ressemblances lointaines de la substance divine; on regarde, on s'étonne, on s'émeut, on s'écrie : « Que vos œuvres « sont magnifiques, ô mon Dieu! Quam iiuignlficaia « sunt opéra tua. Domine '/ » Je regarde ce pain aux mains du prêtre, et je me demande oti est cette gloire du verbe de Dieu ? où est ce mode de manifestation proportionné à sa majesté? quelle est sa demeure? Le Christ Jésus cache sa substance et sa gloire dans les humiliations d'une vie obscure, et laisse, comme insouciant de son origine, la pourpre aux rois, le faste aux riches, l'orgueil national aux peuples ; un jour cependant, si les rois et les peuples s'agitent et forment des complots, il les brisera comme le potier met en pièces un vase de terre. Pauvre, réduit comme le dernier des êtres, le verbe de Dieu ne possède souvent d'autre abri qu'un toit délabré, d'autre culte externe que les adorations de quelques âmes, et la plupart du temps, seul, oublié, il n'a d'autre ami, d'autre prière que la lueur vacillante d'une lampe. Que dis-je? un jour. Dieu dit à son fils : « Demande- « moi, et je te donnerai les nations pour ton héri- « tage '^ », et oubliant son pouvoir et sa souveraineté, le verbe de Dieu, fait chair, se voit à la merci du premier venu, d'un homme qui, s'il le veut, le traînera dans la boue, et le Christ ne résiste point à ces au-

1 Pâ. 103-

2 Ps. 2.

l'huciiaristie est l'extension de l'incarnation. 279

dacicux sacrilèges. Un pain vulgaire, aux mains d'un homme, aux caprices d'un coup de vent, et dont le Sauveur a dit : « Ceci est mon corps », voilà le sacrement de sa présence réelle ; voilà le mode de manifestation qu'il choisit, et ce sacrement ne lui semble point trop vil.

Enfin le verbe de Dieu naît d'une femme, meurt et prend nos crimes, et l'Eucharistie renouvelle la mort de l'homme-Dieu. « La célébration du saint sacrifice, « dit saint Thomas d'Aquin, est appelée l'immolalion « de Jésus-Christ pour deux raisons : parce qu'elle est « l'image de sa passion, et parce qu'elle en produit « l'elTet. Nous avons coutume, dit saint Augustin, de « donner aux images le nom des choses ou des per- « sonnages qu'elles représentent ; ainsi quand nous « voyons une fresque, un tableau, nous disons : C'est « Cicéron, c'est Salluste. Or l'Eucharistie représente « la passion du Sauveur, et cette image représentative « nous donne le droit d'appeler l'Eucharistie l'immola- « tion du Christ. L'adorable Victime ne s'est offerte « qu'une fois, pour le salut de tous les siècles, dans « le Christ Jésus. Qu'est-ce que nous faisons dans nos « sacrifices ? s'écrie saint Ambroise. Est-ce que nous v( ne l'offrons pas toujours? oui, sans doute, mais « nous l'offrons en commémoration de sa mort'. » Oui, Jésus-Christ s'immole sur la pierre froide de nos autels par la séparation mystique de son corps et de son sang, et l'Eucharistie, devenue le sacrifice de la loi nouvelle, représente la mort du Sauveur. Oui,

• Somme théol., 3 p., q. 83, a. 1.

Jésus-Christ s'immole par l'état apparent de mort auquel il se condamne par amour pour les hommes, car la vie se manifeste par le mouvement, quiconque vit se meut, s'agite et opère; et où est donc le mouvement de l'homme-Dieu sous les espèces du pain et du vin ? Est-ce qu'il vit? vivre, c'est agir. Est-ce qu'il a une vie d'action, de mouvement et d'influence? Est-ce que nos yeux le voient? J'étends la main, est-ce que je le touche? J'écoute, est-ce que mes oreilles entendent le son de sa voix, le bruit de sa respiration, le mouvement et les émotions de son cœur? Jésus -Christ semble mort dans l'Eucharistie, et emprisonné sous les murs de cette hostie frêle et blanche et de mince apparence, sans mouvement, il se met à la merci des éléments et des lois ordinaires qui régissent les choses mortes, inanimées, et si l'hostie, devenue la chair et le sang du Christ, s'échappe des mains du prêtre, elle tombera et subira, comme le grain de sable, les lois de la pesanteur. Sans doute, aucun agent ne brutalise la substance du Christ, hors de toute atteinte, elle ne subit ni la corruption, ni les lois du lieu et du mouvement, ni l'action désorganisatrice du temps, car elle ne se caserne point dans une sphère sensible, dans une molécule, dans un lieu ; incorruptible, elle échappe à toute altération, cependant toute substance, quoique immatérielle et impalpable, se voit à la portée des éléments et des coups de la brutalité par sa quantité, par ses accidents, et Jésus-Christ subit cette loi générale. On le meut, et le mouvement ne porte directement que sur les accidents qui couvrent sa substance. On le

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mutile, et sa substance, invisible et à l'abri de toute barbarie, reste intacte. La corruption le poursuit et s'attache à ses flancs, et cette affamée n'altère et ne corrompt que les parcelles du pain. Est-ce qu'il ne faut pas la puissance et l'amour d'un Dieu pour réaliser de pareilles impossibilités ? Un Dieu qui enfouit sa vie dans les ombres d'une inexistence apparente ! un Dieu qui s'abandonne, comme la feuille morte des bois, aux caprices des lois de la pesanteur et du mouvement! un Dieu qui ne se montre pas, lui la plénitude de la vie ; qui n'agit pas , lui la plénitude de l'être et de l'action; qui se laisse manier par des mains viles lui, la plénitude de la force! Ah! où est donc ce Christ, le maître des hommes et des choses, et que fait-il? Ce qu'il fait, me le dsmandez-vous ? il vit, et sa mort n'est qu'apparente. Nos sens ne le voient ni ne le touchent, mais notre cœur sait, sur la foi de sa parole, qu'il est réellement et substantiellement présent. S'il est présent, nous l'avons prouvé surabondamment, il vit, la présence d'un être dévoile sa vie; s'il vit, son corps organique se meut sous le gouvernement de l'âme, et l'âme et le corps s'agitent sous le gouvernement du verbe de Dieu, il nous voit du fond de sa mystérieuse demeure, il entend nos sanglots, nos tristesses, nos prières, et quoiqu'il ne parle pas, pour ne point révéler sa présence, il vit, il se meut, il agit, nous le prions, nous lui parlons, et il nous écoute, et si nous mangeons ce pain dont il paraît avoir fait son sépulcre, nous mangeons la vie , car il a dit lui-même :

« Celui qui mangera ce pain vivra pour l'éternité.

ifi.

Si guis manducaverit ex hoc pane, viuet in œternum K »

L'humanité avait besoin d'un Dieu qu'elle put voir et prier à son aise, d'un Dieu qu'elle put contempler dans l'infirmité, sans être éblouie de sa substance, et le verbe de Dieu s'est fait chair. Le païen, esclave de ses plus grossiers instincts, adorait des dieux de chair et de boue. Aujourd'hui on dit : La nature, le monde, l'homme, c'est Dieu, et l'erreur, appuyée sur des bribes de vérité, s'en sert comme d'un passeport. J'ôte l'abus, que reste-t-il? le besoin d'un Dieu visible, d'un Dieu fait chair. On nous dit bien : Où est votre Dieu? Où est sa vie, son action? Notre Dieu ! nous le contemplons à travers les harmonies, les lois de la création, le parfum d'une fleur, le prisme virginal de nos facultés. Notre Dieu! nous l'avons vu dans les patriarches qui l'attendaient, dans les prophètes qui le saluaient; nous l'avons vu dans les infirmités de sa propre chair, car il a pris un corps dans les chastes entrailles d'une vierge, il est né, ses pieds ont foulé le sol de la Judée, sa parole et ses miracles ont manifesté sa physionomie divine, et il est mort. L'homme meurt, et son nom s'en va se perdre dans l'oubli des siècles. Eh quoi! ne nous reste-t-il de Jésus-Christ qu'un son vague et lointain? Sommes-nous les déshérités de sa personne, de sa présence, de sa vie? Nos adorations sont-elles stériles, et nos voix sans écho ? L'incrédule l'affirme, mais il blasphème. Jésus-Christ vit, au fond de nos tabernacles, dans la réalité de sa

* Saiat Jeau, ch. vi.

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chair, de son âme, de son sang et de sa divinité, et encore que nos yeux ne le voient pas, car sa présence surnaturelle échappe à la grossièreté de notre vision, la substance du pain n'est plus, et il est réellement et substantiellement présent.

Ce mystère est insondable, direz-vous; eh! mon Dieu, oui, et il ressemble à tous les mystères qui heurtent notre intelligence. La science a ses mystères, et vous n'en aurez jamais le dernier mot; le catholicisme a les siens, et, comme les savants, dans une sphère plus haute, nous vivons de l'incompréhensible. L'inconnu et l'extravagance se donnent la main. Gela est encore vrai, car Jésus-Christ a tant aimé le monde! On aime une créature, et on se dévoue, on meurt pour elle. Jésus- Christ aime les hommes, et vit au milieu d'eux. Ah! nous avons besoin, à certaines heures, alors que •le découragement et le désespoir montent à notre âme, d'une main qui essuie les sueurs de notre front et console les tristesses de notre existence. Nous avons besoin d'une poitrine aimée, d'un langage et d'une vie qui ne sont plus le langage et la vie de ce monde, il y a dans notre être, dans notre cœur, de ces angoisses qu'il ne comprend pas, de ces blessures qu'il ne sait point panser, une faim et une soif de l'infini qu'il ne peut assouvir, et nous entrons dans une église catholique, et là, nous rencontrons la main, la poitrine et la vie de l'homme-Dieu.

Satan avait dit : « Mangez ce fruit et vous serex « comme des dieux. Erilis sicut DU '. » Ce fut une

1 Genèse, ch. iir.

promesse de mort. Jésus-Christ a dit : « Ma chair est (( vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment « un breuvage. Qui mange ma chair et boit mon sang « demeure en moi et moi en lui. Gomme est vivant le « père qui m'a envoyé, et que moi, je vis par le père, « celui qui me mange vivra aussi par moi. Voici le « pain qui est descendu du ciel ; non comme vos « pères ont mangé la manne, et sont morts ; qui mange « ce pain vivra éternellement. Qui )nanducat hune « panein vivet in œternum '. »

Voilà les extravagances du mystère de l'Eucharistie, de l'amour du Christ pour l'humanité.

1 Saint Jean, ch. vi.

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