LES EFFETS DE L'EUGHARISTIE
L'Eucharistie est un sacrement de la loi nouvelle. Le sacrement n'est pas autre chose que l'instrument d'une force invisible. Le levier, au moyen duquelje soulève un rocher, devient un sacrement, c'est-à-dire, l'instrument de ma volonté. « Il est manifeste, dit saint Thomas d'A- « quin, que les sacrements de la loi nouvelle incorporent « l'homme à Jésus-Christ, car l'apôtre l'affirme : Vous « tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez « revêtu le Christ K Or la grâce unit l'homme au Christ « jusqu'à être un de ses membres ^. » Et le sacrement n'est pas seulement le signe de la grâce, il la produit. La cause principale est le principe d'où s'échappe cette force qu'elle nous communique. La cause instrumentale n'agit que sous l'impulsion de l'agent supérieur. « Il suit delà, ajoute le docteur angélique, que l'effet « ne ressemble pas à l'instrument, mais à l'agent prince cipal. Ainsi un bois sculpté n'est pas semblable au
1 Ép. aux Galates, ch. m.
2 Somme IhéoL, 3 p., q. 62, a. 1.
324 l'kucharistie.
« ciseau qui l'a travaillé, mais à la forme artificielle « qui vit dans l'esprit de l'ouvrier. Les sacrements « opèrent de cette seconde façon, car ils ont reçu la « mission de produire la grâce dans nos âmes ^ »
Mais l'instrument est double, conjoint ou isolé. L'instrument conjoint s'unit directement et sans intermédiaire à l'agent supérieur : ainsi les membres de mon corps se meuvent sous l'influence immédiate de mon âme. L'humanité du Christ devenait, dans les actes de sa vie, l'instrument conjoint de la divinité. L'instrument isolé, c'est-à-dire, indépendant de l'agent principal, n'agit que sous l'impulsion d'un agent secondaire : ainsi le levier remue des masses, non pas sous la pression immédiate de votre âme, l'âme ne s'agite pas dans ce bois mort, mais par l'intermédiaire de vos bras.
Nos sacrements ne sont que les instruments isolés d'une force mystérieuse , de la grâce qu'ils puisent dans les flancs sacrés du Sauveur. Saint Augustin exprime cette vérité avec la délicatesse habituelle de son langage : « Que notre époux monte sur son gibet, sur « son lit nuptial. Qu'il s'endorme dans la mort. Que « son côté s'ouvre, afin que, comme Eve fut tirée du « côté d'Adam pendant son sommeil, l'Église soit de « même formée du côté du Christ suspendu à la croix. « Son côté fut, en eflét, blessé, et aussitôt il en coula « du sang et de l'eau qui sont deux sacrements de « l'Église : l'eau dans laquelle l'épouse a été purifiée, « le sang qui constitue sa dot *. »
* Somme théoL, 3 p., q. 62, a. 1.
* De symb. ad catechumenos , cap. vi.
LES EFFETS DE l'eUCHAHISTIE. S^iS
L'Eucharistie est un sacrement, nous l'avons prouvé dans un chapitre précédent, et je me contente de citer la conclusion de saint Thomas d'Aquin. « La vie du « corps exige d'abord la génération, puis la croissance, « et enfin un aliment qui conserve cette vie. Pareille- « ment la vie de l'âme réclame , pour exister, le « baptême ou la génération spirituelle, et, pour se dé- (( velopper, la confirmation ou la croissance surnatu- « relie, et le sacrement de l'Eucharistie, qui est l'ali- « ment mystique de l'âme '. »
De plus, l'Eucharistie contient Jésus-Christ dans la réalité de son corps, de son sang, de son âme et de sa divinité. « L'Eucharistie, dit le concile de Trente, est, (( comme les autres sacrements, le symbole d'une « chose sainte, la forme visible d'une grâce invi- « sible, mais elle renferme un privilège, une excel- « lence qui lui est particulière. Les autres sacrements « ne sanctifient que dans leur réception, et l'Eucharis- « tie contient l'auteur même de la grâce avant qu'on « la reçoive ^. » Le texte des saintes Écritures est limpide : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », dit le Sauveur à ses disciples. « Je suis le pain des- « cendu du ciel. Celui qui mange de ce pain vivra éter- « nellement; et le pain que je lui donnerai est ma
« chair pour la vie du monde » La tradition
retient le fait de la présence réelle et confirme le dogme inséparable du fait lui-même. Les pères, les docteurs, les conciles, les noms et les écrits se pressent avec les siècles, le sang coule, la foi s'affirme,
1 Somme théoL, 3 p., q. 73, a. 1.
2 Concile de Trente, sess. I?, c. ni.
les vertus chrétiennes s'épanouissent, et le présent se relie au passé; il y a prescription. La raison, d'accord avec la tradition et l'Écriture, confesse la possibilité, l'existence de ce mystère, et si elle entre en stupeur en face de l'amour du Christ, réalisant des choses qu'elle n'a pas coutume de voir, les analogies lui rendent le témoignage divin plus croyable, plus facile, et, humble et soumise, elle s'incline. La nature donne au corps de l'homme son pain de chaque jour, et la chair du Sauveur est le pain de notre vie supérieure, mystique.
Or Jésus-Christ possède la plénitude de la grâce. La plénitude de la grâce est de deux sortes : intensive et extensive. La perfection intrinsèque de la grâce détermine la première, et les effets multiples que la grâce produit manifestent la seconde. Jésus-Christ a cette double plénitude de la grâce.
Jésus-Christ possède la grâce au degré d'intensité le plus profond, le plus mystérieux, car si la terre sent davantage ses entrailles pénétrées et vivifiées par les feux du soleil à mesure qu'elle s'approche de lui, qui mieux que le Christ Jésus est plus proche de Dieu ? Cherchez par le monde l'être le plus parfait, le plus pur, le plus élevé, l'ange, les rois, les prophètes, les chérubins, vous trouverez en eux une analogie de nature avec Dieu, et Jésus-Christ est le iils de la vierge Marie et le fils de Dieu. Qui nous racontera les profondeurs, les joies ineffables de cette génération éternelle? « Generationeiii cjus quis cnarrabit '? » « Oh I
1 Tsaip, ch. Lur.
LES EFFETS DE l' EUCHARISTIE, 32"?
« quelque nom qu'on donne à celte génération inef- « fable, personne ne la comprend, ni Valentin, ni Marte cion, ni Saturnin, ni Basilide, ni les anges, ni les « principautés, ni les puissances, si ce n'est le père « seul qui engendre, et le fils qui est engendré K » Jésus-Christ, le verbe de Dieu, naît du père, grand, immense, éternel comme lui ; il porte sous sa chair loute la substance divine, et la génération du fils n'épuise et n'amoindrit point les entrailles du père. Jésus-Christ n'est point un fils d'adoption, venu de je ne sais quel rivage, mais le fils de Dieu par nature. Ce qui naît d'une semence est une fleur, une plante, un cèdre du Liban. Ce qui sort des corruptions de la chair porte l'origine et les opprobres de la chair. Le Christ, né de l'esprit de Dieu, est Dieu. « Qnod naium est ex « carne, caro est; quod nalum est ex spiritu, spiritus (( est '. » La génération communique au fils la nature du père, son sang, sa forme, sa vie ; fils ingrat et dénaturé, il peut renier le sein qui l'a porté, son berceau, son sang, les mains et les tendresses qui l'ont entouré ; quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, il n'eff"acera jamais de son être les splendeurs ou les hontes de sa condition, de sa naissance. Le père produit dans la mesure de son être et de ses forces l'image de sa substance, un autre lui-même. « Comme le Christ, dit Ter- « tullien, n'étant pas encore né de la Vierge, a pu être '( engendré par Dieu, sans une mère humaine ; de u même, dans sa naissance humaine, il a pu naître
1 Saint Irénée, cité par M. Ginouilhac. Histoire du dogme catholique, tom. III, 1" p., liv. XIII, ch. u. * Saint Jean, ch. nr.
« d'une femme, sans un père humain. Chair sans « semence du côté de l'homme; esprit avec semence « du côté de Dieu. Par là, se vivifie en lui cette parole : « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de « l'esprit est esprit. Et comme étant né de la sub- « stance de Dieu, il est Dieu, ainsi étant tiré de la chair « de l'homme, il est véritablement homme, engendré « dans la chair K » Jésus-Christ n'est donc point une créature sortie du sein de Dieu, un verbe créé, venu du dehors, mais, né de l'esprit de Dieu, il est Dieu. Est-ce que Dieu pouvait concevoir un verbe amoindri , chétif comme le verbe de l'homme? Est-ce que Dieu pouvait recevoir son fils de mains étrangères, si nobles qu'elles fussent? Est-ce que Dieu pouvait donner naissance à une fange vile et corrompue ? « La sub- « stance du fils, dit Théognoste, n'a pas été produite « du dehors, ni tirée du néant ; mais elle est née de la « substance du père, comme la splendeur naît du so- « leil, comme la vapeur naît de l'eau. Car ni la splen- (( deur n'est le soleil, ni la vapeur n'est l'eau. Mais ni « la splendeur n'est étrangère au soleil, ni la vapeur à « l'eau. Et la substance du fils, non plus, n'a rien « d'étranger au père, elle est l'émanation de sa sub- « stance, de telle sorte, cependant, que la substance « du père n'éprouve aucune division ^. »
Jésus-Christ, né de Dieu, est Dieu. Né d'une vierge, il est homme. L'Esprit-Saint a préparé les entrailles et le cœur qui devaient toucher le fils de Dieu, le revêtir
1 De carne Chrisli, c. xviii.
2 Cité par M. Ginouilhac. Histoire du dogme calholigue, 1" p., liv. XIII, ch. IV.
LES EFFETS DE l'eUCUARISTIE. 329
d'une chair mortelle, et arrêtant le flot du péché qui, depuis des siècles, roulait ses hontes à travers les générations, il a concouru à cette naissance mystérieuse, et Marie, la Vierge immaculée, fécondée par un principe surnaturel et actif, est devenue apte à remplir le rôle sublime de la mère de Dieu. L'Esprit-Saint n'abandonne point le Christ à sa naissance, il l'enveloppe, affirme l'évangéliste, il le pénètre, il le vivifie, il demeure avec lui. « Super qucm videris spiritum dcs- « cendentem et manentem super emn, hic est '. » Et cette formation du Sauveur par les mains chastes et la vertu de l'esprit le rend impeccable. Saint Pierre lui rend ce témoignage unique sur cette terre : « Le « Christ, dit-il, n'a point péché, et sa bouche n'a point « répandu la ruse et le mensogne. Peccatum non « feoit^ nec inventas est dolus in ore ejus ^. » Le Christ, oint par le Saint-Esprit, investi de la plénitude de la grâce, ne devait point se voir asservi au mal. De fait, le péché n'a jamais trouvé, dans l'une ou l'autre de ses deux natures, un creux, une fente, un pli pour y cacher ses passions, ses mensonges et ses ruines ; une faiblesse oti il pût se cramponner ; un seul acte qui eût la lâcheté de le produire. L'humanité fonctionnait comme le plus docile des instruments sous le gouvernement royal de la divinité. Est-ce que nous rencontrons ici-bas une semblable plénitude de la grâce? L'homme porte bien le Christ comme un vêtement, et son corps devient le temple del'Esprit-Saint. « Comme « nous sommes tous le temple de Dieu par l'Esprit-
1 Saint Jean, ch. i.
2 I" 6p. de saint Pierre, ch. ii.
« Saint qui s'est répandu en nous, la chasteté est la « gardienne de ce temple, et elle veille à ce que rien « d'immonde et de profane ne s'y introduise, de peur « que Dieu qui l'habite, offensé par le péché, n'aban- « donne une demeure souillée \ « Mais que ce soit le ciel bleu de l'Italie ou de la Provence, le ciel a des nuages. Le soleil, cette poussière brillante qui nous illumine et nous échauffe, n'est point sans taches. La science est belle aux mains du génie, de l'Institut, dans les expériences d'un laboratoire, dans les harmonies des mondes, et en dépit de ses splendeurs elle cache sous son vêtement des doutes, des trahisons, des faiblesses. La sainteté elle-même n'est point exempte de quelques souillures, et saint Paul, honteux de sa chair, s'écriait : « En vérité je ne comprends pas ce « que je fais, car le bien que je veux, je ne le réalise « pas, et le mal que j'abhorre, je l'accomplis. Qui « donc, malheureux homme que je suis, me délivrera « de ce corps de mort? Infelix ego homo, quis me (( liberahit de corpore mnrtis hujus * ?» La créature la plus noble, la plus chaste, n'est qu'une boue en face du Sauveur, car Jésus-Christ possède la plénitude absolue et permanente de la grâce, et nous, nous n'avons, si la sainteté pétrit notre vie, qu'une plénitude fort relative de cette effusion divine.
Jésus-Christ est le chef de l'Église et possède encore la plénitude extensive de la grâce. « On dit, par « analogie, que l'Église est un corps, et on appelle « avec raison le Christ le chef de ce corps, tant à cause
1 TertuUien, de Culiis femin., lib. II, c. i. * Ép. aux Romains, ch. vu.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 331
« de l'excellence et de la parfaite plénitude de la grâce « dont il jouit, qu'à raison de la puissance de son in- « fluence '. » Cette conclusion d'un article de la.S'o?7)w^ ihèologiquc résume, en quelques mots, la doctrine de saint Paul : « Le chef de tout homme, dit l'apôtre, « est le Christ, le chef du Christ est Dieu. Croissons « donc en lui, le Christ qui est notre tête; c'est en « lui que tout le corps est réuni, rassemblé, c'est de « lui qu'il reçoit l'unité de mouvement et d'action, « c'est de lui que chaque membre reçoit la mesure « et la règle de son service, c'est de lui que tout le « corps reçoit la croissance, dans la charité ^. » Et Jésus-Christ, le chef de l'Église, vivifie son corps mystique.
Le philosophe pose ce principe incontestable : « Ce « qui est le premier dans un genre devient la cause « de ce qui suit. Illucl quod est primum in quolibet « gcnere, est causa omnium quse sun t post. » Le maître» l'intelligence remplie de science et de lumière, meut et vivifie l'esprit de ses disciples. Le prince, investi de la suprême magistrature, meut son peuple, et le pousse aux rivages de la vie ou de la mort. Le prince, sacré par le Christ, s'il n'efface point de son front et de son cœur l'image et le reflet du gouvernement divin, répandra la vie et le mouvement autour de lui. Un peuple moule sa vie et ses mœurs à l'image du pouvoir qui le gouverne, et quand, après des siècles de splendeur et de sève, il tombe à demi vermoulu, c'est qu'un jour il aura reçu de l'un de ses chefs le virus
1 Somme théoL, 3 p., q. 8, a. 1.
* Ép. aux Éphésiens, ch. iv.
de sa corruption sociale. Puis la cause vivifie mieux les êtres plus proches d'elle, et d'une façon moins intense, les êtres éloignés.
Jésus-Christ meut et vivifie son corps mystique, et chaque membre reçoit, dans la mesure de sa condition, les grâces qui lui sont départies. Jésus-Christ est la source de la vie et le principe universel de ces effusions divines. « Apud te est fons vitse '. » La nature est le principe et la source de notre vie physique. La société est le principe et la source de notre vie sociale. Jésus- Christ est le principe et la source de notre vie supérieure. Et oîi puiserions-nous la vie, si ce n'est en celui dont le cœur et les mains nous communiquent l'existence à toute heure, à chaque instant ? Sortis des froids abîmes du néant, l'air gonfle notre poitrine, et nous vivons, mais vivons-nous surnaturellement? Nos pensées et nos mœurs sont-elles les pensées et les mœurs de l'homme nouveau ? non, car la grâce de Dieu nous a faits ce que nous sommes, et la vie, issue de la grâce divine, est un don de Dieu. « Donum envn Dei est^. » Où puiserions-nous la vie doctrinale ? A quelle source notre intelligence boirait-elle les eaux de la vérité? Les anciens ont dit : « L'erreur, c'est l'homme. Errare « humnnuniest.» L'apôtre jette brutalement à la face de l'humanité la même vérité : « Tout homme est menteur, « dit saint Paul. Omnis enim Jiomo mendax ^.)> Mais si nous étions comme des enfants égarés, flottant et tournant à tout vent de doctrine, au gré de la ruse des
1 Ps. 35.
^ Ép. aux Éphésiens, ch. u.
* Ép. aux Romains, ch. m.
LES EFFETS DE l'eUCUARISTIE. 333
hommes, aux caprices de leur despotisme et de leurs mensonges, nous serions les plus malheureux des êtres de la création. La plante boit avec insouciance sa goutte de rosée et vit. L'homme, las de toutes ces doctrines humaines qui chatouillent les oreilles et portent des erreurs, puise, dans l'enseignement du Christ, la vérité et la vie ; car « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les « paroles de la vie éternelle. Domine, ad quem. ihimus? <c Verba vitse œternœ habes K » Où puiserions-nous la vie morale ? Les hommes, les écoles, les systèmes s'en vont à la merci de leurs convoitises, rien ne reste debout, et le ciment qui les tient n'est qu'une poussière. La corruption les dévore jusqu'aux os. Jésus-Christ est la source et le type de la sainteté, c'est lui que l'humanité regarde, et, émue de la beauté de sa face, elle baise ses pieds, elle lui murmure des paroles amoureuses, elle se conforme à ses traits éternels, elle l'aime, elle l'appelle, elle vit de lui, elle devient un autre Christ. « Vivo autem jatn non ego, vivit vero in me Chris- « tus 2. »
Mais la répartition des grâces est inégale, « car la « grâce a été donnée à chacun de nous selon la me- « sure du don du Christ. Unicuique aitleni nostrum « data est gratia secundum mensuram donationis « Christi ^. » Ce qui se mesure suppose l'inégalité, le grand et le petit, le riche et le mendiant, l'océan et le ruisseau, le saint et le chrétien vulgaire, et cette diversité de la grâce dans les êtres constitue la beauté
1 Saint Jean, ch. vi.
' Ép. aux Galates, ch. ii.
3 Ép. aux Éphésieus, cli. iv.
du corps du Christ. « La raison de cette diversité vient « en partie, dit saint Thomas d'Aquin, de la préparation « que l'on apporte, car celui qui s'y prépare mieux la « reçoit avec plus d'abondance. » Il y a, en effet, des hommes dont les natures sont mieux pétries, plus disposées au bien, étrangères au souffle brûlé du désert, et dociles sous la main qui les forme et les mène. Il y a encore des hommes qui savent dompter des natures pleines de feu, de fièvre et de sang, et semblent attendre la grâce de Dieu. Assurément le Christ peut déverser sur eux, avec une libéralité plus large, son influence et sa vie, les trouvant plus proches de lui et mieux disposés. Mais je me hâte d'ajouter avec le docteur angélique : « Là ne se trouve point la première raison de cette « inégalité, puisque la préparation à la grâce n'est « l'œuvre de l'homme qu'en tant que son libre arbitre « est mieux disposé par Dieu lui-même. C'est Dieu qui « dispense les dons de la grâce avec une admirable va- « riété, et fait jaillir la perfection et la beauté de cette (( distribution inégale. Dans la nature, les divers « ordres d'êtres concourent à la perfection de l'uni- (( vers '. » Est-ce que le néant sait dire quelque chose au cœur de Dieu? Est-ce que la nature de l'homme, cette terre humaine qui ne produit, depuis le bouleversement du plan divin, que des vertus naturelles et des broussailles, possède quelque droit à la grâce de Dieu? Dieu choisit comme il lui plaît, à droite, à gauche, celui-ci, celui-là, nullement déterminé, à l'origine, par les mérites de l'homme. Aujourd'hui il arrête Saul sur
1 Somme Ihéol., !■ 1^, q. 102, a. 4.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 335
le chemin de Damas et le désarçonne, et Saul le persécuteur, l'âme chargée de haines et de vengeances, devient un vase d'élection. Demain il désigne unhomme couvert de haillons et de vermine, pauvre d'esprit, le rtiépris et le rebut du peuple, il l'enrichit, et l'Église béatifiera ce lépreux. La raison de ces choix et de cette inégalité, dans la distribution des grâces, est dans la libre volonté de Dieu dont les dons sont gratuits. Ahl si le Christ se sanctifie, il n'est pas seul, l'humanité attend de lui sa propre sanctification. Si le Christ est oint par l'Esprit-Saint, il n'est pas seul, car il communiquera au monde cet esprit de vérité et de vie. Si le Christ parle, il n'est pas seul, et sa parole s'en ira aux extrémités de la terre. Si le Christ apaise les flots en démence, s'il rend le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts, il n'est pas seul, et ses miracles troubleront la science de l'Institut. Si le Christ meurt, il n'est pas seul, et l'humanité boira son sang. Et ne pensez pas que le Christ Jésus s'appauvrisse dans cette donation multiple de sa grâce, de son esprit, de sa vie ; cette pauvreté, si elle existait, ouvrirait ses entrailles à mille misères. Est-ce que le pauvre n'a pas besoin d'un morceau de pain et d'un vêtement? Est-ce que le pauvre n'a pas besoin de la vérité? Est-ce que le pauvre n'a pas besoin d'affection et de dévouement? Et le Christ Jésus ne serait plus, du haut de son éternité, qu'un mendiant, sublime tant que vous voudrez, mais un mendiant. J'enlève à l'océan une goutte d'eau, et l'océan s'amoindrit de cette goutte d'eau. Je ravis à l'homme une parcelle de ses forces et de sa vie, et l'homme s'appauvrit de cette parcelle de ses forces
et de sa vie. Jésus-Christ se donne à chacun de nous, en tout temps, en tout lieu, et cette donation séculaire de sa substance ne l'appauvrit point. Le verbe de Dieu, nous le savons, ne s'abrège pas, et la vieillesse et la misère ne montent point à son front. « Ego enim Dominus, et non mutor \ »
Mais qu'est-ce que la grâce? « Dans le langage hu- « main, dit saint Thomas d'Aquin, la grâce s'entend « de trois manières : d'abord, la grâce est l'amour que « l'on porte à quelqu'un ; ainsi on dit : ce soldat a « les bonnes grâces du prince. Puis la grâce désigne « un don accordé gratuitement; ainsi on dit : je vous « fais telle grâce. Enfin la grâce n'est plus que la re- « connaissance qui suit le bienfait. De ces trois sens a attribués au mot grâce, le second dépend du pre- « mier, car l'amour est la cause de tout don gratuit, « et le troisième découle du second, puisque l'action « de grâces résulte d'un bienfait. Dans les deux pre- « miers sens, il est manifeste que la grâce met quelque « chose dans celui qui la reçoit; pour l'un, c'est un « don accordé gratuitement; pour l'autre, c'est la re- « connaissance qui suit cette donation ^. » La grâce est un don gratuit et ce don gratuit n'entre point dans la constitution intime de l'homme. Dieu, en effet, se dit un jour : Je vais créer l'homme. « Faciamus liomi- « neu} ad imaglnem et similitudinem nostram ^. » Dès lors Dieu, se disant cela, était tenu de donner à l'homme sa nature, sa physionomie, ses éléments es-
1 Malachie, ch. iir.
' Somme ihéol., 1' 2«, q. 110, a.
^ Genèse, ch. i.
LES EFFETS DE l'eUCOARISTIE. 337
sentiels. Un être ne sort du néant, ne vit et ne fonctionne que s'il est pourvu de sa nature, de ses organes. Quoi ! Dieu dirait à l'homme : Viens, vois, sens, pense et sois libre, mais je te dénie ce par quoi tu penseras, je te dénie ce par quoi tu seras libre? Nous n'aurions plus vraiment qu'à coucher nos membres et à gémir sous cette insulte ou sous cette impuissance du créateur. Dieu crée l'homme, et si, après l'avoir constitué, il lui plaît de le doter de sa grâce, l'homme ne peut exiger, comme une dette et sa propriété, une chose qui lui est étrangère. Et une créature reçoit sa dénomination de la partie supérieure de s on être ; telle est la plante , tel est l'animal, tel est l'homme. La grâce divine s'empare de la nature humaine, la pénètre, la vivifie, la façonne et produit le chrétien, comme l'âme pétrit un peu de limon, et en fait un homme. « Gratia Dci surn « id quod sum '. » Et la nature et la grâce, l'une le don obligatoire, l'autre le don gratuit de Dieu, deviennent deux sources distinctes d'idées, de vie et d'opérations; le savant donne la main au théologien, la vie morale à la vie chrétienne, Platon à saint Augustin. Mais la grâce, d'une condition plus haute, destinée à élever, au-dessus de nous-mêmes, nos vertus et nos droits, se trouve investie, par le fait même de sa condition, d'une supériorité divine. La nature humaine ne renferme point tous nos droits et tous nos efforts, en possession de Dieu par l'Esprit-Saint et la charité, égale à la grâce, étrangère aux doutes et aux infirmités de ce monde. Elle sent sa subordination, et quand, dans
1 I'» ép. aux Corinthiens, ch. xv.
cette guerre implacable, elle monte au pouvoir, elle court échevelée, défaillante, ivre d'indépendance et de hontes, et, évanouie dans ses pensées, elle s'éloigne de Dieu. « Tenebris obscuratum habentes intellectum, « alienati a vita Dei K »
La grâce est un don gratuit, car Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, est l'être le plus libéral, parce qu'il n'agit point sous l'impulsion de son utilité, mais sous la seule impulsion de sa bonté. « Ideo solus est maarime « liberalis, quia non agit propter siiam utiîitatem, sed « solum propter suam bonitatem -. » L'homme subit la limite de l'égoïsme. L'égoïsme est la mort qui glace les mouvements et les expansions du cœur, froid comme un linceul, resserré dans les bornes étroites d'une passion ou de l'intérêt, il rapetisse l'être qu'il touche, et l'homme devient dur, inanimé, livide comme un cadavre. Le pauvre sollicite l'aumône de quelques bouchées de pain, et l'égoïsme, insensible aux cris de la misère, concentre sa main et son cœur. La patrie, aux abois, réclame le sang de nos veines, la patrie est une mère, et l'égoïsme éteint les élans et le feu du patriotisme ; il la voit sanglante, les traits amaigris, mutilée sous le sabre du vainqueur, et ce spectacle ne rémeut point. Dieu mendie l'amour de nos âmes, la gloire de quelques vertus, de quelques mérites, des efforts, des luttes, et l'égoïsme refuse à Dieu, notre patrie céleste, ce qu'il refuse au pays, notre patrie sur cette terre.
Puis l'homme subit les limites d'une servitude quo-
1 Ep. aux Éphésiens, cli. iv.
2 Somme //leV., 1 p., q. 44, a. 4.
LES EFFETS DE l'eUCRARISTIE. 339
tidienne. Esclave de l'air, de la chaleur, de la lumière, des éléments et des hommes qui l'entourent, il ne s'appartient pas, et, imparfait, misérable, il se donne avec toutes les faiblesses et les ennuis de son être.
Enfin l'homme subit les limites de la pauvreté. Il ne vit, à la merci d'une motte de terre ou d'un problème, qu'à la condition de voir son corps ou son esprit suer sang et eau. Les fainéants ne sont que les parasites et la vermine de la société. Or Dieu n'est point égoïste : libéral et bon, il communique avec une largesse divine les biens de sa vie, et l'égoïsme, cet ulcère qui dévore l'humanité, ne s'attache point à ses flancs. Dieu aime l'homme, et il ne lui refuse rien. Il lui donne ce qu'il a de plus intime, une participation à sa vie, à sa substance, et par la grâce, un droit à l'héritage céleste. Installé dans le cœur et les mœurs de sa créature, quand le péché le chasse, il se tient à la porte de cette âme ingrate, il la supplie, il attend, et si la porte s'ouvre au repentir, il entre. Ah! si nous nous abandonnons au courant de nos infirmités, comme un vaisseau sans mâts, sans voiles, sans ancres, c'est que nous refusons la force de Dieu. Si nous ne sommes point des saints, c'est que nous faisons litière des dons surnaturels de Dieu. Nous n'avons qu'à demander, le cœur pur, et Dieu nous écoute, nos prières montent du fond de notre poudre jusqu'à lui et l'émeuvent.
Dieu n'est point un mendiant. Infini dans son être, il est infini dans ses facultés, dans sa vie. Et si Dieu communique à l'homme les biens de son être et de sa vie, encore un coup, il ne recherche point son intérêt- Dieu n'a pas de besoins, et nous ne trouverions point
un vide, une fissure, dans son être, dans sa parole, dans sa vie, par où nous puissions verser notre substance et le rendre plus heureux. Dieu se suffit à lui-même, et s'il dépense sa grâce, c'est à cause de sa bonté.
La grâce, don gratuit, rapproche l'homme de Dieu, et fond ces deux existences dans les joies d'une amitié mystérieuse. Mais je constate cette différence essentielle entre l'amour divin et l'amour humain. Le cœur de l'homme ne s'émeut que sous le charme d'une qualité, d'une séduction, d'un regard, d'une feuille qui tremble, d'une beauté, et si aucune impulsion du dehors ne l'excitait, il dormirait enfoui dans les profondeurs incultes de l'esprit. Ému, séduit, passionné, l'amour humain, fondé sur les sens, n'a d'autre durée que la durée d'une beauté fragile et courte. L'amour divin, à l'abri de ces moyens de séduction, dépose quelque chose d'intrinsèque, de réel, dans les âmes qu'il touche. « Nous remarquons, dit le docteur angélique, une dif- « férence entre la grâce de Dieu et la grâce de l'homme ; (' car, comme le bien de la créature émane delà volonté « divine, l'amour de Dieu pour sa créature, amour qui « implique la volonté du bien, est la cause efficace de « ce même bien. La volonté de l'homme, au contraire, « est mue par le bien préexistant dans les choses, et deu là vient que l'amour de l'homme ne cause pas abso- « lument un bien réel, puisqu'il le suppose déjà « existant en tout ou en partie. Il est donc évident « que tout amour de Dieu, à l'égard de sa créature, « produit dans cette créature un bien correspondant, « mais un bien, toutefois, qui n'est pas éternel comme « l'amour lui-même. Or, selon les différents biens pro-»
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 341
« duits par l'amour de Dieu, on peut admettre en « Dieu différentes sortes d'amour à l'égard de la créa- « ture : un amour général, par lequel « il aime tout « ce qui est ' », selon l'expression de la sainte Écri- « ture, amour en vertu duquel il donne aux choses « créées leur être naturel ; un amour spécial, par lequel « il élève la créature raisonnable au-dessus de sa « condition naturelle, et la fait participer à un bien « supérieur et divin, puisque Dieu veut communiquer « à sa créature, de cette façon et sans restriction, le « bien éternel qui est lui-même. Donc l'homme possède, « par la grâce de Dieu, un bien surnaturel et qui émane « de lui ^. » Et comment l'homme aurait-il pu séduire le cœur de Dieu? Avant sa naissance, il gisait au néant, et le néant est une froide et repoussante négation. L'homme créé, il est, il se meut, il vit, il opère; et qu'y a-t-il en lui qui soit capable de subjuguer l'amour de son créateur? L'homme n'est qu'une créature, dotée de toutes les faiblesses d'une nature corrompue; s'il se meut, son mouvement est enrayé par mille obstacles ; s'il pense, sa pensée se circonscrit dans les limites du temps et de l'espace; s'il agit, son action s'entache d'égoïsme et d'intérêt ; s'il émeut, sa beauté, si immatérielle qu'elle soit, ne revêt point une puissance infinie. Oh! sans doute, nous voyons les grands s'incliner vers les pauvres, mais ces êtres, princes ou misérables, possèdent la même nature. L'homme, dépourvu d'une beauté infinie, n'aurait jamais agi victorieusement sur le cœur de Dieu, si Dieu ne s'était laissé aller aux en-
1 Livre de la Sagesse, ch. xi.
^ Somme ihéol., l'2«, q. lli), a. 1.
342 l'euchahistie.
traînements volontaires de sa bonté. Dieu s'incline vers l'homme du haut de son éternité et verse libéralement dans ses entrailles des grâces, des charmes, une puissance de séduction dont il usera sur cette terre, au profit de sa vie morale, et l'homme, en possession de ces dons surnaturels, crie vers Dieu du sein de sa petitesse et le nomme son père. « Abba pater K » Et devenu son fils d'adoption par la grâce divine, il revendique des droits à l'héritage céleste. « Gratta Del « vita seterna ^. »
Enfin l'apôtre appelle la grâce, ce don gratuit de Dieu, l'effusion de son cœur et de son amitié, une participation à la nature divine. « Divinx consortes na- « turœ ^. » Dieu se donne tout entier. « La charité, « dit saint Paul , a été répandue dans nos cœurs « par l'Esprit-Saint qui nous a été donné ■•. Nous « avons été faits participants du Christ, si toutefois « nous retenons fermement jusqu'à la fin, le commence cément de la substance qui est en nous *. » Un être se donne, s'il se possède. Est-ce que Dieu n'est pas libre et le maître de sa substance et de sa vie ? Deux hommes se rencontrent sur le chemin de l'espace, les cœurs s'émeuvent, et ces deux existences s'entrelacent et ne forment plus qu'une seule existence. Il faut au moins faire l'honneur à Dieu de lui donner cette puissance, cette spontanéité du don de soi-même, et lui
1 Saint Marc, ch. xiv.
2 Ép. aux Romains, ch. vi.
3 W ép. de saint Pierre, ch. i.
* Ép. aux Romains, ch. v.
5 Ép. aux Hébreux, ch. m.
LES EFFETS DE l'eUCHAKISTIE. 343
reconnaître le droit de se créer des amis, des êtres auxquels il communique sa substance. « Je suis la « vigne, dit le Sauveur, et vous ôtes les rameaux. « Ego sum vUis,vos pal mites *. » Les branches puisent leur sève dans le tronc de l'arbre, et il y a entre eux une communication de vie végétative. De même. Dieu épanche sur l'homme sa grâce, ce don gratuit de sa nature, et l'homme produit les phénomènes d'une vie nouvelle.
La grâce, objecte le naturalisme, n'est qu'un effort sublime de la nature humaine, un épanouissement de la vie de l'homme. Vraiment le bon sens le plus simple condamne cette théorie.
Un être agit dans la mesure de sa sphère et de son département, et ne produit point des phénomènes qui le dépassent. La plante végète et l'animal sent ; l'homme pense et le chrétien agit surnaturellement. « Un être, « ajoute saint Thomas d'Aquin, n'agit point en dehors « de sa sphère, car la cause est supérieure à l'effet. Or « le don de la grâce dépasse la vertu de toute nature « créée, puisque ce don est une participation à la « nature divine, et que cette nature est infiniment « supérieure à toute autre. Il est donc impossible « qu'une nature quelconque produise la grâce *. » L'homme est un être créé, fini, et si sublime que soit son intelligence, si nobles que soient ses passions, il ne sort de sa nature que des vertus humaines. L'homme est toujours un homme, qu'il soit un géant dans la science, sur les champs de bataille, dans les luttes de la vie
* Saint Jean, ch. xv.
' Somme théol., !• 2», q. \ li, a. 1.
morale. Sans doute, il ouvrira à la science des voies nouvelles, il gouvernera son siècle avec empire, il donnera le spectacle de patriotisme, de dévouement et de vertus civiles et politiques, je n'en disconviens pas, mais quoi qu'il fasse, ses œuvres ne seront jamais que des œuvres humaines. La poussière du chemin, perfectionnée par les instruments de la science, ne donnera jamais une senteur. La nature humaine, si élevée qu'elle puisse être, ne produira jamais les phénomènes de la vie chrétienne. L'évangile, les béatitudes de la montagne, les vertus surnaturelles la dépassent. La nature humaine peut donner le jour à cette honnêteté rationnelle dont elle a les germes, la raison répudie les débauches de la chair, mais elle ne va pas plus loin, car elle ne saurait agir en dehors de sa sphère.
Il s'ensuit que l'Eucharistie cause efficacement la grâce. Et quel est l'homme que cette idée n'ait pas révolté? Pourtant l'Eucharistie, comme tout sacrement de la nouvelle alliance, a reçu du Sauveur la mission de devenir notre vie, notre force, notre immortalité, et la puissance de nous transformer. L'Eucharistie, comme tout sacrement de la nouvelle alliance, est le signe et la cause des trésors de Dieu. L'Eucharistie, le plus incompréhensible et le plus excellent de tous les sacrements, contient Jésus-Christ lui-même, la plénitude de toute grâce et de toute vérité, et le Christ ne serait qu'un être sans vie, inerte, sans influence? non assurément ; il vit sous les voiles du pain et du vin, dans son corps, dans son âme, dans sa divinité, il nous voit, il nous écoute, il nous verse sa grâce et sa vie. L'Eucharistie est la fontaine des jardins de Dieu, elle est le
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 345
torrent d'eau vive qui se précipite du sommet du Liban. « Fons hortorum, puteus aquarum viventium qupe « fluunt impetu de Libano '. » Et nous puisons à ce torrent, nous buvons les eaux de la grâce qui s'échappent des flancs sacrés du Sauveur. « Haurietis agitas in (( gaudio de fonlihus Salvatoris"^. » L'Eucharistie est le froment des élus et le vin qui engendre les vierges. « Frumentum electoruyn, et vinum germinnns virgi- « nes^. » Elle communique à l'âme des splendeurs divines, et pleine du Christ, de sa vie, de sa force, elle refoule les appétits du corps, et tous les deux s'approchent de Dieu dans une mystérieuse et quotidienne ascension. L'Eucharistie nous incorpore à Jésus-Christ, et nous communique tous les biens qui découlent de son sein. « Etestis in illorepleti *.» Jésus-Christ se fait le pain de notre vie mystique, et ce pain, dit saint Bernard, est appelé par excellence Eucharistie, c'està-dire, grâce parfaite, puisque dans ce sacrement on ne reçoit pas seulement toutes les grâces, mais l'auteur de la grâce ^. Oh! venez donc à moi, s'écrie le Seigneur, j'épancherai sur vous tous les biens, et je grossirai le fleuve de la grâce. « Venile ad me, et ego « dabo vobis omnia bona ^. »
Le bienheureux Suso a écrit une page pleine de foi et de cœur sur les effets de l'Eucharistie.
« Le Disciple. — Maintenant, éternelle Sagesse, dites-
' Le Gant, des cantiques, ch. y.
' Isaie, ch. xii.
^ Zacharie, ch. ix.
* Ép. aux Colossiens, cb. ii.
5 Serm. de cana Dondni.
'^ Genèse, ch. xlv.
346 L'EUCHARtSTlE.
« moi quel bien procure votre présence eucharistique « à l'âme fidèle qui vous reçoit avec amour et désir?
« La Sagesse. — Mon fils, cette demande est-elle « digne de quelqu'un qui aime? Qu'ai-je de meilleur « que moi-même? Que peut-on désirer lorsqu'on est « uni à l'objet de son amour? et quand on s'est donné, « que peut-on refuser? Dans ce sacrement, je me donne « à toi, et je t'enlève à toi, tu me trouves et tu te perds « afin d'être changé en moi-même.
« Dis-moi, que fait la douceur du printemps aux « campagnes et aux jardins, lorsque sont passés les « glaces, les neiges, les vents et les rigueurs de l'hiver? « Que fait l'éclat des étoiles à l'obscurité de la nuit ? « Que font les rayons du soleil pour un air transpa- « rent? Tous les biens affluent par ma présence à l'âme « qui me reçoit avec amour. Mon corps glorieux « n'o£fre-t-il pas le charme de l'été, mon âme ne « surpasse-t-elle pas toutes les splendeurs des étoiles, « et ma divinité n'est-elle pas plus riche en lumière « que des multitudes de soleils? »
Mais ce Christ, si riche et en possession des biens de son père, je ne le vois pas ! Mes yeux le cherchent, et la lumière n'éclaire point sa face; j'écoute, et mes oreilles n'entendent point le son de sa voix; j'étends la main, et ma main ne touche point le bord de son vêtement. Où est cette lumière? D'où vient cette voix? Où puis-je trouver cet être mystérieux ? J'interroge le ciel et la terre, et le ciel et la terre me répondent : « Je ne suis point ton Christ. » Je descends avec émotion dans les profondeurs de mon être, et ma substance et ma vie me crient : « Je ne suis point ton Christ. » Encore
LES EFFETS DE l'eUCUARISTIE. 347
un coup, où est ce Christ bien-aimé, la consolation et le père de mon âme, de ma vie et de mes joies?
« Le Disciple. — Mais, Seigneur, je n'éprouve pas « les douceurs dont vous parlez; je reste dans la com- « munion, aride, froid, insensible; je suis comme un « aveugle qui n'a jamais vu le soleil ; je voudrais que « vous me donniez des signes plus certains, des preuves « plus évidentes de votre présence.
« La Sagesse. — Moins elle a de signes et de preuves, « plus la foi est pure et méritoire. Je ne suis pas dans « ce sacrement une lumière extérieure qui se montre « et qui agit sur les sens ; je suis un bien d'autant plus « grand qu'il est plus intérieur et plus caché. Les êtres « grandissent, et tu ne vois leur développement que « lorsqu'il est accompli. Ma vertu est secrète, mes « grâces sont insensibles, et l'on reçoit mes dons spi- « rituels sans les sentir et sans les voir. Je suis un « pain de vie pour les âmes bien préparées ; un pain « inutile pour les négligents et pour les indignes, pour « ceux qui sont coupables de péchés mortels, une plaie « temporelle et une ruine éternelle \ »
Approchez-vous donc du Christ Jésus, car il vit, sous ces fragiles apparences du pain et du vin, dans la réalité de sa personne. Approchez-vous et rassasiezvous de ce pain, le pain de votre vie supérieure. Approchez-vous et buvez ce sang mystérieux, le sang qui fait germer les vierges. Approchez-vous et vivez, car le Christ épanche tous les jours sa vie sur le monde. Approchez-vous et soyez purs, humbles, les maîtres de
1 Le livre de la sagesse élernrlle, ch. xxvii.
vos passions, car le Christ possède la plénitude de la pureté, de la force, de l'humilité, et nous buvons de ce trop-plein qui déborde. « Venite ad me, et ego dabo « vobis nmnia bona. » Oui, je m'approcherai de vous, ô mon Christ, et je parlerai, et je me nourrirai de votre amour, de vos abaissements, de votre gloire. Je dirai au monde : Malheur à ceux qui ne parlent et ne vivent point du Christ Jésus ! ils parlent et ils vivent de toutes choses, de politique, de science, d'une fleur, des événements du jour et jamais de vous, ô mon Sauveur, vous, l'océan de la grâce et de la vérité ! ce sont des bavards et des êtres inutiles. « \x tacentibus de te, « quoniam loquaces multi fiunt sine te '. »
Quelles sont les dispositions requises pour recevoir efficacement l'effet du sacrement de l'Eucharistie ? Le concile de Trente pose lui-même cette unique condition: l'exemption du péché mortel. « L'homme qui a la « conscience chargée d'un péché mortel ne doit pas, « quelque contrition qu'il sente dans son cœur, s'ap- « procher de l'Eucharistie avant de s'être confessé. Ut « nullus sibi conscius peccati mortalis, quamvis « contritus videatur, absque prœmissa sacramentali (( confessione , ad sacram Eucharistiam accedere de- « beat ^. » Et saint Thomas d'Aquin affirme que le péché véniel n'est point un obstacle à l'augmentation de la grâce ou de la charité. « Les péchés véniels « existent de deux manières : ils sont passés ou ils se « commettent actuellement. D'abord quand ils sont « passés, les péchés véniels n'empêchent, en aucune
1 Lib. solil. animx ad Deum, cap. xxxi. ' Le concile de Trente, sess. 13, c. vu.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 349
« façon, l'effet de l'Eucharistie; car l'homme peut, « après avoir commis des péchés véniels, s'approcher « avec dévotion de la sainte table et recevoir pleine- « ment l'effet du saint mystère. Ensuite quand ils se « commettent actuellement, les péchés véniels n'em- « pèchent pas entièrement l'effet de l'Eucharistie, « mais en partie. Cet effet consiste, non-seulement « dans la grâce habituelle et la charité, mais encore « dans la réfection spirituelle par la douceur de <( la bonté divine. Eh bien ! quand l'homme assiste « au divin banquet, l'esprit distrait par les péchés vé- <f niels, il ne reçoit pas les douceurs de cette réfection « céleste, mais il reçoit l'augmentation de la grâce « habituelle ou de la charité K »
Voilà la doctrine du concile de Trente et de saint Thomas d'Aquin. Qui oserait condamner cette doctrine et se déclarer plus sévère que les pères du concile, plus exigeant que le docteur angélique? Le pape, les conciles et les pères de l'Église jugent les matières religieuses, règlent les mœurs et promulguent des décisions, et les fidèles conforment leur conduite à cet enseignement.
Du reste, l'homme qui s'approche du sacrement de l'Eucharistie, l'âme ternie sous la poussière d'un péché véniel, reste digne de ce sacrement. Le péché mortel chasse Dieu avec violence et constitue un état morbide dans l'être humain, car le péché mortel se définit : une transgression de la loi de Dieu, un désordre moral, et s'il règne sur l'âme de l'homme, son despotisme est
1 Somme théoL, 3 p., q. 79, a. 8.
350 L'EUCnARISTiË.
affreux comme le despotisme de Satan. Dieu et Satan ne s'abritent point sous le même toit, et ne vivent point au même foyer. Le péché véniel est compatible avec la grâce de Dieu. S'il prépare indirectement une ruine morale , car le péché véniel , quand il se répètej est une voie qui mène facilement à des fautes graves, toutefois il ne diminue point les ardeurs de la charité. « La charité, dit saint Thomas « d'Aquin, porte sur la fin dernière, et le péché véniel « est un dérèglement qui porte sur les moyens. Or on « peut, sans rien perdre de son amour pour une fin, « tomber dans quelque dérèglement à l'égard des « moyens qui y conduisent, comme on le voit dans « certains malades qui désirent beaucoup la santé, et « n'observent pas le régime qui leur est prescrit : dans « les sciences particulières, également, les erreurs qui « portent sur les conséquences ne diminuent point la « certitude des principes. En second lieu, le péché « véniel ne peut pas être la cause d'une diminution de « la charité. En effet, l'homme qui n'a péché que sur « un point secondaire ne mérite pas de subir une « perte dans un intérêt majeur; car Dieu ne se dé- « tourne pas plus de l'homme que l'homme ne se dé- « tourne de Dieu. Par conséquent, celui dont le déré- « glement ne porte que sur les moyens ne mérite pas « de subir une perte dans sa charité, qui l'ordonne et « le pousse vers sa fin dernière '. »
La fragilité humaine est si grande que le Sauveur n'a pas voulu, dans sa condescendance miséricordieuse,
1 Som7ne ihéol, 2* 2«, q. 24, a. 10.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 351
traiter ces fautes légères et ces distractions multiples qui gaspillent notre vie avec la rigueur de la justice divine. Que sommes-nous? vases d'ignominie, nous portons la vie de Dieu. Les soucis de la terre, des affaires, d'une maison, de mille futilités, torturent l'imagination des personnes les plus dévotes, les ennuis s'amassent, et l'âme, si elle conserve encore la beauté intrinsèque de son être, perd, sous la poussière de ces dissipations, sa splendeur et son éclat. Le Christ sait notre faiblesse, nos misères, et plein de compassion, il n'a point voulu exiger une dévotion actuelle, c'est-àdire, un acte vital de l'âme ramassée dans ses facultés et dans ses actes, tout entière au Christ et à l'abri de la distraction la plus légère.
J'ajoute que cette dévotion actuelle procure pourtant à l'âme des jouissances mystiques, «Qu'il est beau, « s'écrie le psalmiste, qu'il est enivrant votre calice, Sei- « gneur ! tJt calix isle quani prœclarus est * ! » Saint Gyprien expliquant ces paroles, dit : « Gomme l'ivresse « met l'homme hors de lui-même, en fait un autre « être, ainsi l'Eucharistie change l'homme, et de ter- « restre le rend céleste ^. » L'Eucharistie est la montagne de Dieu, la montagne riche, la montagne de toutes les grâces. « Morts Dei, mons pinguis ^. » Ah ! venez, mes amis, mangez et buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés. « Comedite, amicÀ, etbibite ,et inebriamini, « carissimi *. » Jésus-Christ est notre ami et notre vie.
1 Ps. 22.
2 Lib. II, epist. ad Gacil.
3 Ps. 67.
* Le Gant, des cantiques, ch, viii.
Or, on ne jouit de la présence d'un ami que si on concentre sur lui sa pensée, ses souvenirs, son cœur, sa vie. Est-ce que l'âme dévote jouira du Christ après la sainte communion, avec les chastes enivrements que les âmes d'élite connaissent, si les distractions dissipent et emportent son cœur et son imagination? On ne s'enivre point de la présence d'un ami auquel on ne pense pas ; l'oubli et la délectation s'excluent.
Ces jouissances surnaturelles et vives de la grâce du Christ réclament un sujet capable, apte et bien préparé. L'homme, incapable de porter avec une vive délectation toute la vie de sa pensée et de son cœur sur plusieurs êtres à la fois, s'enivrera de l'objet de son choix et de ses préoccupations, de Dieu, si Dieu le captive; de la créature et des choses de ce monde, si la distraction s'empare de ses facultés. L'âme pieuse recevra, sans doute, l'effet du sacrement, mais distraite, au gré de ses faiblesses, elle restera étrangère à ces émotions surnaturelles qui font les grands cœurs, à ces illuminations d'en haut et à ces jouissances extatiques de l'épouse du Cantique des cantiques.
L'Eucharistie cause la grâce. Si la grâce tombe sur une terre bien labourée, elle donnera à l'âme les jouis sauces d'une riche moisson. De plus, l'âme puise dans l'Eucharistie la force de vaincre les tentations. Nous sommes tentés, voilà le fait. Tenter, c'est mettre quelqu'un à l'épreuve.
Tout être possède un certain degré de vie, de puissance et d'action. Je mets une fleur à l'épreuve, parce que je veux découvrir son nom, ses harmonies et son parfum. Je confie à un homme un rôle, un mandat.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 353
une place de choix, et je l'éprouve. La tentation devient, en ces circonstances, un devoir rigoureux. Je parle i(U de la tentation prise dans le mauvais sens, dans le sens d'un entraînement au mal.
L'homme, composé d'une âme et d'un corps, se sent en butte à une double tentation. D'abord notre corps, de même boue que cette terre qu'il voit, qu'il foule de ses deux pieds et qu'il adore, s'émeut sous l'attrait de sa propre concupiscence et des biens matériels. « Unusquisque vere tentatur a concupiscentia sua, « abstractus et illectus ^ » L'homme regarde la matière, que ce soit la fleur, la poudre du chemin ou la créature, et lui demande des émotions. Que voulezvous ! ce corps que tout homme traîne après lui, il le voit, il le porte, il entend ses cris, ses plaintes et ses rugissements ; il vit surtout par cette partie inférieure de son être, et son imagination et son cœur s'ouvrent à l'ivresse des sens, aux rêves et aux tressaillements de la chair. « Venite et fruamur bonis quœ sunt ^. » On lui dit bien : Prends garde ! la matière a ses vagues impures, ses colères, sa tyrannie, et elle flétrit ce qu'elle touche. Prends garde ! la jouissance physique a sa mesure, et quand, en dépit de la raison et des lois les plus sacrées, elle conspire contre la délicatesse et les joies simples et fraîches du cœur, elle tarit du même coup la vie supérieure de l'homme. Prends garde ! ces émotions du sang amollissent et dépravent une génération, un siècle, un peuple, et ces hommes ne mangent plus leur pain sous un rude soleil, à la
1 Saint Jacques, ch. i.
'' Le livre de ia sagesse, ch. ii.
sueur de leur front; sceptiques et pourris jusqu'à la moelle des os, ils s'endorment dans la fainéantise et l'opprobre.
Puis l'homme communique avec les démons par son âme immatérielle, et subit leurs attaques, leurs séductions. Satan est un ange déchu. Le jour où l'ange est tombé, l'homme devait combattre non plus seulement la chair et le sang, mais des principautés, des puissauces, des êtres invisibles, des esprits remplis de malice. « Conlra spiritiiolia nequitisc K » Malheur à la terre et à la mer, s'écrie saint Jean, car le démon est descendu vers vous, ivre de colère. « Vse terra' et « mari, quia descendit diabolus ad vos^ habens iram « magnam *. » Plus barbare que le tigre, plus agile que la foudre, plus vorace que le vautour, plus venimeux que l'aspic, Satan conserve, malgré sa chute, toutes les forces de sa nature, et sa supériorité sur l'homme et les choses d'ici-bas. La chute n'a point épuisé son énergie naturelle. Le Christ appelle Satan le prince de ce monde. « Princeps hujus mundi^. » Il s'en va par le monde, et conspirant sans cesse, il dévore les âmes faibles. La ruine de l'homme, voilà, dit TertuUien, le rêve et la besogne des démons. « Opérait tio eorum est hominis eversio *. »
Or qui vaincra Satan? la force. La force crée le citoyen, le soldat, le chrétien. La force se compose de deux actes principaux, l'attaque et la défense. Un
* Ép. aux Éphésiens, ch. vi.
2 Apocalypse, ch. xir.
8 Saint Jean, ch. xn.
* Apo(og., n" 22.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 355
peuple ne se jette point sur le territoire d'un autre peuple plus fort que lui, s'il ne s'est pas ménagé des alliances sûres et capables de lui assurer la victoire. La vaillance, poussée jusqu'à la folie la plus sublime, ne remplace pas toujours la force numérique. L'action engagée, le soldat s'abandonne avec confiance à la stratégie de ses chefs, et se bat avec l'énergie de la bravoure et de la rage. La nuit, la faim, le froid, la lassitude, la boue et le sang n'énervent point la force de son âme et de ses muscles. L'homme, plus faible et moins habile que Satan, va donc appuyer sa faiblesse et son inexpérience sur l'alliance d'un être supérieur. Et quel est cet allié de l'homme? Les princes et les peuples frémissent et se lèvent contre lui. La science le laisse désarmé. Et l'homme fait alliance avec le Christ. « Un grand et cruel combat nous attend, dit « saint Gyprien, les soldats de Jésus-Christ doivent s'y « préparer avec énergie ; n'oubliant pas de boire tous « les jours le calice du sang de Jésus-Christ, afin de « pouvoir donner leur sang pour lui. Gravier et fero- « cior pugna nunc imminet, ad quam virtute robusta « parare se debent milites Christi : considérantes id- « circo se quotidie calicem sanguinis Christi hibere ut « possint etipsi propter Christitm sanginnemfudere* . » Et saint Jean Chrysostôme s'écriait : « Nous nous re- (( tirons de la table sainte comme des lions qui vont « au combat, et nous portons la terreur dans l'armée « de Satan. Quasi leones ignem spirantes ob illa « mensa recedinnis, f'aeii dœmonibus terribiles *. »
1 Epist. 55 ad Thib.
* Hom. 61 ad pop.
Nous mangeons, en efFet, la chair du Christ, nous buvons son sang, et sa vie entre dans notre vie, son souffle devient le souffle de notre poitrine, et sa force circule dans nos membres. Alors nous pouvons toutes choses en celui qui nous fortifie. « Omnia possum in « eo qui me confortât *. » Oui, et faibles comme une créature pétrie de chair et de sang, mais remplis de la puissance du Christ, nous combattons, et si le découragement et la lassitude ne montent point à notre âme, nous restons les maîtres du champ de bataille. Ah! si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? ((Si Deus pro nobis, guis contra nos^? » Que les hommes mendient sur cette terre l'alliance des peuples les plus robustes, du génie, de l'océan, de l'Institut; que l'enfer, le monde et les principautés se liguent, dans une lâche conjuration, contre l'être le plus chétif et le plus inexpérimenté, que lui importe! si le Christ s'agite dans son âme, dans sa vie, dans sa poitrine, il se rit de ces attaques. Où donc la mère chrétienne, brisée par les angoisses d'une vie tourmentée et de l'avenir compromis de ses enfants, va-t-elle chercher de l'énergie ? Où donc cette créature frêle et délicate puisait-elle ses fières réponses et la constance de son martyre ? « Nourrie de « cette viande céleste, dit saint Augustin, abreuvée de « ce vin délicieux, étant comme engraissée de cet ali- « ment divin, et enivrée de ce vin qui fait germer les « vierges, elle méprisait les tourments et la mort. « Quia hene inanducaverai, et bcnebiberat, tanquam
1 Ép. aux Éphésiens, cli. iv.
2 Ép. aux Romains, ch. vin.
LES EFFETS DE l'eUCHARISTIE. 357
« illa csca saginatus, et illo calice ebrius tormcnta « non sensit '. » L'homme est faible, et l'Eucharistie lui prête l'alliance et la force de son Christ et de son Dieu.
L'Eucharistie communique à l'homme la force de vaincre les tentations, et conséquemment, le préserve du péché. « Le péché, dit saint Thomas d'Aquin, est la « mort spirituelle de l'àme : donc l'àme est préservée «du péché, de la même manière que le corps est pré- « serve de la mort. Or le corps est préservé de la « mort de deux manières : par les choses qui le forti- « fient contre les causes intérieures d'affaiblissement « et de destruction, et c'est ainsi que la nourriture et « les remèdes le préservent de la mort ; puis par les « choses qui le prémunissent contre les attaques exté- « rieures, et c'est ainsi que les armes le préservent « par sa défense. Eh bien ! l'Eucharistie préserve l'âme « de ces deux façons. D'abord l'Eucharistie unit « l'homme au Christ par la grâce, et devient la nourrice ture et le remède qui fortifient la vie spirituelle, « selon ce qui est écrit : « Le pain fortifie le cœur de « l'homme ^. » Puis l'Eucharistie représente la passion « qui a vaincu les esprits de malice et repoussé leurs « attaques ^. »
Le péché mortel chasse Dieu du cœur de l'homme et cause sa mort morale. Le péché véniel, s'il ne sème pas de pareils désastres, afiaiblit cependant l'organisme moral et mystique de l'âme . L'homme commet le péché
1 De sanclo Laurentio.
2 Ps. 103.
3 Somme théuL, 3 p., q. 79, a. 0.
véniel de trois manières : ou son cœur séduit se cramponne fortement à une misérable faiblesse, entraîné, non plus seulement par le penchant d'une nature facile au mal et que la moindre secousse ébranle, mais par un attachement passionné ; ou caractère indolent, sans fermeté, l'homme se laisse aller au courant de sa nature, et tombe par faiblesse, sans trouver quelque part la force de résister aux eaux rapides de ce torrent ; ou le péché l'entraîne comme fatalement, en ce sens que, sans le secours efficace de Dieu, et à moins d'être confirmé en grâce comme la vierge Marie, il devient l'esclave de mille misères. Mais que l'homme tombe par passion, par faiblesse ou par manque illogique de précautions, son organisme moral s'affaiblit et s'épuise sous les coups répétés du péché.
Or l'Eucharistie, semblable au pain matériel, fortifie l'âme et assied le cœur de l'homme dans la charité. La charité se développe dans le Christ, et son développement quotidien arrache l'âme davantage à elle-même et à la terre. La charité ne détruit point la nature, elle la perfectionne, la grandit et l'enlace à Dieu, et l'homme, passez-moi l'expression, en perd la nue propriété, il ne s'appartient plus, il ne vit plus, c'est Jésus-Christ qui s'agite en lui. « Si tu sépares, disait « le prophète, ce qui est précieux de ce qui est gros- « sier, tu seras mon bien-aimé. Siseparahis pretiosum « a vili quasi os meum eris *. » La charité discerne ce qui est vil, ces légèretés, ces faiblesses, ces désœuvrements de la vie, et épure l'âme. Le génie se dompte
1 Jérémie, ch. xv.
LES EFFETS DE l'EUCHAKISTIE. 359
et se méprise. L'homme de désir accepte les épreuves et les humiliations, et s'abandonne à la main qui le châtie. L'homme, imprégné de la grâce et de la charité du Christ, meurt à lui-même et se prémunit contre les entraînements de sa nature déchue. « L'augmentation « de la charité, dit saint Augustin, est la diminution « delà convoitise. Aiiguicntum charitaùis est dimiim- « tio cupiditatis K »
* Cité par saint Thomas, Somme théol., 3 p., q. 79, a. 6.