CHAPITRE X
L'KUGHARISTIE est le GHliF-D'ŒUVilE DE L'AMOUK DE JÉSUS- CHBIST.
L'amour humain fait de grandes choses ; il affronte les périls, il se dévoue, il est magnifique d'héroïsme et de tendresse, cependant il est petit, infirme, misérable comme l'être d'oîi il sort.
L'amour de Dieu a réalisé de grandes et de sublimes choses, car c'est à cet amour de Dieu pour les êtres que nous devons notre passage du néant à l'existence, du sein de nos misères et de notre impuissance aux joies de la rédemption; mais la tendresse de Dieu arrive à son apogée dans l'institution du sacrement de l'Eucharistie. Jésus-Christ veut répondre par sa présence réelle et mystérieuse sur la terre aux aspirations et aux cris de l'homme, et demeurer avec lui dans l'union la plus intime.
L'humanité a besoin de Dieu, voilà le fait. J'ouvre, en effet, le cœur de l'homme et j'y trouve, incrustée sous toutes les formes, une aspiration qui l'emporte vers l'infini ; mieux que la pierre regagnant stupide-
ment la terre qui la sollicite, l'humanité gravite librement vers Dieu, son principe, son centre, son but. Jamais elle ne l'arrachera complètement de ses entrailles, sans quoi elle retrouverait ses abîmes et son inexistence. Sans doute, on peut effacer plus ou moins de son intelligence l'idée de Dieu, l'altérer, la mutiler; après quatre mille ans d'eflbrts et de hontes. Dieu surnagera toujours sur les eaux de ce nouveau déluge. Plus tard, les langues se confondent, les peuples se dispersent, les races se forment, et une race d'élection, un peuple choisi emporte avec lui les promesses de Dieu, et après quarante siècles d'attente le verbe de Dieu se fait chair : « Et vcrbum caro factum est. »
Fouillez votre nature, votre pensée, votre âme, vos affections, la science, est-ce que vous n'y trouvez pas Dieu? La science nous plonge dans l'infini : qu'elle interroge le mouvement des corps, le dernier des êtres, le ciron lui-même, elle affirme un premier moteur, une cause première de tout ce qui est; tout ce qui a un nom, une existence quelconque, le grain de poussière ou les soleils de l'espace, tout ici-bas balbutie le nom et la gloire de Dieu : « Cœli cnarrant gloriam « Dei *. »
Fouillez les replis de votre cneur et demandez-lui ce qu'il veut! Le cœur veut aimer, qu'il batte sous la poitrine d'un charbonnier ou sous la poitrine d'un prince, c'est sa fonction, sa loi, son besoin. « Aimer, a dit quelque part Leibnitz, c'est placer sa félicité dans la félicité d'un autre. » Or, placerez-vous cette félicité, cette vie
1 Ps. 18.
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intime de votre cœur dans une ambition, une poignée d'or ou un frémissement de la chair? Oh! faites-le, si bon vous semble, et vous sentirez le vide et l'inanité de ces choses; oui, prenez cette gloire, ces soleils, ces plai sirs, ces adorations et dites-moi vraiment si cela suffît. Oh ! non, Dieu est plus grand que ces soleils, plus grand que le sol qui nous porte, plus grand qu'une épée voûtée sous le poids de ses victoires, plus grand que la créature, et le cœur de l'homme, que rien de la terre n'assouvit, se jette dans les bras de Dieu, et il vit à l'aise. L'amour est un acte vital, il jaillit à pleins flots des profondeurs de notre être, et, naturellement, comme le fleuve qui sort des abîmes de sa source et promène ses flots à travers les terres, cet amour, ces pensées, ces aspirations s'échappent des profondeurs de notre existence, se manifestent au dehors et coulent sur le lit mouvant des actes libres et moraux de notre vie ; si jamais les passions en détournent le courant, ce ne sera pas sans violence, sans désastres, car, sortis des mains et du cœur de Dieu, les flots de notre nature nous poussent mystérieusement, et nous retournons à Dieu.
L'amour est une tendance, un essor de notre être, de notre vie, vers Dieu, et cette tendance, dit saint Thomas d'Aquin, a trois causes : notre ressemblance avec Dieu, le bien qui nous attire et la connaissance que nous avons de Dieu.
La ressemblance, en effet, est un fonds commun à plusieurs êtres, un germe où chacun se reconnaît, s'attire, se touche et se retrouve ; de là ce fait, que ceux qui ont les mêmes vues, les mêmes idées politiques,
industrielles, artistiques, se recherchent, s'aiment et s'unissent.
Or, nous avons avec Dieu une ressemblance de nature, ressemblance lointaine et imparfaite que Dieu, sous l'impulsion de sa bonté, nous donna à la création. La Genèse déclare, à sa première page, que « l'homme a été fait à l'image et à la ressemblance « divine. Et creavii Deus hoininem ad imaginem « sua m 1. » Sans doute, Dieu est infini et l'homme est borné, limité, c'est pourquoi je dis que cette similitude est imparfaite; car nous pensons comme Dieu, et notre verbe sort des flancs d'une vie immatérielle, et il est engendré; la génération est une fonction de la vie; comme Dieu nous sommes libres, la liberté grandit nos actes et nos mœurs ; comme Dieu nous voulons, et notre volonté, si chétive qu'elle soit, a sa puissance et son commandement; mais il faut se hâter de l'avouer, nous ne pensons point à l'égal de Dieu, nous ne sommes pas libres à l'égal de Dieu, car nous ne sommes point de la taille de Dieu, sa représentation exacte, sa parole, son image parfaite ; nous sommes pétris de faiblesses, de limites ; le verbe de Dieu, sa liberté, son cœur, sa puissance, tout en lui est parfait, et nous portons dans notre être et nos actions toutes les misères d'une imperfection native; Dieu est Dieu, et nous ne sommes que de chétives créatures, les esclaves du temps et de l'espace.
« Il se trouve dans l'homme, dit saint Thomas d'A- « quin, une certaine ressemblance avec Dieu, la-
1 Genèse, ch. i.
LE chef-d'œuvre DE l'aMOUR DE JÉSUS-CURIST. 289
« quelle se tire de ce que Dieu est le prototype de « l'homme, mais il n'y a pas de ressemblance fondée « sur l'égalité, vu qu'il y a une distance infinie eu'tre « un tel modèle et sa copie. Voilà pourquoi il faut « dire que dans l'homme se trouve, sans doute, l'image <( de Dieu, mais l'image imparfaite. C'est ce que la « sainte Écriture nous fait entendre en disant « que « l'homme a été fait à l'image de Dieu », car cette « locution, « à l'image », indique un rapport réel, « mais éloigné *. »
Mieux que cela, la grâce est une « participation à la nature divine », l'apôtre l'affirme, un je ne sais quoi de mystérieux de la nature, de la vie, de la puissance de Dieu, et quand elle nous est accordée, elle met dans notre vie ce je ne sais quoi de la nature, de la vie, de la puissance de Dieu; dès lors, élevés audessus de notre être, de nos forces, transformés, grandis surnaturellement, nous sommes deux, quoique distincts dans les fonctions et la béatitude d'une même vie. Erunt duo in carne una *.
Gomment n'y aurait-il pas un attrait de notre être, de notre vie, vers Dieu? Dieu ! nous le sentons, nous le palpons, quelque chose de lui se meut en nous, nous attire, nous séduit, nous passionne, ces parcelles de vie, de bien, de félicité, dont il a la plénitude; et quand notre raison ne se déforme pas sous la main d'un maître, d'un siècle pervers, quand notre liberté résiste aux sollicitations malsaines de la terre, quand notre cœur reste dans la virginité de sa vie et de ses
ï Somme ihéol., 1 p., q. 93, a. I.
' Genèse, ch. ii.
émotions, nous nous savons en conformité d'idée, de beauté et de vie avec Dieu, et nous jouissons, semblables à lui, dans la mesure et le néant de notre petitesse, nous sentons que vraiment nous sommes « de la race de Dieu ».
Que dis-je? Dieu tient essentiellement à notre vie, et s'il s'en va chassé par la barbarie de nos passions, notre vie se mutile, se rapetisse, descend des hauteurs surnaturelles où elle se tient, et se cantonne dans la sphère des choses naturelles, sensibles. Dieu est le principe, l'élément essentiel d'une vie supérieure, comme l'âme est l'élément de la vie humaine, de la liberté, de la vie morale; à mesure que cette vie s'élève, elle manifeste davantage ce germe de la ressemblance divine, car ce germe se mutile dans la dépravation, s'épanouit dans une honnêteté vulgaire et se développe largement dans la vie chrétienne. Et l'homme pense, aime, agit, commande, mais il n'est plus seul, le Christ Jésus est avec lui, de moitié dans ses actes ; l'homme cherche, découvre, croit sous l'impulsion de sa raison et de l'évangile, l'humanité marche sous les ressorts d'un gouvernement humain et de l'Église catholique. Ah! celui-là mutile la ressemblance de sa race, qui violente les larges opérations de son être et les rive aux fers d'une poignée de boue, aux mondes de l'espace, aux débris d'une fleur ; celui-là mutile la ressemblance de sa race qui ne se souvient plus des promesses de Dieu, du sang de Jésus-Christ et de la vie de son baptême ; celui-là mutile la ressemblance de sa race qui ne sait plus combattre, laisse son épée se rouiller dans le matérialisme et les ruines de sa vie
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morale, insouciant de sa ressemblance divine, de la gloire et du sang de ses frères, les vieux martyrs ; oui, quiconque renie sa race, sa physionomie, son sang, la main qui l'a fait et l'a racheté, celui-là est un insensé, un traître, car je vous le dis : « Nous sommes de la race de Dieu. Ipsius enim et genus sumus *. »
Le bien est une autre cause de cette tendance de notre nature, de notre vie, vers Dieu. Le bien est la manifestation de l'être, plus on a d'être, plus on est parfait, et ce bien que nous réclamons dans la mesure de nos forces, « le bien, c'est ce que tout le monde re- « cherche : honum est quod omnia appetunt » , ce bien ne nous sollicite, ne nous attire que parce qu'il est parfait. Dieu est le bien par excellence, car il possède la plénitude de l'être et de la perfection, rien ne lui manque, il est le bien sans rivages, sans tempêtes, sans limites.
Trois choses constituent la perfection d'un être, ses éléments constitutifs, sa forme et ses opérations; car un être s'affirme dans ce qui le constitue, le détermine et l'actualise, plante, aigle, homme, ange ou Dieu, il est ce qu'il est, ce que le font ses éléments constitutifs. Puis tout être, à son entrée dans le monde, revêt une forme, un vêtement ; le lis a sa blanche tunique, l'aigle sa large envergure, le monstre des mers ses puissantes nageoires, l'homme sa physionomie intellectuelle et physique. Enfin, tout être opère et agit dans les limites de son activité, il végète, il sent, il aime, il se passionne, il est libre et responsable, il n'a
1 Actes des Apôtres, ch. xvii.
292 L EUCHARISTIIÎ.
d'autre histoire, comme le chêne, que l'histoire de ses jours passés dans une forêt, ou, comme l'homme, il tisse son histoire à travers le monde avec les événements de sa vie, ses gloires et ses malheurs, ses héroïsmes et ses décadences.
Dieu possède la plénitude de l'être et de la perfection : « Je suis celui qui suis », dit-il à Moïse '. Infmi, sans bornes, sans mélange, nous ne saisirons jamais un défaut dans sa constitution, une ligne tant soit peu déprimée, un désaccord , des ombres , quelque chose d'humain, de terrestre. Dieu est le sommet de l'être, de l'activité et de la vie, un acte absolu, immuable, sans dépendance et sans faiblesse, un acte pur, enfin. Et qui donc limiterait cette substance et les fonctions de cette vie divine? Un défaut organique? Mais Dieu est parfait, complet, total. La main d'un homme? Dieu est absolu et indépendant des vicissitudes et de la contingence de ce monde. La stérilité? Dieu est fécond, il pense et il aime, sa fécondité se résume dans ces
deux grands actes « Il y en a trois, dit saint Jean,
« qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Fils (c et le Saint-Esprit, et ces trois ne sont qu'un '^. >•> Telle est l'essence, telle est la vie intime de Dieu.
Dieu se révèle par une forme, une beauté divine, beauté qui jaillit de son essence. La beauté est la splendeur d'un être dans ses perfections ; la forme et la perfection suivent, se tenant par la main, les gradations multiples de l'être; unies, fondues ensemble, du même ordre, elles dorment dans les mêmes langes et
1 Exode, ch. m.
2I"ép., ch. V.
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grandissent comme deux sœurs. La beauté de la fleur est chétive comme sa nature végétative : la beauté de l'homme est supérieure, car il y a en l'homme une nature, des perfections plus hautes.
Dieu possède la plénitude de la forme et de la beauté, puisqu'il possède, nous l'avons déjà dit, la plénitude de l'être et de la perfection. Son essence, faite de perfections divines, revêt une physionomie, une splendeur inconnue à toute créature. « La beauté, dit saint Thomas « d'Aquin, renferme l'intégrité, car les choses incom- « plètes sont dites laides, la proportion ou l'harmonie, « et la clarté '. » Est-ce que Dieu n'est pas intact? Est-ce que son front a vieilli avec les siècles? Le monde vieillit, la politique, les constitutions, les empires, les dogmes humains, les générations se dégradent, se replâtrent pour se refaire encore; les siècles, les hommes et les événements se précipitent, se hâtant du berceau à la jeunesse, de la jeunesse à la virilité, de la virilité à la tombe. Dieu ne change point : il n'a ni enfance, ni virilité, ni vieillesse; étant à lui-même sa propre vie, sa propre félicité, il puise dans son essence une éternelle sève, une éternelle jeunesse.
Est-ce que Dieu n'a pas de la proportion et de l'harmonie? Avons-nous saisi dans son être, dans sa vie, depuis soixante siècles que nous existons, une mutilation, une difformité, une alliance équivoque du bien et du mal, un mouvement, un acte mal équilibré? En Dieu, rien ne froisse et ne choque, rien ne se désoriente, rien n'est disparate et contradictoire. L'homme pétrit
> Somme théoL, 1 p., q. 39, a. 8.
sa vie et ses mœurs d'héroïsme et de faiblesse, de vertu et de lâcheté, d'estime et de mépris; brave sur mille champs de bataille, il recule comme un lâche devant ses passions. « Je trouve dans mes membres, s'écrie <( saint Paul, une loi en lutte perpétuelle avec la loi de (( mon esprit; ennemie de tout bien, de toute justice, « elle me jette sous la captivité du péché. Qui donc me <( délivrera de ce despotisme, de ce corps de mort ? « Quis me libcrabit de corpore mortis hujus *? » L'imperfection s'attache à nos entrailles, Dieu est complet, indéfectible dans son être, sa parole et sa vie. Est-ce que Dieu n'a pas de clarté ? Est-ce que sa face est sans splendeur et sans séduction? La clarté jaillit de l'intégrité, de la lumière, de l'épanouissement et de l'harmonie ; le soleil qui se couche, l'océan qui mugit, la fleur qui s'entr'ouvre, l'homme qui se dévoue, le dernier des êtres n'est point sans éclat, et Dieu, lui, « qui « habite une lumière inaccessible ' », lui, l'infini, l'absolu ; lui, un acte pur. Dieu, « que nous verrons un « jour comme il est ^ », se montrerait à nous la face obscurcie, laide, décolorée?
Oh! sans doute, « un jour, nous dit le Prophète, on
« l'a vu; en lui, il n'y avait plus ni splendeur ni éclat
« méprisé, le rebut des hommes, il était comme un « lépreux, un maudit, un délaissé '' ; les pieds et les « mains percés, on comptait ses os ^ » ; et ce Christ
1 Ép. aux Romains, ch. vu.
2 Ép. à Timot, ch. vi.
3 Saint Jean, I" ép., ch. m.
* Isaïe, ch. lui.
sps. 21. •
LE CnEF-D'CEUVRE DE l'AMOUR DE JÉSUS-CIIHIST. 295
serait le verbe de Dieu? Ce Christ serait la manifestation de Dieu, la splendeur et la gloire de sa substance? Mais, voyez-le donc ! on le mutile des pieds à la tôte ; couvert de blessures, de crachats et d'opprobres, une pourpre dérisoire au dos, les os brisés, la peau vieillie, il fait peur, il repousse, et vous trouvez dans « ce lépreux » la physionomie, la beauté de Dieu? Eh bien ! oui, ce Christ, le rebut et l'abjection du peuple, est vraiment la splendeur de Dieu, car il a confessé sa divinité. « Je vous adjure par le Dieu vivant de nous « dire si vous êtes le Christ, fils de Dieu *? » et Jésus- Christ répond : « Je le suis, et vous verrez le fils de « l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et « venant sur les nuées du ciel ^. » Mon cœur me le dit, jamais une beauté n'a su l'émouvoir comme la beauté de l'homme-Dieu. L'Église catholique, sa doctrine, ses miracles, les saints, les vierges et les martyrs l'affirment; "sous ces haillons, sous ces déchirures, sous cette boue, il y a une beauté cachée qui séduit et passionne, et cela depuis des siècles. Ah! que m'importe ce sang qui coule, cette chair en lambeaux ; que m'importent cette pourpre moqueuse, ce sceptre, ces insultes, ces hontes, ce délaissement, c'est bien vous, vous mon Sauveur, mon père, mon ami, mon Dieu, vous « le Dieu caché ' », pour ne pas nous éblouir et enchaîner notre liberté, vous que je découvre sous ces opprobres, vous que je prie et que j'aime, vous que j'adore. Vous avez vu le soldat ramassé sur le champ de ba-
> Saint Mathieu, ch. xxvi.
2 Saint Marc, ch. xiv.
* Isaïe, cb. xlv.
29Ô l'eucuakistie.
taille, brisé, mutilé par la mitraille, dans la poussière et le sang ; est-ce qu'il n'y a pas dans ces débris d'homme, de la gloire, de la beauté?
Vous avez vu notre vieux drapeau chargé de victoires, de défaites et de bravoures, déchiré, rapiécé, en loques ; est-ce qu'il n'y a pas dans ce chiffon au bout d'une pique, de la gloire, de la beauté ?
Le verbe de Dieu se fait homme et cache la beauté de sa nature divine sous cette gloire humiliée, sous ces haillons et ces ignominies. Qu'importe qu'un drapeau soit criblé de balles, il ombrage toujours de ses plis l'honneur d'un peuple, ses gloires, ses défaites et sa vaillance. Jésus-Christ est tombé au Calvaire, il a combattu, il est mort pour la rédemption des hommes ; et, mutilé, sans éclat, vieilli mais glorieux, il porte sous les plis de son humanité toute la nature, toute la gloire et la splendeur de Dieu.
Ce n'est pas tout : Dieu a sa vie intime, sa forme, son éclat, et il agit ; son opération est divine comme la nature d'oti elle s'échappe, car « l'opération suit l'être », dit la philosophie. « Operatio sequUur esse. » Un homme sort de la vulgarité de son siècle, il l'émeut, le pénètre, le transforme, et on dit : Voilà un grand homme. Jésus-Christ, homme et Dieu, deux en natures, la nature divine et la nature humaine, et un en personne, la personne du fils de Dieu, Jésus-Christ a parlé en Dieu, il a agi en Dieu, il a vécu en Dieu, il s'est fait aimer en Dieu, il est mort et ressuscité en Dieu, et aujourd'hui il n'y a qu'un Dieu qui soit aimé et haï de la sorte.
Enfin, la connaissance devient le principe de cet
LE chef-d'œuvre DE l'AMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 297
amour, de cette attraction mystérieuse qui nous pousse vers Dieu, car la connaissance d'un être manifeste cet être, sa valeur, sa beauté, sa condition, sa vie, et la science engendre l'estime et l'admiration ; alors le cœur se prend et s'incline.
Est-ce que nous ne connaissons pas Dieu? Son nom sort de toutes les poitrines et erre sur toutes les bouches ; un nom suppose une réalité ; ce qui se nomme se conçoit et se sait plus ou moins. Sans doute, le paysan, l'esprit durci au soleil et aux rudes sueurs de son corps, ne possède pas sur Dieu la science de l'Institut; chaque matin et chaque soir il se met à genoux, se découvre et prie le bon Dieu de bénir sa famille, ses joies, son sommeil et ses moissons. Le savant contemple les hommes et les choses, supprime, d'un coup de sa pensée, ces imperfections et appelle Dieu l'infini; il regarde le mouvement, les mondes, la création; l'effet réclame une cause, le mouvement un premier moteur et il appelle Dieu la cause première, l'Immobile. Et qu'importe! l'humanité savante ou illettrée connaît et aime son Christ et son Dieu, et à mesure que la science de Dieu s'élève, devient plus lumineuse, plus surnaturelle, plus profonde, son amour grandit, et l'humanité fait don à Dieu de son âme et de son corps. Car enfin qu'est-ce que l'humanité a refusé à Dieu? sa jeunesse, son avenir, sa beauté? non; l'immolation des vils instincts de sa nature déchue? non; le sang de ses veines? non; à certaines heures, il coule à flots ; ah ! on ne se donne pas, on ne s'immole pan pour un être imaginaire, pour un être que l'on ne coupait point.
L'humanité cherche Dieu, se passionne pour Dieu, et cette tendance, ce besoin insatiable est palpable, universel, et Dieu a répondu largement à ces opérations, à ces cris, à ce mouvement de notre être. L'amour attire l'amour, et Dieu est venu ici-bas; il a dit à l'humanité : « Tiens, regarde, tu me veux! me voilà sous le voile obscur d'un peu de pain. » Oui, Dieu est là, au milieu de nous, sa présence est réelle, personnelle, vous savez l'habitation qu'il s'est choisie, ce sont nos églises, nos églises les plus somptueuses et les plus délabrées.
Dieu assurément est partout, sa présence remplit l'espace, rien ne lui échappe, aucun abîme, aucun lieu, aucun désert, car son immensité ne serait qu'une immensité humaine, finie. Dieu ne serait plus Dieu. « Sa « présence, dit le Prophète, remplit le ciel et la <( terre ^ . »
Dieu affirme sans doute sa présence dans nos églises d'une façon générale par sa puissance, sa vertu, sa main qui nous retient à l'existence ; cela ne lui suffit pas, et sur la parole et l'invitation du prêtre catholique, Dieu est réellement, substantiellement, personnellement présent. Un peu de pain dont il ne reste que les apparences, les accidents, nous dérobe sa face. « Ma chair, « dit-il, est vraiment une nourriture, mon sang est « vraiment un breuvage '^ »
Jésus-Christ, je l'avoue, semble inerte, mort dans ce sacrement; on le prend, on le manie, il subit, comme les choses inanimées, les caprices d'un coup
1 Jérémie, ch. xxiii.
- Saint Jean, ch. vi.
LE CQEF-d'cEUVRE DE l'AMOUR DE JÉSUS-CORIST. 299
de vent et les lois du mouvement et de la pesanteur, et cependant il vit, notre cœur ne se trompe pas, il vit dans la réalité de sa chair, de son âme et de sa divinité: il vit dans la réalité de ses deux natures et de sa personnalité divine : homme, l'âme meut et vivifie son corps, et le corps reçoit l'être et le mouvement, ses yeux s'ouvrent à la lumière, ses oreilles aux harmonies des mondes célestes et aux prières de l'homme, son sang circule dans ses veines; fils de Dieu, sa divinité coule comme un fleuve dans ses entrailles, dans son âme et ses actes. Pourquoi Jésus-Christ dans l'Eucharistie ne serait-il qu'un cadavre? L'Eucharistie nous voile l'âme, la chair, la divinité de l'homme-Dieu, que nos pères ont vu, haï et admiré; de l'homme-Dieu qui rendait la vue aux aveugles, la vie aux morts et rassasiait dans uns vallée solitaire une foule affamée ; de l'homme-Dieu qui est mort pour expier nos crimes ; sa nature n'a point changé, c'est toujours bien lui, ce Christ Jésus, plein de grâce, de vérité et de vie. « Plc- « nuni gralix et vcrllatls '. » Et si Jésus- Christ vit dans l'Eucharistie, il nous voit du fond de cette prison, nous écoute et reçoit nos larmes, nos prières et nos supplications, car un être qui vit dans la plénitude de ses facultés, se meut, voit, entend, prend conscience de lui-même, de ceux qui l'entourent et qu'il aime, « Jésus-Christ, en effet, connaît tout dans le Verbe, « dit saint Thomas d'Aquin, tout, c'cst-â-dire les êtres « qui sont, ont été et doivent être, ainsi que tout ce « qui a été fait, dit ou pensé, par qui que ce soit et
1 Saint Jean, ch. i.
« dans tous les temps. En ce sens, l'âme de Jésus-Christ « connaît tout dans le Verbe, car toute intelligence « créée connaît dans le Verbe non pas absolument « toutes choses, mais d'autant plus de choses qu'elle « voit le Verbe plus parfaitement ; et il n'est aucune « intelligence bienheureuse qui ne connaisse dans le « Verbe tout ce qui a du rapport avec elle. Or, tout se « rapporte en quelque manière au Christ, en tant que « toutes choses lui sont assujetties. De plus. Dieu l'a « établi juge de tous parce qu'il est le fils de l'homme ; « pour cette raison, l'âme du Christ connaît dans le « Verbe tous les êtres appelés à l'existence dans tous « les temps et jusqu'aux pensées des hommes dont il « est le juge, en sorte que l'on peut entendre ces pa- « rôles : il savait bien ce qu'il y a dans l'homme, non- « seulement de la science divine, mais aussi de la « science que son âme possédait dans le Verbe '. »
Jésus-Christ reste dans l'Eucharistie ce qu'il était sur la terre, un homme, puisqu'il est né d'une femme ; un Dieu, puisqu'il est le fils de Dieu ; sa personnalité subsiste, l'âme meut son corps et jouit de la vision bienheureuse. Autrefois sur la terre, aujourd'hui dans l'Eucharistie, Jésus-Christ nous voit dans l'essence divine; l'essence divine est un miroir oti tout être se reflète et vit, où se reproduisent nos rêves, nos affections; il entend nos prières, les sanglots et les misères de notre âme.
Ici-bas, nous ne connaissons point les êtres sans l'intermédiaire des sens, le corps explore le monde sen-
' Somme théoi, 3 p., q. 10, a. 2.
LE chef-d'oeuvre DE l'aMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 301
sible et apporte à l'âme dans une parole, une sensation et une représentation grossière des choses • c'est la loi, et Jésus-Christ s'affranchit de cette loi : « La condition de l'âme, dit saint Thomas d'Ace quin, dans l'état de claire vision, consiste à n'être « nullement assujettie au corps, à n'en point dépendre, « mais à le dominer complètement. Aussi, après la « résurrection, la gloire du corps sera-t-elle un rejail- « lissement de celle de l'âme. Durant le pèlerinage, « l'âme de l'homme a besoin de recourir aux images « sensibles pour exercer sa puissance intellective, parce « qu'elle est enchaînée en quelque sorte, assujettie au « corps dont elle dépend. Par conséquent, les âmes « bienheureuses peuvent, avant la résurrection comme « elles le peuvent après, connaître sans avoir recours « aux images sensibles. 11 faut en dire autant de l'âme « du Christ qui jouissait pleinement ici-bas de la claire « vue '. »
Jésus-Christ ne subit point les humiliations de notre nature; jouissant, dans l'Eucharistie, de la vision béatifique, il voit tous les êtres dans les clartés de l'essence divine et connaît nos pensées les plus secrètes, nos désirs les plus intimes, sans l'intermédiaire du corps, d'une parole, de cette poussière qui heurte sans cesse à la porte de notre intelligence, car son âme rayonne sur le corps, l'attire à elle, le meut, le commande sans rencontrer la moindre rébellion et le couvre de sa gloire; d'un seul coup d'œil, Jésus-Christ explore les replis les plus cachés de notre âme et de notre vie. Et
» Somme ihéoL, 3 p., q. 11, a. 2.
qui peut s'en étonner? Est-ce que Jésus-Christ n'est pas notre chef, notre législateur et notre juge? « Est-ce « que tout ne se rapporte pas, en quelque manière, au (f Christ en tant que toutes choses lui sont assujetties? « Ne sommes-nous pas son patrimoine? Demande-moi, « lui dit un jour son Père, et je te donnerai les nations « pour ton héritage ^ » Oui, Jésus-Christ est notre chef, et nous avons reçu son influence surnaturelle, le trop plein de sa divinité. « De picnitudine ejus nos « omnes accepimus ' » ; notre législateur, et il enchaîne librement nos actions à un code nouveau, à l'Évangile ; notre juge, et il censure le mal de notre vie par le remords de la conscience, la rougeur du front et souvent par des châtiments mystérieux ; et Jésus-Christ n'aurait pas la science de l'homme, de ses pensées, de ses désirs, de ses actes ? Jésus-Christ ne serait qu'un législateur vulgaire, étranger aux êtres que sa législature dirige? Jésus-Christ ne serait qu'un juge banal sans empire sur les êtres qui le renient ou se passionnent pour lui? Mais il est le Verbe, c'est-à-dire, la lumière éclairant la raison humaine, fortifiant la liberté et se mouvant dans la conscience de l'homme. Oh ! oui, Jésus-Christ nous voit et nous distingue, et le dernier des êtres, si infirme, si abandonné qu'il soit, n'échappe point à ses regards et h ses préférences, c'est notre consolation et notre gloire.
Jésus-Christ se manifeste, s'épanche encore au de. hors. Se manifester, c'est vivre. Jésus-Christ atteste donc son existence dans l'Eucharistie par la vie morale
1 Ps. 2.
2 Saint Jeau, ch. i.
LE chef-d'oeuvre DE l'AMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 303
de ceux qui l'approchent, le touchent, mangent sa chair et boivent son sang; car il a son existence intime, sa place et son action extérieure; comme tout être et mieux que qui que ce soit, il vit en lui-même et il vit dans les êtres qui puisent en lui la lumière, la chaleur et la vie.
Est-ce qu'un homme populaire n'affirme pas sa présence dans la vie intellectuelle et morale de son siècle ? Homme de pensée ou homme d'action, il agit sur ses contemporains du fond de son cabinet ou du sommet d'une tribune. On peut nier son existence, mais le siècle qui l'écoute, le siècle qui grandit ou se corrompt avec lui, le siècle qui porte sa parole, son image, sa vie dans les actes de sa propre vie, rend témoignage de l'existence de cet homme.
Est-ce qu'une mère n'affirme pas sa présence dans l'âme, les traits et la tendresse de son fils ? Ces principes, ces mœurs, cette candeur, ces larmes, cette ingratitude, cette nature vaincue, ces émotions n'ont pas de sens, s'il n'y a pas là une mère.
La présence de Jésus-Christ dans ce sacrement s'annonce, se dévoile par son opération : « Si vous ne croyez « pas en moi, disait le Sauveur, au moins croyez à « mes œuvres ^ »
Quelles sont ces œuvres? Quels sont les signes manifestes de cette présence? Mais le monde transformé et libre de la liberté des enfants de Dieu; une vie non plus faite de chair et de sang, mais une vie supérieure, chrétienne; des vertus non plus vulgaires, les efforts
1 Saint Jean, ch. x.
de nos muscles ou de notre raison, mais des vertus supérieures, chrétiennes ; des rêves, des amours, des aspirations, non plus rivés stupidement à la matière, mais des amours, des aspirations pleines de Jésus- Christ, notre type; les phénomènes, les manifestations d'une existence non plus humaine, mais les phénomènes, les manifestations d'une existence surnaturelle. Ah ! que les sceptiques et les matérialistes, étrangers aux faits de cette présence réelle, ne sentent rien, c'est possible! le voyageur qui s'enfonce dans l'obscurité d'un bois ne jouit point des feux du soleil; comment voulez-vous que ces hommes, vivant loin de Dieu, loin de l'Eucharistie, subissent son action, son influence? 0 lèvres de nos saints, ô vies pures, ô héroïsmes, ô vies chrétiennes, ô maîtres, ô martyrs, j'en atteste vos joies, vos cris, vos dévouements, votre sainteté I Jésus-Christ est dans l'Eucharistie, réellement, substantiellement, personnellement, ou bien je n'y comprends plus rien ; la vie chrétienne n'a plus sa raison d'être, c'est un effet sans cause; la vertu est un mot, la souffrance une injustice, le martyre une folie.
Si vous croyez à ces changements, à ces cœurs purs, à ces phénomènes surnaturels et à une force capable de les produire, une force accuse la présence d'un être d'où elle sort, pourquoi ne croiriez-vous pas à la présence réelle sur la terre de cet Être qui fait les cœurs chastes, les saints et les martyrs? D'où vient cette vie supérieure, d'où viennent ces vertus chrétiennes, d'où vient cette action qui transforme, si ce n'est de Celui qui peut opérer de semblables choses ? « Unde sequerc--.
LE CHEF-d'cEUVRE DE l'aMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 305
« tur operatio, n'isi prœcederet ante prœsentia ' ? » Oh! qui me dira l'amour de Jésus-Christ pour le monde? qui le mesurera? J'interroge le parfum de la fleur, le roulis des astres, les vagues et les clameurs de l'océan, tout cela est froid et monotone ; je fouille le cœur d'une mère, sa tendresse est profonde, suave, énergique, défiant les périls et la mort, les mers, les montagnes et l'espace; tout cela est fini, limité ; je cherche par la terre quelqu'un dont le cœur soit large comme l'infmi et se donne à l'humanité, à tout être qui l'appelle et a soif de lui, sur tous les rivages, dans tous les mondes, à tous les siècles, à tous les instants ; je cherche cet être mystérieux, et on me nomme Alexandre et Platon, saint Thomas d'Aquin et saint Louis, Leibnitz et Bonaparte ; mais leurs œuvres sont humaines, si grandes qu'elles soient ; cet être mystérieux se nomme Jésus-Christ, seul il possède la plénitude de l'être ; or l'amour s'élargit avec l'être luimême, il grandit avec sa vie et son activité.
Il y a un amour national, celui-là est bien petit, puisqu'il se cantonne dans un territoire; grand comme un peuple, tendre comme une mère, rugissant comme une lionne, il s'attache au sol d'une nation, à son sang, à ses entrailles, à ses gloires, à ses malheurs, et défie l'épée d'un brigand ; il tombe, mais ne meurt point. La France, la Prusse, l'Angleterre, l'Espagne.... chaque pays a son amour national. Au delà des frontières de la France, quel est donc le cœur, s'il n'est pas français, qui batte pour elle ? Est-ce en Angleterre? en
' Saint Ambroise. De ilysteriis, cap. m.
Prusse? en Espagne? Quel est donc le cœur en France qui aime avec passion la Prusse ou la Russie? Nous aimons notre pays, et les nations qui nous coudoient et vivent à nos côtés peuvent conquérir notre admiration, nos sympathies, notre alliance; mais notre orgueil, notre amour national, jamais!
Je le sais, il y a des hommes qui nous disent que les nations sont des sœurs et se flattent d'aimer l'humanité : les nations sont des sœurs, cela est vrai, car elles ont une même origine, une même nature, un même sang, une même destinée; et ces hommes voudraient les voir fondues ensemble dans une même république, la république universelle, utopie généreuse sans doute, mais à coup sûr irréalisable. Est-ce que chaque peuple n'a pas son caractère, ses mœurs, sa langue? Est-ce que chaque peuple n'a pas ses frontières, ses rêves, ses ambitions, ses antipathies ? Est-ce que chaque peuple n'a pas son tempérament, sa forme gouvernementale, ses intérêts, ses souvenirs, les tombeaux et la cendre de ses pères ? Ce serait une nouvelle tour de Babel ! Du reste, ces hommes aiment-ils l'humanité? non, je l'affirme hautement ; ils aiment ceux qui épousent leurs pensées, leurs mœurs, leurs haines, leurs vengeances, mais l'humanité sous tous les vêtements, sous la pourpre et sous la bure, sous la nudité du sauvage et sous la guenille du mendiant, ils ne l'aiment pas. Que font-ils pour elle? S'en vont-ils la chercher dans les forêts et les steppes? meurent-ils pour elle? Oi!i sont leurs missionnaires, leurs saints et leurs martyrs? Ou bien la ramassent-ils sur les chemins, la réchauffant dans un pan de leur habit, lui donnant un
LE chef-d'œuvre DE l'aMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 307
hôtel-Dieu, de l'affection, un foyer, des mains généreuses qui pansent ses plaies, soutenant sa caducité et se condamnant par un dévouement singulier à soigner les maladies les plus repoussantes? Pour aimer l'humanité, cela ne suffît pas de le dire dans les colonnes d'un journal ou dans un congrès, cela ne suffit pas de pousser des cris de liberté ou de fraternité, il faut le prouver, et le prouver par le dévouement, l'abnégation et le martyre, que les siècles, l'espace et le climat ne limiteront jamais.
Jésus-Christ a réalisé ce prodige, car Jésus-Christ a aimé l'humanité d'une affection qu'aucune barrière humaine n'a pu arrêter. « Montagnes, s'écriait Isaïe, « montagnes et collines, vous serez abaissées, chemins « tortueux, vous serez redressés, sentiers escarpés et « âpres, vous serez doux comme la plaine '. » Jésus- Christ a-t-il été plus loin que la science, plus loin que les bataillons de César et de Pompée? Son amour, se jouant des limites des choses humaines, a brisé les castes, les idées, les conditions, et franchi les mers, les montagnes et les glaces ; tout être, sans distinction de climat, de race, de peau, tout être qui a une poitrine d'homme a pu jouir de son Christ et de son Dieu, car on lui bâtit des églises là où le soleil se lève, là où le soleil se couche, et si ces églises ont des prêtres catholiques, si perdues, si misérables qu'elles soient, Jésus- Christ les habite en personne ; on peut le visiter à toute heure, le voir, manger sa chair et boire son sang, répandre son âme, ses joies, ses misères en sa présence ;
1 Isaïe, ch. xl.
on peut vivre de son corps, de sa divinité, de sa vie. C'est ainsi que Jésus a aimé vraiment l'humanité. L'humanité veut Dieu, et la science, les mondes de l'espace, les océans, la gloire.... rien de la terre ne peut assouvir cette faim implacable de TinAni; ce Dieu qu'elle veut contempler, ce Dieu qu'elle veut aimer à son aise, de toutes les forces de sa vie, elle le voit entre les mains du prêtre catholique, sous ce pain couvert de gloire et d'ombre, elle le regarde, son âme s'émeut, le frisson agite ses os, un cri brûlant s'échappe de ses lèvres : « Je crois. Credo » ; elle croit et elle aime.
Jésus-Christ ne s'est pas contenté de répondre par sa présence réelle à cet appel; mieux qu'une mère qui aime son fils, il s'est donné et il se donne tous les jours sans mesure, et l'Eucharistie produit entre Jésus- Christ et l'homme l'union la plus intime et la plus profonde.
L'amour n'est pas autre chose que le don de soi ; on aime et on se donne, on se fait l'âme d'une autre existence, et l'union croît avec le don de soi. En Dieu, l'union est parfaite parce que Dieu s'aime et se donne d'une façon infinie. Ici-bas, deux amis se communiquent leurs pensées, leurs cœurs, leurs rêves, ils voudraient de ces deux vies ne faire qu'une seule vie; l'union est imparfaite, car elle sort d'un amour humain et d'une donation limitée. Or l'union de Jésus- Christ et de l'homme reçoit un dernier sceau, sa consommation dans le sacrement de l'Eucharistie.
Je m'explique : l'unité semble être de trois sortes, car les choses se divisent entre elles ; par le genre, la pierre se distingue de l'homme; par l'espèce, le lion
LE CUEF-d'OEUVRE DE l' AMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 309
se distingue du léviathan; par le nombre, Pierre se distingue de Paul. Il y a donc trois sortes d'unités, l'unité générique, l'unité spécifique et l'unité numérique.
L'unité générique nie la division du genre, alors deux êtres d'espèces différentes se ressemblent imparfaitement, se touchent en un point : la bête et l'homme se rencontrent dans la nature animale, car l'homme est un esprit uni à une poignée de matière.
L'unité spécifique nie la division de l'espèce et s'affirme dans tous les êtres qui ont une poitrine d'homme ; la nature humaine, en effet, reste la même, en dépit de la variété de ses goûts, de ses aptitudes, de ses faiblesses, et l'homme, qu'il ait au dos de la pourpre ou une guenille, qu'il ait de l'esprit ou qu'il en soit totalement dépourvu, qu'il soit un saint ou un misérable, l'homme est toujours un homme.
L'unité numérique nie la division du nombre *. Or, avant l'Incarnation, nous n'avions avec Dieu que l'unité générique, car nous touchons à Dieu par notre nature intellectuelle. Etres raisonnables, nous avons une pensée, une âme libre et fière, une âme qui pense et qui veut, et tout cela en nous est chétif, borné, petit ; Dieu, lui aussi, pense; Dieu, lui aussi, est libre et fier ; Dieu, lui aussi, veut et commande, mais tout cela est en lui sans limites et sans imperfections ; et ce qu'il possède d'une façon infinie, il en a mis un reflet dans l'âme et sur le front de l'homme; de la sorte, nous touchons à Dieu par notre nature intelligente et
* Goudin. Mélaph., q. 2. Des propriétés de VÊlre.
libre, portant dans notre âme une image lointaine de Dieu, quelque chose de sa vie, de sa puissance, de sa nature, nous sommes les œuvres d'un artiste, de Dieu. « Dieu, nous dit la Genèse, nous a créés à son image « et à sa ressemblance. Ad imaginem Dei creavit « illiim '. »
Mais le verbe de Dieu se fait chair, et notre union avec Dieu s'élève et se perfectionne, car l'humanité tient à lui par les liens mystérieux de l'unité spécifique. Le verbe de Dieu, en effet, en se faisant chair, s'est incorporé à la nature humaine. « Au commence- « ment était le verbe, dit saint Jean, et le verbe était « en Dieu, et le verbe était Dieu... et le verbe s'est fait « chair '. » Dès lors, homme comme nous, il est ce que nous sommes ; Dieu comme Dieu lui-même, il reste ce qu'il était dans le sein de son Père ; homme-Dieu, il réunit Dieu et l'homme sous une seule et même personne et sous une double nature, la nature divine et la nature humaine ; c'est-à-dire, ce corps que nous traînons avec nous et l'âme qui l'informe, le meut et le vivifie, la nature humaine n'est point en Jésus- Christ une apparence, un leurre ; nos pères ont vu le Christ et l'ont entendu, sa parole remuait les foules, apaisait les tempêtes et ressuscitait les morts. Jésus- Christ est notre frère, homme comme le dernier des hommes.
Enfin, je rencontre au-dessus de ces unités l'unité numérique, la plus intime et la plus mystérieuse.
Quoi ! Dieu nous tire des froides ombres du néant,
1 Genèse, ch. i.
2 Saiut JeaD, ch. i.
LE chef-d'œuvre DE l'aMOUH DE JÉSUS-CHHIST. 31 i
il nous fait plus grands que le caillou qui roule à nos pieds, plus sublimes que l'aigle ; quoi ! Dieu prend notre nature et se fait notre compagnon de voyage et notre frère, il parle, il enseigne, il bénit, il prie, il console, il dompte les flots, les maladies, les colères et la mort, ; quoi ! Dieu habite nos temples, nos tabernacles d'une façon spéciale et les honore de sa présence réelle, et ce n'est pas assez d'amour? Ah ! le cœur de Jésus-Christ n'a pas dit son dernier mot, il trouve que Dieu est encore trop loin de l'homme, et il pousse cette union jusqu'à ses dernières et plus mystérieuses limites, jusqu'à l'unité numérique.
Entendons-nous cependant ; je ne dis pas que Jésus- Christ et l'homme ne font plus qu'un seil être, une même personne, indistincte et confuse, n'ayant plus, ni l'un ni l'autre, leur liberté, leurs actes, leur individualité ; je ne dis pas cela évidemment, ce serait le plus absurde et le plus grossier panthéisme; je le repousse de toutes mes forces.
Il y a deux sortes d'unité numérique, l'unité numérique réelle, et l'unité numérique morale ; réelle, lorsqu'il n'existe dans l'objet aucune distinction; morale, si la distinction existe : « Ils seront deux, nous dit la « Genèse, dans une seule chair. Erunt duo la carne « iina. »
Je parle ici de l'unité numérique morale, car nous sommes deux, et ce mot « deux » implique la distinction et la réalité de deux êtres, de Jésus-Christ et de l'homme. L'un n'est point l'autre; nous avons notre vie, notre liberté, notre individualité, et Jésus- Christ a son être, sa vie, sa personnalité, et cependant
sa vie devient notre vie. « Mihi vivere Christus est. »
Ma pensée, ma poitrine, mon cœur, mon corps
tout en moi vit, se meut et s'agite, eh bien ! non, c'est Jésus-Christ qui vit en moi, Jésus-Christ sous la pensée de mon intelligence, Jésus-Christ dans les bouillantes affections de mon âme, Jésus-Christ sous les ondulations de ma poitrine, Jésus-Christ dans les flots de mon existence , dans tout mon être qu'il pénètre, qu'il vivifie, qu'il divinise, et cette vie de mon Christ et de mon Dieu ne presse pas ma vie comme un grain de sable presse un autre grain de sable, ce sont deux vies unies, fondues ensemble, deux existences qui se pénètrent, et qui néanmoins restent distinctes, car nous ne faisons moralement qu'un seul être avec Jésus-Christ. « Vivo ego, jam non cg<>, vivU vero in « nie Christus*. » Ahl deux êtres n'arrivent point à cette unité mystérieuse sans se donner l'un à l'autre et sans se communiquer quelque chose de leur personnalité, de leur substance, de leur vie, et Jésus- Christ dans le sacrement de l'Eucharistie nous fait le don de lui-même le plus complet, le plus intime, car nous mangeons sa chair, nous buvons son sang, nous nous engraissons de sa divinité, mais plus fort que nous, Jésus -Christ nous pénètre, nous informe, nous dissout et nous incorpore à lui, et devient de la sorte le principe vital de notre existence.
Le principe vital détermine le mode d'existence et le mode d'opération d'un être, l'actualise et le vivifie; tout être, plante, bête ou homme, tire sa vie, son
1 Êp. aux Galates, ch. ir.
LE chef-d'œuvre DE l'aMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 313
tempérament, son économie et ses propriétés, non pas des parties composant l'organisme , mais des flancs du principe vital.
« Si la plante n'est qu'une élaboration chimique, « pourquoi les chimistes n'arrivent-ils pas à l'imiter?... (( Ce qui leur manque, c'est le principe vital, qui ne « résïilte ni de l'assemblange des parties composant « l'organisme, ni des forces mécaniques ou chimiques, « mais qui , une fois introduit par Dieu dans tout « l'univers, ne se propage que par voie de génération. «. C'est ce principe qui règle l'économie végétale et « qui, en informant la matière, produit en elle des « actions d'un ordre supérieur et lui communique des « propriétés qu'elle ne peut recevoir par d'autres « moyens '. »
« Dieu, dit la Genèse, forme avec de l'argile l'homme « visible. Formavit Deus huminem de limo terrœ. « Puis il répand sur sa face le souffle de la vie, et « l'homme devient un être vivant. Inspiravit in fa- « ciem ejus spiraculum vitœ, et factus est homo in « animam viveniem *. »
Ce souffle de la vie, c'est l'âme, l'âme devenue la forme du corps et le principe vital de l'homme, et cet homme, fait d'âme et de corps, reste un seul et même être, malgré la variété de ses organes et de ses opérations, « car ce qui devient la forme d'un être ne fait « qu'un avec lui. Omne quod fit forma aliciijus « fit unum cum illo ^. » Et si ce principe vital
1 Liberatore. IJii composé humain, ch. m.
2 Genèse, ch i, v. 7.
3 Saint Thomas, liv. III, p. xxvii, q. i, a. 1.
31 i l'eucharistie.
meurt, la plante, l'homme, n'est plus qu'un cadavre. Or Jésus-Christ, devenu notre principe vital, détermine notre vie nouvelle, la grandit et l'actualise, et les fonctions dérivant de cette actualité surnaturelle s'élargissent et s'élèvent. Tout en nous s'ennoblit, notre être, notre cœur, nos sens, notre existence; nos actes n'étaient que les actes d'un homme; nos vertus, si hautes qu'elles soient, les vertus d'un homme ; notre vie, la vie d'un homme ; un être, en définitive, est impuissant à s'élever au-dessus de sa nature et de sa sphère, au-dessus de lui-même; mais Jésus- Christ nous communique un être nouveau, une vie nouvelle, et nous pensons, nous nous mouvons, nous vivons, nous aimons, nous agissons, et notre activité, notre physionomie, nos actes ne sont plus seulement l'activité, la physionomie et les actes d'un homme, mais l'activité, la physionomie et les actes d'un chrétien; recevant un nouveau mode d'être, nous recevons une nouvelle dénomination, nous ne disons plus : « Je suis un homme » ; nous disons : « Je suis un « chrétien. » « Ah ! il n'y a point de nation, si puis- « santé qu'elle soit, qui ait des Dieux si proches d'elle, « comme notre Dieu est proche de nous ^ » Car Jésus- Christ se fait notre nourriture et devient le principe et le germe de notre vie nouvelle, il nous informe et nous incorpore à lui, comme l'âme informe et incorpore les parties nouvelles que l'homme s'assimile par la manducation, et ce pain, cette chair, ces herbes qu'il dévore, deviennent sa substance.
* Deut., ch. IV.
LE CHKF-d'CEUVRE DK l'aMOUR DE JÉSUS-CURIST. 315
Nous mangeons la chair et la divinité de Jésas-Ghrist, et Jésus-GhristnoLis communique sa vie, ses forces, ses propriétés et nous transforme en lui, nous devenons vraiment sa substance, sa chair, ses os, sa vie. « Quia « meiiibra sum us corporis ejus, de came ejus, de ossibus « cjusK» Assuréraentnotre être subsiste toujours, aucun élément essentiel de notre constitution intellectuelle ou physique n'est détruit, mais nous grandissons au-dessus de notre taille en recevant de Jésus-Ghrist notre ôtre, notre dénomination et nos forces surnaturelles, nous nous mouvons sous son impulsion, mourant aux choses inférieures, à notre orgueil, à notre moi, à l'imbécillité de notre personne ; ce moi! il n'est plus à nous, il est à Jésus-Ghrist; cette vie ! elle ne jaillit plus de nos entrailles, elle sort des flancs sacrés du Sauveur; cette personnalité ! elle n'est plus la même, surnaturalisée et refaite, elle a la taille de Dieu; nous ne sommes plus à nous, nous sommes vraiment au Ghrist.
Et quand Jésus-Ghrist s'en va, chassé du cœur d'un peuple ou du cœur d'un homme, ce peuple, cet homme devient un cadavre; un corps sans âme, incapable de se mouvoir dans une sphère supérieure ; sans doute, il y a encore du cœur sous cette poitrine d'homme, mais un cœur impuissant et perdu dans quelque bien infime et le plus souvent dans les amours de la terre. Mais de l'être surnaturel? il n'y en a point. Des vertus chrétiennes? il n'y en a point. De la sainteté et de ces dévouements catholiques qui étonnent le monde? il n'y en a point; il n'y a plus rien, rien
' Ép. aux Éphésiens, ch. v.
que l'esprit qui s'agite, rien que la chair qui frissonne, rien qu'une vie inférieure, misérable, abjecte.
Jésus-Christ, en se faisant notre principe vital et notre vie, exhausse et pétrit notre être, notre activité, et, comme l'opération suit l'être, nous pensons, nous parlons, nous agissons et nos actes s'élèvent ; les actes d'un homme manifestent sa grandeur ou sa bassesse.
Nous connaissons Dieu, et notre connaissance s'illumine des clartés mystérieuses de la foi catholique. Un être inférieur, en effet, reçoit sa perfection de deux mouvements, l'un lui est propre et sort de sa nature; la fleur exhale ses parfums, l'homme agit en homme; l'autre mouvement ne lui appartient pas, mais il vient d'un être supérieur; c'est ainsi, pour me servir de grossières et imparfaites images, que ces machines, aux pieds de feu, dévorent l'espace sous l'action de la vapeur, du calorique et du charbon ; c'est ainsi que l'âme vivifie le corps.
L'homme, sous l'impulsion d'un mouvement supérieur de l'Esprit-Saint, croit à ce grand et ineffable mystère : « Ceci est mon corps... je suis le pain de la « vie... » Il croit sans le moindre doute, comme l'enfant croit à sa mère, sans songer à mettre sa parole en discussion, et cet assentiment n'est ni le scepticisme, ni la science, le scepticisme qui chancelle à chaque pas, la science qui entraîne l'esprit par l'évidence de ses principes ou de ses conclusions, c'est une adhésion surnaturelle que porte une autorité divine, la parole de Dieu lui-même. Le scepticisme violente notre nature, la science ravit notre intelligence ; ici, nous
LE CHEF-D'œUVRE DE l' AMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 317
donnons notre assentiment à un mystère, à une vérité cachée dans le sein de Dieu, et notre sécurité ne jaillit plus de la chose elle-même, puisque nous n'avons pas le dernier mot de ce mystère, mais de la parole et du témoignage de Jésus-Christ.
La connaissance conduit à l'amour, car à mesure que l'on connaît et que l'on apprécie un être, le cœur se prend sérieusement et s'épanche ^avantage.
Le cœur aime, comme l'intelligence pense, c'est sa fonction, sa loi, sa vie, et l'amour s'élève ou s'abaisse avec la faculté. Il y a, en effet, du génie dans le cœur comme il y a du génie dans l'intelligence, et saint Thomas et sainte Madeleine ont poussé, l'un sa pensée, l'autre son amour, sur les sommets les plus hauts et les plus mystérieux; et il y a de l'idiotisme dans le cœur comme il y a de l'idiotisme dans l'intelligence, et ces abrutis de matérialisme et ces fils, ces monstres d'une mère malheureuse, portent sur leur front les stigmates de ce fait.
Le cœur aime : or, l'amour n'est pas autre chose que l'inclination d'un être vers ce qui fait sa vie et sa jouissance; la pierre, poussée en l'air, retombe instinctivement vers la terre, les fleuves s'en vont à l'océan, et quand cet amour, tel qu'il sort du cœur de l'homme, n'est pas ennobli et réglé par l'Esprit-Saint, il végète sur la terre, sans dignité, sans splendeur, et, en dépit des .cris de la raison et de la conscience, il prend le nom et les allures de la cupidité, car un homme qui ne vit que dans le seul but de jouir et lâche, en conséquence, toutes les inclinations malsaines de
318 l'eucearistik.
sa nature, cet homme-là ne vit que par ce qu'il a d'infime et de misérable.
Le cœur, rempli de Jésus-Christ, de sa grâce, et de sa vie, s'élève au-dessus de ces affections inférieures, il regarde par delà les mondes, par delà les limites de sa raison, et se nourrit d'une substance plus délicate, de la chair, du sang et de la divinité du Christ ; il aime à pleins flots son Christ et son Dieu, et il jouit de sa présence, de cette vie et de cette existence devenues sa propre vie et sa propre existence, il le possède, car l'amour mène à la possession de l'être aimé.
« L'amour est la délectation d'un cœur dans le cœur « d'un autre, dit saint Augustin : Amor est delectatio « cordis alicujus adaliquid. » Leibnitz a exprimé la même pensée, mais d'une façon plus énergique et plus intime : « Aimer, dit-il, c'est poser sa félicité dans la fé- « licite d'un autre : Amare est felicilate alterius delec- « tari. » Le cœur, en effet, ne peut se contenter d'un amour platonique, inquiet et chagrin, il veut son Christ et son Dieu, la possession est le terme de l'amour, et il s'attriste de son absence et s'irrite des obstacles qui retai"dent sa venue; dès qu'il le possède, il jouit à son aise de sa présence.
Il suit delà que le cœur s'élève ou s'abaisse selon que l'être qu'il aime est noble ou infime; car toute faculté s'identifie avec son objet. Celui qui n'aime que sa chair, celui-là descend au niveau de la brute ; celui qui ne sait pas aimer par delà les exigences et les limites de sa raison, celui-là subit les infirmités et les convoitises de l'amour humain; celui qui aime avec Jésus-Christ, épris d'amour et d'enthousiasme, celui-là
LE CUEF-d'oEUVRE DE l'AMOUR DE JÉSUS-CURIST. 319
accomplit des choses surnaturelles que le monde traite d'extravagances, car le monde ne comprend et ne goûte que ce qui est humain, infirme, petit, à la portée de sa raison, de ses sens et de ses intérêts : « Animalis « Jioïno non percipit ea qux sunt spiriius Dei », et ce que l'esprit de Dieu suscite n'est pour lui qu'une insigne folie, car, pour juger ces choses-là, il faut la grâce de Dieu, et le monde en est dépourvu. « Stultitia enim « est iUi, etnonpotcst iatelUgere, quia spiritualiter exa- « minatur *. » Et cet homme qui va plus loin que sa raison, cet homme qui se fait humble comme le Christ, petit comme le Christ, le rebut de l'humanité comme le Christ, cet homme qui enfouit dans une solitude son existence, sa jeunesse et son avenir, soigne par amour pour Jésus-Christ les pauvres, les fous et les lépreux, ah ! le monde le regarde d'un œil stupide ; ce n'est point son vêtement, ce ne sont point ses idées, ce ne sont point ses dévouements, ce n'est point sa vie, le monde ne comprend rien aux choses de Dieu, il les méprise, il les traite de folie. « Stultitia enim est illi, et non po- « test intelUgere, quia spiritualiter examinatur. » Et qu'est-ce que cet homme a donc de si méprisable? Il est pauvre d'intelligence peut-être? Et qu'importe! Il châtie sa chair et la tient, comme une cavale qu'il faut mater, sous le fouet de rigueurs insensées ? Qu'importe ! Il a, comme le bienheureux Labre, les pieds sales et des guenilles sur le corps? Qu'importe! Sous ces haillons, sous cette chair malmenée, sous cette vermine, il y a un cœur, un noble cœur, qui se soucie fort peu
1 1" ép. aux Coriuthieus, ch. ii.
320 l'euchalistie.
de ce cloaque de corruptions qu'on appelle le monde ; éperdumeni épris de la beauté de Jésus-Christ, de sa grâce, de sa parole, il s'approche de lui, il mange sa chair et boit son sang, il le possède et vit avec lui et de lui. « Ce n'est point moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Sublime amour que celui-là, il jaillit du cœur de Jésus-Christ et du cœur de l'homme, des extravagances de la croix et des extravagances de l'homme.
La possession de l'objet aimé amène la jouissance, car une fois cette chaste alliance de la vie de Jésus- Christ et de la vie de l'homme faite, le cœur, cette portion de nous-mêmes la plus délicate, la plus intime, la plus tendre, le cœur jouit, heureux et satisfait ; au bout de ses désirs et de ses recherches, il entre dans son repos.
L'intelligence jouit de la vérité qui sort des flancs d'un problème, d'une question; la vérité est la vie et la béatitude de l'esprit.
Le cœur de l'homme jouit dans sa sphère de la présence réelle de son Christ et de son Dieu. Que les vagues de l'infortune et les tempêtes battent son âme, que les haines et les vengeances le persécutent, que sa poitrine se gonfle d'angoisse, que sa bouche se charge
de sanglots, ses yeux de larmes les misères de ce
monde ne l'ébranlent point, il vit de la présence de Jésus-Christ, tout entier à ces jouissances surnaturelles et intimes; le reste, si utile et si noble que cela soit, est de la terre, et son âme pétrie de cette présence mystérieuse se fond d'amour, pour ainsi dire. « Anima « mea liquefactacst, et dilectusest inihi^. » Un cœur dur,
1 Le Cant. des cantiques, ch. v.
LE chef-d'œuvre DE l'aMOUR DE JÉSUS-CHRIST. 321
de pierre et de granit, résiste à l'amour, mais les glaces du péché fondues, une parole du Christ, un regard, le bord de son vêtement, une vibration de sa voix suffit pour l'attendrir, et une fois attendri, ses fautes remises, ses larmes essuyées, Jésus-Christ prend possession de ce cœur, de cette existence, apportant avec lui des délectations divines, des jouissances, des spasmes, ce je ne sais quoi de divin qui se produit en nous et que nous sentons parfois si délicieusement, quand Dieu entre par la grâce au plus intime et au plus vif de notre être. Oh ! alors, rien ne peut nous arracher à celte jouissance surnaturelle, et comme saint Paul nous nous écrions : « Qui nous séparera de la charité du « Christ? Sera-ce les tribulations, la faim, l'angoisse, « la nudité? Sera-ce le péril et la persécution? Sera- « ce le glaive? Mais nous sommes plus forts que toutes « ces craintes à cause de Celui qui nous a aimés. Oui, « j'en suis certain, ni la mort, ni la vie, ni les anges, « ni les principautés, ni les puissances, ni le présent, « ni l'avenir, ni la force, ni la hauteur, ni la profon- « deur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de « la charité de Dieu, qui est dans le Christ Jésus '. » C'est de l'ivresse, oui l'âme est ivre de Dieu comme les sens sont ivres de la terre. « Co m édite, amici niel, « et hibitf',et Inebriamini, carlssimi^. » Mangez la chair du Christ, buvez son sang, le prêtre est à l'autel, le mystère s'achève, et la table est devant vous, repaissezvous, enivrez-vous de la divinité de l'homme-Dieu. « Et inebriamini, carissimi. » Ah ! ce ne sont point
* Ép. aux Romains, ch. vin.
* Le Cant. des cantiques, ch. v.
322 l'eucoaristie.
les ivresses grossières du corps, d'une poignée de fange qui se roule à terre, ce ne sont point les ivresses virginales du poète à son premier réveil, de l'esprit aux premières illuminations de la vérité, de la mère à la vue de son premier-né; ivresses surnaturelles de l'âme! elles viennent du Christ, du Christ qui touche notre être, le pénètre et le fond; dès lors, elles n'ont d'humain et de grossier que le cœur qui les reçoit et s'y complaît. Cœur vraiment ivre et débordant d'amour, il ne s'arrête plus à cette terre qui nous porte et nous nourrit, c'est une terre de passage ; à ces beautés qui l'ont trop souvent séduit et égaré « elles se fanent « comme l'herbe des champs * », ce qu'il veut, c'est Jésus-Christ, Jésus-Christ qu'il connaît et qu'il aime, Jésus-Christ qu'il possède et qu'il mêle à sa vie, Jésus- Christ devenu ses rêves, le sang de ses veines, ses amours, Jésus-Christ son père, son ami, son maître, sa jouissance, son bien-aimé. « Dikctus meus mihi et « ego un ^. »
î Eccles., ch. XIV.
2 Le Cant. des cantiques, ch. ii.