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CHAPITRE XII

Nous avons étudié le mystère et le sacrement de l'Eucharistie. Ce mystère est possible, et encore qu'il dépasse la raison, la raison ne formule contre cette réalisation incompréhensible de l'amour de Jésus- Christ pour les hommes aucune objection sérieuse, aucune impossibilité. Du reste, si les mystères naturels naissent sous chacun de nos pas, pourquoi les mystères surnaturels ne peupleraient-ils pas le catholicisme? La négation des uns emporte logiquement la négation des autres. Puis, appuyé sur le triple témoignage des saintes Écritures, de la tradition et de la raison, nous avons prouvé l'existence réelle du mystère de l'Eucharistie. Saint Thomas d'Aquin nous a prêté l'autorité de sa doctrine et de son génie.

L'Eucharistie est un sacrement, et nous avons exposé le double motif de son institution, l'amour de Jésus- Christ pour les hommes, et son désir de perpétuer le souvenir de sa passion. Le Christ institue donc l'Eucharistie, et ce sacrement, pourvu d'une matière et d'une

forme, est rextension de rincarnation du verbe de Dieu et le chef-d'œuvre de l'amour divin. Nous avons affirmé dans le chapitre précédent les effets de l'Eucharistie.

Je voudrais tracer, dans ce dernier chapitre, les obli gâtions et les règles de la communion fréquente. Des personnes, entachées de jansénisme, n'usent pas de la communion fréquente, quoiqu'elles en soient dignes d'une façon relative, et d'autres personnes en usent malgré leur indignité, un peu par routine, et sous le coup d'une sorte d'obligation, voulant paraître ce qu'elles ne sont pas en réalité.

Assurément, la communion fréquente est préférable, mais il est impossible d'y admettre indifféremment toutes les personnes, et il faut s'en tenir à l'avis de son confesseur. Cette doctrine me semble claire, limpide comme le bon sens, et je vais la développer.

La communion fréquente et quotidienne est louable, utile, et les confesseurs doivent pousser tous les fidèles à cette haute et importante pratique. Saint Thomas d'Aquin précise cette doctrine avec sa lucidité habituelle. « Il y a deux considérations à faire, dit-il, par « rapport à l'usage de ce sacrement. L'une se tire du « sacrement lui-même, dont la vertu est salutaire aux « hommes ; et sous ce rapport, il est utile de commu- « nier tous les jours et de recueillir, de la sorte, les « fruits de la communion quotidienne. Voilà pourquoi « saint Ambroise s'exprime ainsi dans son ouvrage sur « les sacrements : « Si le sang de Jésus-Christ est ré- « pandu chaque jour pour la rémission de mes péchés, « je dois le recevoir quotidiennement, pour que quoti- « diennement mes péchés me soient remis; ne cessant

« de pécher comme je le fais, je ne dois jamais cesser « de recourir au remède. Si quotiescumque effunditur « sanguis Christi, in remissionem peccatorum effun- « diiur, debco semper accipere, utsemper mihi peccata « dimittantur ; qui semper pccco, debeo semper habere « medicinam '... » J'empiète afin d'éclaircir la route, et je continue la citation de l'article de la Somme théologique. « L'autre considération, ajoute le docteur « angélique, se tire de celui qui reçoit le sacrement « de l'Eucharistie, et qui doit apporter beaucoup de « dévotion et de respect à la réception de ce sacre- « ment. Si donc quelqu'un s'y trouve suffisamment « préparé, il fera bien de le recevoir tous les jours. « C'est pourquoi saint Augustin, après avoir dit : « Re- « cevez-le tous les jours, pour que tous les jours il « vous profite », ajoute : « Vivez donc de manière à « mériter de le recevoir tous les jours. Mais comme la « plupart n'ont point cette dévotion à cause de l'im- « perfection de leurs dispositions corporelles ou intel- « lectuelles, il n'est pas bon que tout le monde reçoive « chaque jour ce sacrement, mais chacun ne doit le « faire qu'autant qu'il s'y trouve suffisamment pré- « paré. «

Jésus-Christ sollicite vivement les fidèles à la pratique de la communion fréquente et quotidienne. « Je suis « le pain vivant, dit-il, descendu du ciel : si quelqu'un « mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain « que je vous donnerai est ma chair pour la vie du « monde Qui mange ma chair et boit mon sang a

1 Somme théol, 3 p., q. 80, a. 10.

« la vie éternelle; et moi, je le ressusciterai au dernier ce jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et « mon sang est vraiment un breuvage '. » La communion fréquente et quotidienne se déduit des paroles du Sauveur, car la nutrition est un acte nécessaire et continu. Un être cherche le foyer qui alimente sa vie, et chaque jour la nutrition répare ses forces, les soutient, les accroît, et si une main barbare le sépare de son foyer de vie et brise ses communications, il tombera d'inanition. Vous vivez, car vous entretenez chaque jour la vie de votre corps et de votre esprit, et pourquoi n'alimenteriez-vous pas chaque jour la vie mystique de votre âme? Si la nutrition, dont le but est de réparer et d'augmenter la vie de votre corps, est un acte indispensable et continu, la nutrition surnaturelle de votre être devient-elle un acte insignifiant et inutile ? Votre corps ne vit qu'à la condition de dévorer tous les jours de la chair et des herbes, et votre âme et votre corps ne vivent surnaturellement qu'à la condition de vous engraisser de la Divinité. La terre fournit à votre vie physique un pain grossier, et l;i chair du Christ devient le pain mystique de votre vie supérieure.

« Les premiers fidèles, disent les Actes des apôtres, « persévéraient dans la doctrine apostolique, dans la

« communion de la fraction du pain Ceux qui

« croyaient vivaient tous unis, et ils allaient assidû- « ment tous les jours en union d'esprit au temple ; et, « rompant le pain, tantôt dans une maison, tantôt

1 Saint Jean, ch. vi.

« dans une autre, ils prenaient leur nourriture avec « la joie et la simplicité d'un cœur pur K »

La tradition nous apprend, dit Fénelon, dans sa lettre sur la fréquente communion, que cette communion de la fraction du pain était la participation à l'Eucharistie. Ainsi, il résulte de cette tradition sur ces paroles que les fidèles qui vivaient chrétiennement

étaient « tous assidûment tous les jours » nourris

du pain sacré, « tantôt dans une maison, tantôt dans « une autre. »

Saint Paul confirme cette vérité : « Quand vous êtes « assemblés, comme vous faites, dit-il, ce n'est plus « manger la cène du Seigneur 2. » Vous voyez que l'assemblée était faite pour la cène, et que cet apôtre, en reprochant aux Corinthiens qu'on ne reconnaît plus la cène du Seigneur, fait entendre que l'assemblée manquait son but, parce que chacun faisait indécemment la manducation de la cène. Suivant l'institution expliquée par l'apôtre, on s'assemblait pour manger le pain mystique. Ces deux choses étaient unies.

Il y avait alors trois choses qu'on ne séparait point dans ces premiers temps, ajoute Fénelon; savoir, le synaxe ou assemblée, le repas mystique et le repas issu de la charité, qu'on nommait agape. Tous s'assemblaient, tous communiaient, tous mangeaient ensemble après la communion. Les critiques veulent remonter à l'antiquité : la voilà. Qu'y a-t-il dans le christianisme de plus pur et de plus ancien que les Actes des apôtres et les épîtres de saint Paul ?

1 Les Actes des Apôtres, ch. 11.

' r« Ép. aux Corinthiens, ch. xi.

Mais, dit-on, celte communion fréquente et quotidienne n'appartient qu'aux siècles pleins d'une foi robuste et d'une piété angélique. Quoi ! est-ce que les paroles de Jésus-Christ ne s'adressent qu';\ un siècle, h une classe d'hommes? Est-ce que Jésus-Christ n'est pas le patrimoine de tous les peuples, de toutes les générations? Faut-il donc, parce que notre siècle est pétri de sensualisme, qu'il vive, sans cesse et sans espoir, loin du Christ, de sa vie et de sa grâce? Ah! les fidèles, aux premiers siècles de l'Église, s'assemblaient et rompaient chaque jour ce pain venu du ciel, et cependant saint Cyprien nous apprend que la persécution est venue à propos secouer leur relâchement. « Une longue paix, dit-il, avait corrompu la discipline « de la tradition ; la correction céleste a relevé la foi « abattue et pour ainsi dire endormie. Chacun s'appli- « quait à augmenter son patrimoine et, oubliant ce « que les fidèles avaient fait du temps des apôtres, et « qu'ils devaient faire en tout temps, ne s'attachait « qu'à entasser des richesses par une avidité insatiable.

« Il n'y avait plus de zèle de religion dans les pas- « teurs, ni de foi saine dans les ministres de l'autel, « ni de compassion pour les bonnes œuvres, ni de « discipline pour les bonnes mœurs. Les hommes pâte raissaient avoir changé leur barbe, et les femmes se « fardaient. On déguisait l'ouvrage de Dieu : on pei- « gnait les cheveux. On usait d'artifice pour tromper « les simples ; on surprenait ses frères par des tours « de mauvaise foi. On se mariait avec les infidèles, et « on prostituait aux idolâtres les membres de Jésus- « Christ.

« On faisait des serments téméraires et des parjures ; (( on méprisait par arrogance les supérieurs; on se « déchirait mutuellement par une médisance empoi- « sonnée. Ils sont dans des animosités implacables. Un « grand nombre d'évêques, qui auraient dû soutenir « les peuples par leurs exemples et par leurs exhorta- « tions, ont méprisé le ministère que Dieu leur confie ; « ils sont chargés des emplois mondains ; ils ont aban- « donné leurs chaires et leurs troupeaux pour errer dans « des pays étrangers et pour y trafiquer dans les foires « comme les marchands.

« On n'a point secouru dans l'Eglise les frères man- « quant de pain parce qu'ils voulaient amasser des (( trésors. On cherchait des chicanes et des fraudes « pour usurper les biens d'autrui: on s'enrichissait par « l'usure... Aux premières menaces de l'ennemi, le « plus grand nombre des frères a trahi sa foi. Ils n'ont « point été entraînés par le torrent de la persécution, « mais ils se sont renversés eux-mêmes par une chute « volontaire K »

Saint Thomas d'Aquin objecte « que ce sacrement « représente la passion de Jésus-Christ tout aussi « bien que le sacrement de baptême. Or, on ne doit « pas recevoir le baptême plusieurs fois, mais une « fois seulement, par la raison que, comme le dit « saint Pierre, Jésus-Christ est mort une fois seulece ment pour nos péchés : Scmel tantum pro peccatis « nostris mortuus esf^... Donc, il ne semble pas qu'il « soit permis de communier tous les jours. »

1 De lapsis.

^ I" ép., ch. m.

LA COMMUNION FRIÎQUENTE. 367

Saint Thomas d'Aquin répond lui-même à cette objection. « Le baptême, dit-il, est une représentation « de la mort de Jésus-Christ, et il imprime le carac- « tère dans l'âme de celui qui le reçoit; de même « donc que le Christ n'est mort qu'une fois, on ne « doit être baptisé qu'une fois seulement. Or, on re- « çoit dans le sacrement de l'Eucharistie, non pas le « caractère de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ lui- « même, dont la vertu demeure éternellement. C'est « pourquoi il est dit dans l'épître aux Hébreux : « Il « nous a sanctifiés par l'oblation unique de son corps. « Una oblatione consummavit in sempiternum sanc- « tifwatos "'. Puisque nous avons un besoin quotidien « de l'influence de la vertu du Christ, il doit nous « être avantageux de recevoir chaque jour ce sacre- « ment. De plus, le baptême étant une renaissance « spirituelle, on ne doit être baptisé qu'une fois, « comme le dit saint Augustin sur ces paroles de l'E- « vangile : « Gomment un homme déjà vieux peut-il « renaître de nouveau ? ()iw/)iO(io potest homo nasci « cum sit senex - ?» Et le sacrement de l'Eucharistie « est un aliment spirituel, par conséquent de même « que les aliments qui entretiennent la vie du corps « se prennent tous les jours, il est louable de s'appro- « cher tous les jours de ce sacrement. C'est pourquoi « Notre-Seigneur nous engage à demander à Dieu « notre pain de chaque jour : « Pane)ii nostrum quo- « tidianum da nobis hodie '. »

1 Ép. aux Hébreux, ch. x.

2 Tract. IX in sancto Joan.

3 Saint Luc, ch. xi.

Saint Thomas pose encore cette objection : « La « vérité doit répondre à la figure. Or la manducation « de l'agneau pascal, qui figurait particulièrement ce (( sacrement, ainsi que nous l'avons dit, n'avait lieu « qu'une fois chaque année. Ajoutons que l'Église ne <( célèbre qu'une fois chaque année la passion de « Jésus-Christ, dont ce sacrement nous rappelle la « mémoire. Il ne semble donc pas permis de recevoir « ce sacrement tous les jours, ni même plus souvent « qu'une fois chaque année. »

Et le docteur angélique réfute ainsi l'objection qu'il se pose. « L'agneau pascal figurait particulièrement « ce sacrement, en tant que ce sacrement lui-même « nous représente la passion de Jésus-Christ ; et c'est « pour cela qu'on ne faisait la cérémonie de son « immolation qu'une fois chaque année, parce que « Jésus-Christ n'est mort qu'une fois. C'est pour cela « aussi que l'Église ne célèbre qu'une fois chaque « année la mémoire de la passion de Jésus-Christ. « Mais quant au sacrement de l'Eucharistie, s'il nous « est donné comme le mémorial de la passion du Sau- « veur, c'est pour que nous nourrissions notre âme « de ce souvenir, et comme la nourriture doit se « prendre tous les jours, il était figuré sous ce dernier « rapport par la manne, que le peuple recevait tous « les jours dans le désert *. »

Le concile de Trente confirme de sa haute autorité cette discipline de l'antiquité. « Les chrétiens, « dit-il, doivent croire et révérer ce sacrement avec

1 Somme théoL, 3 p., q. 8, a. 10.

« une foi si ferme, avec tant de ferveur et de piété « qu'ils puissent recevoir fréquemment ce pain qui « est au-dessus de toute substance, afin qu'il soit vé- « ritablement la vie de leur âme et la perpétuelle « santé de leur esprit, et afin que la force qu'ils en « tireront les fasse passer des tentations de ce pèle- « rinage au repos de la céleste patrie *. » Et ailleurs : « Le sacré concile souhaiterait que tous les fidèles « qui assistent à chaque messe y communiassent, non- « seulement en esprit et par affection, mais encore « par la réception sacramentelle de l'Eucharistie, afin « qu'ils reçussent un fruit plus abondant de ce saint « sacrifice ^. »

Les maîtres de la vie spirituelle sont les pilotes des âmes qu'ils gouvernent. Croyez- vous que leurs paroles ne soient que des conseils d'abstention ou de contradiction avec le langage de l'Évangile, des apôtres, des pères de l'Église et des conciles ? S'ils font autorité en cette matière, il est bon de les écouter, et de se conformer à leurs principes, à leur direction.

Jean Thaulère, savant dominicain et habile directeur, que Benoît XIV, dans son traité du synode diocésain, indique comme un auteur à suivre en cette matière, parlait ainsi aux fidèles de son temps : « Faites « donc ce que je vous conseille; espérant n'être pas « en péché mortel, communiez chaque dimanche '. »

Saint François de Sales commente avec une grande sagesse ces paroles de saint Augustin : « Communier

1 Le concile de Trente, sess. xiii, c. 7 et 8.

2 Sess. xxii, c. 6.

3 Sermon pour le sixième dimanche après la Pentecôte.

« tous les jours, c'est un usage que je ne loue ni que « je ne blâme; mais communier tous les dimanches, « c'est une pratique que je conseille à tous les fidèles, « et je les y exhorte, pourvu qu'ils ne conservent en « eux aucune volonté de pécher. » Et le saint ajoute : « Ce sont les propres paroles de saint Augustin dont « je prends ici le sentiment, pour ne louer ni blâmer « la communion quotidienne sur laquelle je renvoie « les fidèles à la décision de leurs directeurs ; car « elle demande une si grande excellence de disposi- « tions, que l'on ne peut pas la conseiller générale- « ment à tous ; c'est une affaire que le confesseur doit « régler sur l'état habituel et actuel du pénitent *. »

Il est donc établi que la communion fréquente et quotidienne est de conseil, et ce conseil repose sur la doctrine de l'Évangile, de la tradition et des maîtres de la vie dévote. En soi, il vaut mieux communier fréquemment, chaque jour, car la vie exige une nutrition continuelle, et la nutrition suppose la manducation.

J'ajoute qu'il ne faut pas recevoir indifféremment les personnes à la communion fréquente et quotidienne. Nous ne recevrons point dignement le sacrement de l'Eucharistie si nous ne sommes pas bien disposés. La charrue du laboureur retourne le champ et le prépare à la réception de la semence. L'âme et le corps sont le champ de la grâce, et si une main mystérieuse ne les dispose point, ils compromettront l'avenir et la jouissance d'une belle moisson.

1 Introd. à la vie dévote, ch. xx.

Quelles sont d'abord les dispositions de l'âme nécessaires à la réception fréquente de ce sacrement?

L'âme doit posséder la science sommaire des principaux dogmes du catholicisme. Assurément nous n'exigerons point la science approfondie de la sainte Écriture, de la tradition, des mystères catholiques, l'étude n'est pas le patrimoine de tous, et si Bossuet a trouvé le loisir de puissantes études, le peuple n'a pas le génie et le goût d'un pareil travail. Cependant, il est impossible d'ignorer l'importance du sacrement de l'Eucharistie et des mystères catholiques qui s'enchaînent et répondent aux aspirations sourdes et divines de notre être, à la grâce qui nous élève, à la fm surnaturelle qui nous attend. Et s'il y a une haute connaissance du catholicisme, basée sur la sainte Écriture, les conciles et les données de la raison, il y a aussi une connaissance sommaire, un catéchisme devenu le magnifique abrégé de la théologie. Ce catéchisme est le manuel théologique du peuple. C'est pourquoi l'homme saura que Dieu existe, et qu'il est le créateur et le rémunérateur de ceux qui le cherchent. Il saura que Dieu, activité infinie, produit deux êtres qui lui sont semblables, et que le verbe ou le Fils de Dieu, fait chair et mort pour nous, a expié nos crimes. Il saura que le Christ Jésus est notre maître, notre docteur, notre type, et que, mort et ressuscité,, nous devons mourir et ressusciter avec lui. Il saura s'humilier de ses péchés, les confesser, les pleurer et discerner avec la foi et l'amour de son âme le pain eucharistique du pain matériel.

L'Eucharistie n'est point un problème, mais un mys-

tère, et la foi l'accepte sur la parole et l'autorité de Dieu. « Vere lu es Deus abscondiius '. » La curiosité de la raison qui regimbe est malsaine, car si nous connaissons un être par la science que nous avons de sa nature, la nature de Dieu nous échappe. Quoi ! insensés que vous êtes, vous voudriez sonder les secrets de Dieu! mais Dieu n'a pas livré son verbe et sa vie aux investigations insolentes de la raison. Le mystère reste insondable, et Dieu se joue des impuissances et des clameurs de l'entendement. « Ecce Deus magnus vincens omncrn scientiam ^. » Le point d'appui d'une école, d'un système, est fragile, et Dieu ne ressemble point à l'homme. L'homme parle en homme, etv;Dieu parle en Dieu. « Non est Deus quasi homo ut mentiatur ^ . »

La science et la foi ne suffisent pas. Luther prétend que cela suffit; elle pécheur, selon le réformateur protestant, s'il a la foi, peut manger la chair du Christ et boire son sang, en dépit des souillures de sa bouche et de son âme.

Le concile de Trente fait une prompte justice de cette affirmation monstrueuse. « Si quelqu'un affirme « que la foi constitue une préparation suffisante à la « réception du sacrement de l'Eucharistie, qu'il soit « anathème. Si quis dixcrit solam fldem esse suffi- « cientem pràpparationem ad sumcndum Eucharistiœ « sacramentum, anathema sit *. » Et saintPaul disait aux Corinthiens : Que l'homme s'éprouve soi-même,

1 Isaie, ch. xlv.

2 Job, ch. XXXVI.

^ Les Nombres, ch. xxiii.

* Le concile de Trente, sess. xiii, c. xi.

qu'il sonde ses reins, et si sa consciencenelui reproche rien, qu'il mange de ce pain et qu'il boive de ce calice. « Probet autem seipsum homo, et sic de pnne illo « edat, et de calice bibat '. » Saint Paul et le concile de Trente réclament donc l'état de grâce comme une préparation indispensable.

L'état de grâce constitue la vie, comme l'état de péché constitue la mort. L'âme meurt, et le péché mortel est le poignard qui la blesse et la tue. « Pecca- « tum cum cons}nnmatnm fuerit, générât mortem'^. » Le péché désorganise l'âme et ternit sa splendeur. Puis il corrompt la nature, et incline le libre arbitre au mal; alors, dit Job, le pécheur boit l'iniquité comme il avale un verre d'eau. « Bibit quasi aquam iniquitatem ^. » Et ses pieds rapides s'élancent vers le mal. « Pedes ve- « loces ad currendum in malum '. » Enfin, il encourt un châtiment. Or, comment la vie rejaillira-t-elle de ce cadavre? Un simple replâtrage, comme la foi protestante de Luther, peut-il rendre à l'homme sa vie, sa splendeur, le mouvement surnaturel de ses idées et de ses actions? non, assurément. L'homme retrouvera par la confession les biens supérieurs que le péché mortel lui enlève.

La confession n'est autre chose que le mystérieux épanchement d'une âme dans une autre âme. La souffrance d'un homme nécessite l'aveu de son état morbide et les soins d'un docteur. Le péché est la lèpre de

1 Ép. aux Corinthiens, ch. xr.

2 Saint Jacques, c. i.

8 Job, c. XV.

* Les Proverbes, ch. vi.

l'âme. « Voici qu'un homme couvert de lèpre, voyant « Jésus, se prosterna la face contre terre, disant : « Sei- « gneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir '. » Voilà l'âme de l'homme vendue au péché! elle, si belle et si pure, elle, qui a reçu des traits immatériels et une .ointaine ressemblance de la face de Dieu; elle, qui échappe aux mains et aux violences de l'homme, le péché lui ravit sa beauté ; et hideuse et repoussante comme le lépreux, ses charmes se changent en opprobres. « Aborninabileni fecisti decorem tiium '■^. » L'âme D'à plus rien de virginal, de limpide, ni ses désirs, ni ses rêves, ni ses affections, ni ses actes ; et semblable au lépreux de l'P^angile, son contact devient une souillure, une honte, une épouvante. « Ne m'offrez plus de « sacrifices inutiles, s'écrie leSeigneur, l'encens m'est en « abomination. Ne ofj'eratis ultra sacrificium frustra, « incensum abominatio est mihi^.->i Ces délaissés, le rebut de la société, se présenteront aux princes et aux sages de la terre, et les princes et les sages ne les guériront point. Alors ils s'en iront porter au prêtre catholique ces hontes et ces ennuis de leur âme, lui disant : Père, voilà nos aveux et nos crimes, si vous le voulez, vous pouvez nous guérir. Le prêtre catholique prononcera sur eux des paroles mystérieuses et ils seront guéris. Dieu, en effet, est la vie de l'âme, comme l'âme est la vie du corps. Dieu s'en va, et l'âme n'est plus qu'un cadavre qui s'agite dans la stérilité de ses idées et de ses œuvres. Dieu revient, et seul, le prêtre

1 Saint Luc, c. y.

* Ézéchiel, c. xvi.

8 Isaie, c. i.

catholique possède cette formidable puissance d'absoudre, car la vie divine ne s'épuise point, et ces lépreux retrouveront la splendeur de leur peau, de leur vie et de leurs mœurs. « Exsurgc a mortuis, et illnmi- « nabit te Christus '. »

Ces dispositions générales ne suffisent point. Le péché véniel devient encore un obstacle à la communion fréquente et quotidienne. Je m'explique.

Le péché véniel dérive de l'influence de la tentation, de la négligence et de la fragilité humaines ou de la malice de la volonté ; il échappe à l'imbécillité de notre nature déchue, ou il blesse la charité et provoque le scandale; il ne détruit point la bonne volonté, ou il s'incruste dans l'obstination d'un amour délibéré; et alors, le péché véniel, dans le premier cas, n'est point incompatible avec la communion fréquente , mais dans le second cas, il la rend complètement impossible.

« Autre chose, dit saint François de Sales, est de « mentir une fois ou deux de gaîté de cœur, et autre

« chose est de se plaire à cette sorte de péché Les

« affections au péché véniel sont contraires à la dévo- « tion, elles rendent les forces de l'esprit languissantes, « empêchent les consolations divines, ouvrent la porte « aux tentations, et bien qu'elles ne tuent pas l'âme, « elles la rendent extrêmement malade, et c'est en quoi

« elles diffèrent des péchés véniels Ceux-ci arrivant

« en une âme, et ne s'y arrêtant pas longtemps, ne (( l'endommagent pas beaucoup ; mais si ces mêmes

> Ép. aux Éphésieus, c. v.

37(î l'eucharistie.

« péchés demeurent dans l'âme par l'affection qu'elle

« y met, ils lui font perdre la dévotion... '. »

Ce péché véniel ne s'oppose donc point à la communion fréquente et quotidienne, car la fragilité et la négligence emportent les natures les mieux pondérées. Qui, sur cette terre, n'a point de faiblesses à expier? Mais ce jansénisme rigide et absurde chasserait Jésus- Christ de ce monde et constituerait un péril pour les personnes dévotes. Est-ce que nous n'avons pas besoin du Christ pour châtier ces vieux restes d'une corruption native? Est-ce que la tentation ne frappe pas à la porte de notre âme ? Est-ce que notre vie ne se voit pas à la merci de mille imperfections? Et où donc, si ce n'est dans l'Eucharistie, trouverons-nous cette énergie surnaturelle qui dompte les tentations et maintient l'âme et le corps dans le bien, dans la perfection ? « Si le monde, dit saint François de Sales, vous dece mande pourquoi vous communiez souvent, dites au « monde, que c'est pour apprendre à aimer Dieu, pour (( vous purifier de vos imperfections, pour vous délivrer « de vos misères, pour chercher de la consolation à « vos peines, et pour vous soutenir dans vos faiblesses ; « dites au monde que deux sortes de gens doivent « communier souvent : les parfaits, parce qu'étant bien « disposés, ils auraient grand tort de ne pas s'appro- « cher de la source de la perfection ; et les imparfaits, « afin d'aspirer à la perfection; les forts, de peur de « s'affaiblir; et les faibles, afin de se fortifier ; les sains, « pour se préserver de toutes sortes de maladies ; et

1 Inlrod. à la vie dévote, l" p., ch. xxii.

:< les malades, pour chercher leur guérison.Mais ajoutez que pour vous, étant du nombre des âmes imparfaites, faibles et malades, vous avez besoin de recevoir souvent l'auteur de la perfection, le Dieu ( de la force, le médecin de votre âme. Dites au monde que ceux qui ne sont pas bien occupés de ses affaires doivent communier souvent, parce qu'ils en ont le temps ; et ceux qui sont fort occupés, parce qu'étant chargés de beaucoup de travail et de peines, ils ont plus souvent besoin d'une solide nourriture ; dites enfin que vous communiez fréquemment, pour apprendre à bien communier, parce que l'on ne fait guère bien une action à laquelle on s'exerce rarement *. »

Saint Thomas d'Aquin, Suarez, saint Antonin

tous les docteurs et les théologiens s'accordent sur ce point.

« Quel a été le dessein de Jésus-Christ dans l'ins- « titution du saii^t-sacrement ? dit le P. Dalgairns. « Disons-le hardiment, nous y sommes autorisés par « tout ce que nous avons vu jusqu'ici. La sainte com- « munion a été instituée non-seulement pour les saints, « mais aussi pour les imparfaits. Ne calculons point « la hauteur de l'infini à la mesure de nos propres « cœurs si étroits, mais h celle qu'il nous a donnée « lui-même. Plus nous étudions les sacrements, et « spécialement la sainte Eucharistie, plus nous « sommes stupéfaits de la puissance avec laquelle « l'indulgence de Dieu pour les pécheurs y éclate

1 Introrl. àlavie dévoie, 2" p., ch. xxi.

378 L'EUCnARISTIE.

« Qui aurait prévu que dans ce grand sacrement, où « il épuise, si nous pouvons ainsi parler, la puissance « de sa divinité et de son humanité tout ensemble, il « aurait imposé à l'imparfait la loi de le recevoir fré- « quemment ^ ? » Ce pain est quotidien, recevez-le chaque jour, afin que chaque jour vous puisiez en lui des forces nouvelles : « Panis iste quolidianus est, quo- « tidie tihi prosit ^. »

L'affection déréglée pour quelque péché véniel empêche légitimement la communion fréquente et quotidienne. « Éprouve-toi, s'écrie saint Bonaventure, afin « que tu saches avec quelle ferveur tu t'approches de l'au- « tel. Nous devons éviter non-seulement les péchés mor- « tels, mais encore les péchés véniels qui se multiplient « dans la négligence de notre âme, dans les distrac- « tions d'une vie légère et d'une habitude malsaine, et « quoiqu'ils ne tuent pas l'âme, cependant ils rendent « l'homme tiède, mal préparé et inapte à la célébra- (( tion delà messe à moins qu'un souffle mystérieux, s'é- « chappant des entrailles d'une charité divine, d'un « cœur amoureux et de la considération de sa propre « vileté, n'emporte cette poussière. C'est pourquoi « prends garde de monter à l'autel avec la tiédeur et « le désordre dans l'âme, car tu mangerais le corps « du Christ indignement ^. »

Saint Thomas d'Aquin affirme que si on approche tous les jours de ce sacrement, et que cette communion fréquente amoindrisse le respect dû à ce sacrement, au

1 La sainte Communion, t. II, ch. viii. * Saint Ambroise, liv. IV.

3 Lib. de pr^ep. ad missam.

détriment de la ferveur, il est préférable de s'abstenir ^ Dix communions faites à la hâte, sans dévotion, avec une conscience sous l'esclavage de fautes vénielles, sont moins profitables qu'une seule communion bien faite. « Majore m ejficaciam recipit homo in una missa, « vel manducatione cum bona pra^paratioiie, quam in umultis, sinon se prœparet diligentcr^. » Quoi! vous traitez avec tant de légèreté vos péchés parce qu'ils sont véniels ! mais les fleuves ne sont que des gouttes d'eau, et un jour, ces gouttes d'eau s'accroissent, mugissent, rompent les digues, entraînent des roches dans leur course folle et déracinent les arbres. « Toi qui fais si « peu de cas d'un péché véniel, s'écrie saint Augustin, « je voudrais bien savoir si ton corps et tes vêtements « livrés à raille petites déchirures ne te rendraient pas « honteux? Si tu éloignes de ton corps ces blessures, « de tes vêtements ces accrocs, est-ce que tu ne rougis « pas de voir ton âme dans le désordre ? Quiconque « agit de la sorte, celui-là place son habit et sa chair « au-dessus de son âme. Créée à l'image de Dieu, « toutes les fois que quelque chose de honteux se « produit, parole ou acte, nous flétrissons cette res- « semblance divine... Je vous le dis, mes frères bien- « aimés. Dieu ne mérite pas que l'image de sa face « soit souillée par les corruptions de notre chair '. » Le confesseur impose donc nécessairement des limites à la sainte communion. Et quelles autorités invoquerait-on pour justifier cette direction? Aucun

• In IV, dist. XII, q. 3, a. 1.

^ Saint Bonaventure, in IV, dist. xii.

' Sermon 244,

docteur, que je sache, n'approuve ce laxisme, ni saint Thomas d'Aquin, ni saint Bonaventure, ni Suarez... et si quelques graves théologiens sont nécessaires à la circulation d'une question probable, il ne les trouverait pas. Que dis-je ? mais ce gaspillage des grâces de Dieu, cette froideur glaciale de l'âme, cette absence de dévotion, cet attachement insensé à une faiblesse que Dieu réprouve, et cette menace constante de chutes regrettables sont bien, ce me semble, une raison assez haute pour restreindre la communion de ces personnes dévotes. Du reste, cette facilité malheureuse engendrerait la familiarité. On ne saurait trop fustiger le sans-gêne de ces dévotes qui s'installent dans nos églises et communient chaque jour, sans respect, livrées à une routine malheureuse. Ah! il y a une familiarité fondée sur l'amour de Dieu et que le Christ développe et élève. Mais cette familiarité, dépourvue de tout respect, de toute révérence, et issue d'une dévotion routinière et intempérante, des préoccupations extérieures de l'âme, des affaires et des petitesses qui tourmentent la vie, n'engendre que le dégoût. « Hi, quia « nimia familiaritas parit contcmptum, debent ali- « quando ahstinere ^ » « Gomme la plupart, dit le « docteur angélique, trouvent un empêchement à leur « dévotion par l'imperfection de leurs dispositions cor- « porelles ou spirituelles, il n'est pas à propos que tout « le monde reçoive ce sacrement tous les jours, mais « chacun ne doit le faire qu'autant de fois qu'il s'y trouve « préparé. Qaia multoties in pluribus hominu mmulta

* Saint Antoniu, 3 p., tit. XIV, c. xrr.

« impedimenta occurrunt, propter corporis indisposi' « tionem vel animœ, non est utile omnibus homini- « bus quotidie ad hoc sacranientum accedere, sed « quotiescumque se ad illud homo invenerit prœpa- « ratum K »

Enfin, la dévotion actuelle est encore une disposition nécessaire de l'âme. La dévotion actuelle consiste dans l'exclusion de tout péché véniel, dit saint Liguori, et dans quelques pieux mouvements de l'âme pendant l'acte de la communion. ((Actualis dispositio... « consistit in exclusione culpxvenialis in actu co i^mu- « nionis, vel in aliquo pio devotionis motu '. » Et le cardinal de Lugo appelle cette dévotion actuelle une faim suTna.i\iTQ\\edeVEuch.a.nsiie.<((Juidestaliuddevotionisi « affectus erga sacramentwm et famés illius cibi ^? » Cette faim mystérieuse jaillit de l'amour, car l'amour provoque le désir, l'union des êtres qui s'aiment et se recherchent. « Gomme le cerf soupire après les fontai- « nés d'eau vive, ditlePsalmiste, ainsi mon âme soupire « après vous, ô mon Dieu ! Quemadmodum cervus desi- « derat ad fontes aquarum, ita de siderat anima mea « ad te, Deus *. » J'ai cherché celui que mon cœur aime, s'écrie l'épouse du Cantique des cantiques, je l'ai cherché dans les mystères de la science, dans le parfum de la fleur, dans les tressaillements de mon être, et je ne l'ai pas trouvé. « Je me lèverai, et je parcour- « rai la ville, je chercherai dans les chemins, sur les

1 Somme IhéoL, 3 p., q. 130, a. 10.

2 Theol. mor., lib. VI, num. 270.

^ Disp. XIV, sect. ui.

* Ps. 61.

« places publiques celui que désire mon âme. Surgam « et circuibo civitatem : per vicos et plateas quœram « quem âiligit anima mea\ » J'interrogerai les créatures, les siècles qui se couchent et les siècles qui se lèvent : Avez-vous rencontré mon Christ, mon bienaimé? Si vous l'avez vu, dites-lui que je languis du désir de le voir, de l'élreindre sur ma poitrine, de manger sa chair et de boire son sang. « Nuntiatc dilecto « meo quia aiiiore languto ^. » Et cette dévotion actuel e, si elle n'est pas de rigueur, ouvre l'âme et la dispose à une réception plus abondante de grâces.

« Jésus-Christ, dit Suarez, requiert de l'homme la « justice à cause de la dignité de ce sacrement; mais « à cause de la fragilité humaine, il exige la dévotion « actuelle, non pas comme une nécessité, mais comme « une disposition meilleure et plus fructueuse. Ideo (c propter dignitatem sacramenti voluit hominem ac- « cedere cum j'istitia; propter liominis fragilitatcm, " devotionem actualem requisivit solummodo, ut uti- « liorem et magis fructuosam, non ut necessariam^. » Quand nous recevons sous notre toit un personnage, un homme illustre dans la science ou sur les champs de bataille, un saint, notre esprit abandonne les préoccupations les plus légitimes, et se pénètre de la présence de notre hôte. Nous buvons ses paroles, nous étudions ses gestes, nous interprétons ses actes, nous le sollicitons, nous le prions, nous sommes à lui d'esprit et de corps. Pourquoi ne ferions-nous pas à Jésus-

1 Le Cant. des cant., ch. m.

2 Ibid., ch. II.

3 Disp. LXIII, sect. m.

Christ, en nous approchant chaque jour de lui, l'honneur d'une dévotion actuelle, le don, pour quelques instants, de notre esprit, de nos rêves et de notre corps ? Jésus-Christ est-il moins qu'un saint, moins qu'un génie, lui, la plénitude de l'être et de la sainteté? Oui, le confesseur exigera, des personnes admises à la communion fréquente et quotidienne, cette dévotion actuelle, cette faim mystique du Christ. Il exigera cette dévotion actuelle comme une disposition essentielle de l'âme qui évite toutt) irrévérence vénielle et ne néglige la rémission d'aucune faute, car l'Eucharistie ne remet point le péché qui distrait actuellement l'esprit ; Dieu ne violente point notre nature. Il exigera cette dévotion actuelle et se conformera aux prescriptions du concile de Trente *. «Le sacré concile supplie, avec une « paternelle sollicitude, tous les fidèles de manger frète quemment ce pain mystique avec la constance d'une « foi robuste et la dévotion vive de leur âme..., afin « que, pleins de vigueur et de santé, ils abordent, après « cette misérable traversée, aux rivages de la patrie « céleste, et se nourrissent de ce pain des anges, ca- « ché ici-bas sous des voiles grossiers ^. »

Mais on se dit, malgré soi, que le respect dû à ce sacrement semble exiger quelquefois l'abstention, en dépit de cette dévotion actuelle, de cette faim surnaturelle qui presse les âmes dévotes. Le centenier disait à Jésus-Christ : « Seigneur, je ne suis pas digne que « vous entriez dans ma maison. Noji sut:i dignus ut

1 Le concile de Trente, sess. xi. De Eucharistin. ' Le concile de Trente, sess. xui. De Eucharistia.

« intres sub tectunt meum *. » Et saint Pierre s'écriait : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, parce que « je ne suis qu'un pécheur. Exi a me, quia homo pec- •« cator sum, Domine ^. »

Saint Thomas d'Aquin répond ainsi à l'objection. « Le respect dû à ce sacrement implique un double « sentiment d'amour et de crainte, et de là vient que « la crainte qui renferme le respect dû à Dieu lui- « même est appelée du nom de crainte filiale. Or l'a- « mour provoque le désir de recevoir, en même temps « que la crainte porte à s'abstenir par humilité. Le « respect dû à ce sacrement peut donc faire également, « et qu'on aime à le recevoir tous les jours, et qu'on « s'en abstienne pourtant quelquefois. De là vient que « saint Augustin disait dans une de ses lettres : Si « l'un dit qu'on ne doit pas recevoir l'Eucharistie tous « les jours, l'autre qu'on doit tous les jours la recevoir, « que l'un et l'autre fassent selon sa conscience ce « qu'il croira pieusement devoir faire. Car il n'y eut <( point de dispute entre Zachée et le centenier par « suite de ce que, tandis que l'un reçut avec empres- « sèment le Sauveur, l'autre lui dit : Je ne suis pas « digne que vous entriez dans ma maison. Tous les « deux honorèrent le Sauveur, quoique de manières « différentes l'une de l'autre... Toutefois l'amour et <( l'espérance, ces deux sentiments que l'Ecriture ne « cesse de nous recommander, valent mieux que la « crainte. De là vient que saint Pierre ayant dit au

1 Math., viti.

2 Luc, y.

« Christ : Seigneur, éloignez-vous de moi, parce que « je ne suis qu'un pécheur, Notre-Seigneur lui répon- (( dit : Ne craignez rien. NoU tlinere '. »

Je me résume et je pose les trois règles suivantes. D'abord, les personnes dévotes dont la vie est pure et sans attache au péché doivent puiser dans la communion fréquente les forces surnaturelles et les consolations de leur vie. Le langage de Jésus-Christ et des Pères de l'Église est formel. Puis, la fréquence de la communion n'est point incompatible avec les occupations du monde, car Jésus-Christ ne se donne pas exclusivement à quelques privilégiés de la nature et de la fortune. Enfin, le péché véniel ne légitime point l'abstention à la communion fréquente, mais le seul attachement désordonné à quelque faute légère.

Les dispositions du corps sont au nombre de deux : le jeûne et la pureté du corps. Je réponds avec saint Thomas d'Aquin : « Une chose peut être un empêche- « ment de deux manières à la réception de ce sa- « crement. Car elle peut en être un, ou par elle-même, « comme l'est certainement tout péché mortel, à cause (( de son incompatibilité intrinsèque avec la significa- « tion de ce sacrement; ou par suite d'une défense <( portée par l'Église, et c'est de cette seconde manière « que la nourriture ou la boisson qu'on peut avoir « prise précédemment empêche qu'on ne puisse rece- « voir ce sacrement le même jour ; et cela pour trois « raisons. La première, c'est comme le dit saint Au- « gustin, l'honneur du sacrement lui-même, qui de-

1 Somme ihéoL, 3 p., q. 80, a. 10.

« mande qu'on le reçoive avant que la bouche ait été « salie par quelque autre nourriture. La seconde, c'est « la signification attachée à cet usage, et qui consiste « à faire entendre que c'est Jésus-Christ qu'on y reçoit, « et son amour doit être établi dans nos cœurs avant « tout le reste, conformément à cette parole de l'É- '( vangile : « Cherchez premièrement le royaume de a Dieu '. » La troisième raison, c'est de prévenir tout « danger de vomissement ou d'ivresse, accidents qui « proviennent habituellement de quelques excès dans « la table, suivant ces paroles de l'apôtre : « L'un « souffre de la faim, tandis que l'autre tombe dans l'i- « vresse ^. » Toutefois sont exceptés de cette obligation « les malades, à qui l'on doit donner la communion « quand même ils auraient déjà mangé, s'il y a des « doutes qu'il soient en danger de mort, de peur qu'ils « ne meurent sans avoir communié, car la nécessité « n'a point de loi. De là vient qu'il est ordonné aux « prêtres, par un statut du concile de Worms, inséré <( dans le décret de Consecrat., diss. II, de communier « les malades sans délai, de peur qu'ils ne meurent « sans avoir rempli ce devoir ^. »

Le corps devient le temple de l'Esprit-Saint et l'habitation du Christ, et s'il n'est pas pur, comment serait-il digne de porter la vie et la substance de son Christ et de son Dieu? Le corps peut-il devenir à la fois la demeure de Dieuet le bouge d'une courtisane? « Tollens ergo mcuibra C/iristi, fàciain ïncmbra nicrc-

1 Matth., VI.

' I Cor., XI.

s Somme théol., 3 p., q. 80.

« tricis '? » Le corps est une lyre, mais s'il est déformé, mutilé, il ne rend plus sous les doigts de l'âme des sons harmonieux. Lyre brisée, il faut lui rendre ses cordes, son harmonie, ses rôves, sa passion, et l'âme et le corps, tous les deux bien disposés, se nourriront du pain du ciel. « P.ine cœli saturavit eos -. »

Enfin, il faut s'en tenir aux ordres et aux conseils de son directeur. Toute vie suppose une direction, et toute direction, si elle est efficace, ordonne et conseille. La vie politique, sociale ou mystique, dépourvue d'un pilote qui la conduit, oscillera adroite, à gauche, et s'en ira à la dérive. Le père Surin a écrit des paroles de sens, que je cite volontiers malgré leur longueur. « Il y a, dit-il, trois sortes de directeurs : les uns « qu'on peut appeler humains, les autres spirituels, et « les troisièmes divins.

« Qui sont ceux que vous appelez humains ? Ce sont « ceux qui dans leur direction se laissent aller à beau- « coup de complaisanceshumaines, s'accommodant au « naturel des personnes, sans leur dire franchement « ce qu'ils jugent pour leur plus grand bien. De peur « de les choquer, ils dissimulent de grands défauts , « ils se contentent de peu de chose et ont plus d'égard « à la faiblesse humaine qu'à la vertu. Quand ils (( voient une personne qui n'est pas fort méchante « communier tous les huit jours, entendre tous les « sermons, faire quelques aumônes, ils trouvent qu'elle « a ce qu'on peut désirer en elle de perfection. Leur « idée ne va pas plus haut Quelques-uns s'at-

1 I Cor., VI.

' Ps. 104.

« tachent leurs pénitents de telle sorte, que si ceux-ci « les veulent quitter pour aller à d'autres qu'ils croient « leur être plus propres, ils en ont beaucoup de res- « sentiment; et par une afTection et une tendresse <( humaines, ils tiennent ces pauvres âmes en captivité, « jusqu'à leur reprocher leur ingratitude de vouloir se « séparer de leur conduite. Tout cela est fondé sur « l'esprit humain qui n'est que bassesse et que fai- « blesse.

« Ces directeurs humains ne s'étudient qu'à tirer les « âmes du péché mortel. Ils ne s'appliquent nullement « à les mener à la solide vertu, c'est-à-dire au dégage- « ment du monde et d'elles-mêmes. Ils s'appuient en « cela sur des erreurs qu'ils débitent comme des « maximes certaines, et vous leur entendrez dire que « les gens du monde ne sont pas capables de tant de « perfections ; que les femmes ne sont pas propres « pour l'oraison mentale ; que chacun doit se borner « aux devoirs essentiels de sa condition; qu'il suffit « de prendre garde aux dix commandements de Dieu. « Ainsi ils se contentent d'entendre en confession les « péchés les plus grossiers d'un pénitent, et puis ils « lui disent sèchement un mot sur l'évangile du jour, « ensuite ils lui demandent comment tout se porte à « la maison : voilà toute leur direction.

« Ceux que nous appelons spirituels veulent véria tablement aider les âmes, non-seulement à se sauver, « mais à pratiquer la perfection chrétienne. Ils leur « enseignent les exercices : la méditation, l'examen « particulier de leurs défauts , la mortification de « leurs passions, le recueillement, l'étude des vertus,

« l'attention à la présence de Dieu. Ils s'appliquent à « l'avancement des âmes qu'ils conduisent. Ils ne con- « nivent point à leurs imperfections ; mais avec une « charité paternelle, avec une sainte liberté, avec « adresse et douceur, ils retranchent en elles jusqu'aux « plus petits défauts sans les flatter. Mais c'est quel- « quefois avec confusion et sans garder l'ordre qu'il (( faudrait. Quelquefois, ils veillent, à quelque prix « que ce soit, établir leurs pratiques dans les âmes, « ne se rendant pas assez dépendants de l'esprit de « Dieu.

« C'est ce que les troisièmes, que nous appelons « divins, font excellemment. Car ils ne cherchent pas « seulement le bien et l'avancement des âmes, comme « les précédents, mais ils se conforment entièrement « à la conduite de Dieu, et tâchent de suivre son « esprit en la direction des âmes qu'il leur a com- « mises.

« Leur premier soin est d'examiner l'état de l'âme « qu'ils entreprennent de diriger. Ils tâchent de re- « connaître s'il y a déjà en elle quelques effets parti- « culiers de la grâce ; et parce qu'ils se regardent (( comme des jardiniers que Dieu a commis pour cul- (f tiver les âmes, ils s'appliquent à faire profiter le « bien qui s'y rencontre. Ils les disposent à l'oraison; « ils leur aident à découvrir leurs dérèglements, leurs « attaches, les empêchements qu'elles mettent aux « desseins de Dieu. Ils leur suggèrent les moyens de « retrancher peu à peu tout ce qui déplaît à Dieu. Ils « les rétablissent dans cette paix et tranquillité qu'il « faut avoir pour bien connaître la volonté de Dieu.

« Ensuite quand ils ont découvert ce que Dieu opère (( manifestement en elles, ils leur enseignent à coo- « pérer à la grâce, à éviter les excès et les défauts, « et à se garantir des pièges de Satan, Si elles « tombent dans des peines, ils les assistent et les for- « tifient, sans jamais rien précipiter et sans agir par « eux-mêmes , travaillant toujours sous le Saintce Esprit, et tendant à les mener au vrai repos, et à la « vraie disposition que Dieu demande pour opérer en « elles ce qui lui plaît. Et c'est pour cela que nous « les appelons divins, parce qu'ils ne font rien par « leur propre esprit, qu'ils ne font que ce que l'esprit « de Dieu ordonne, et qu'ils mènent les âmes à Dieu

« par la voie que Dieu leur marque ^ »

Le directeur oriente la vie dévote et l'endigue dans des pratiques de piété. La direction n'est point uniforme, car les personnes manifestent des aptitudes diverses. Sage et énergique, guidé par l'esprit de Dieu, il retranche, si cela est nécessaire, l'intempérance de la communion, ou il combat ce respect janséniste de Jésus-Christ fondé sur la crainte et que les scrupules développent chaque jour. La plupart du temps, les personnes dévotes, pétries de suffisance et d'une sorte de susperstition, regimbent sous le joug de cette direction, murmurent et mordent leur frein. Je n'ai pas ici à décrire les défauts multiples de la fausse dévotion, ce n'est pas le lieu; une main autorisée l'a fait avec énergie et délicatesse, et je me contente de signaler cette plaie "^ Le directeur organise donc la vie

1 Dialogues spirituels, liv. V, ch. vi. "2 Or ei alliage, par le P. Monsabré.

intérieure des personnes pieuses qu'il dirige, et règle les confessions, les pratiques de piété, les communions. S'il le juge à propos, bon et utile à ses pénitents, il permettra la communion fréquente et quotidienne , mais les pénitents ne doivent point se constituer les juges de telle ou telle décision ; ce serait de l'arbitraire.

Les personnes pieuses puiseront dans la communion fréquente et quotidienne une élévation d'idée, de vie et d'acte qu'elles ne trouveraient nulle part. Est-ce qu'un être ne s'imprègne pas des mœurs du milieu dans lequel il vit ? Le savant instruit, le saint rend meilleur, l'homme de rien corrompt. Et si une vérité ne s'incarne qu'avec les siècles dans les mœurs d'un peuple, un homme subit du premier coup l'influence de l'atmosphère dans laquelle il s'agite. Jésus-Christ est un homme et un Dieu, comment les personnes dévotes ne recevraient-elles pas de ce commerce quotidien avec le Christ, de la manducation fréquente de sa chair et de sa divinité, une supériorité d'idée et de sentiment? Jésus-Christ n'est-il qu'un être inerte, sans vie et sans activité? Mais il agit dans les âmes, sa conversation captive, ses idées et ses mœurs s'impriment sur nos membres, il se manifeste, comme l'âme trahit sa présence et sa vie à travers les organes du corps, il déverse sa lumière et sa vie sur l'esprit et les mœurs de ces personnes.

La fréquence de la communion ouvre, en effet, ce qu'on appelle la voie mystique. La voie mystique se compose de ces deux éléments : une lumière surnaturelle et une faim mystérieuse du Christ.

392 l'eucuaristie.

Cette lumière surnaturelle ne jaillit point de l'étude, des livres et de l'entendement, elle est le don de la grâce de Dieu. Le génie est dépourvu peut-être de ces lumières mystiques, et la femme du peuple, qui ne sait ni lire ni écrire, reçoit ces illuminations. « Dieu, dit « l'Écriture, est le maître des sciences. Deus scien- « tiarum dominus esl^ . » La conscience pure et simple devant Dieu constitue la vraie science, dit saint Bernard : « Vera scientia consistit in pur a et sancta « coram Deo conscientia ^. » L'être le plus chétif, le plus dépourvu d'études, le plus méprisé, s'il a une conscience pure, un cœur droit, peut s'écrier avec le prophète : « J'ai surpassé mes maîtres par mon intel- « ligence, et ma science s'est élevée au-dessus de la « science des vieillards les plus expérimentés, car je « médite votre loi. Seigneur, et je m'applique à suivre « vos commandements. Super omnes docentes me « intellexi, quia testimonia tua medilatio mea est : « super senes intellexi, quia mandata tua quaesivi^. » Alors ces personnes, pleines de l'esprit du Christ, estiment ce que le monde méprise, et méprisent ce que le monde recherche. Et ces vérités surnaturelles font naître cette faim mystique du Christ qui dévore, « Que vos tabernacles sont aimables. Seigneur ! Le « désir brûle mes os, et mon âme aspire vers vous. « Quam dilecta talernacula tua, Domine virtutum! « Concupiscitet déficit anima mea inatria Domini^. »

1 Homélie xvii sur l'ép. aux Éphésiens.

2 I Reg., II.

' Lih. de conscientia, * Ps. 118.

Faim mystérieuse, elle consume davantage à mesure que la partie basse et vile de notre être éteint ses appétits, s'amoindrit et meurt. Le sacrifice se charge, sous des formes multiples, de refouler, d'anéantir ces désirs malsains du corps. Et ces personnes, nourries de la divinité, ne vivant que le moins possible d'ellesmêmes, se rapprochent de Dieu et se transforment en lui. Dieu remplit leur existence, et vides d'elles-mêmes, de leurs viletés , elles entrent dans l'unité divine. « La meilleure manière d'entrer dans l'unité, dit le « père Thauler, et de devenir une seule chose avec « Dieu, c'est de mourir à soi-même, c'est-à-dire à « toute recherche, à toute multiplicité : si tu veux « devenir blanc , ôte d'abord le noir qui te salit. <( Moins tu seras noir, plus tu seras blanc ; moins il y « aura en toi de multiplicité, plus il y aura de simpli- « cité ^ » Ces personnes réalisent ce désir du Christ: « Je suis en eux, dit-il à son Père, et vous en moi, « afin qu'ils soient consommés en un. Ego in eis et « tu in me, ut sint cnnsummati in unum '. »

De même le directeur, s'il le juge à propos, limitera la communion fréquente. Le bien surnaturel des âmes prime toute considération. Il transformera cette dévotion routinière et de nul profit, et la canalisera, passez-moi l'expression. Et quand ces personnes dévotes lui diront : Voici une fête, je vais communier, il leur répondra : Voici une fête, vous vous préparerez à la sainte communion. Quoi ! est-ce donc parce qu'elles se croiront dignes de ce grand acte? 0 routine

1 Serm. du jour de Pâques.

' Saint Jean, xvii.

misérable d'une dévotion mal disciplinée ! « J'en vois « plusieurs, dit saint Jean Ghrysostôme, qui s'appro- « chent plutôt par coutume et par obligation que par « choix et avec esprit. Ils veulent participer au saint « mystère en quelque état qu'ils se trouvent, quand « ils voient venir le carême ou la fête de l'Epiphanie. « Ah ! ce n'est ni le temps ni la rencontre d'une « fête qui nous mettent en état de communier, mais « la pureté du cœur. Avec cette disposition, commu- « niez souvent; sans elle, abstenez-vous *. »

Le même auteur s'écrie dans la même homélie : « N'est-ce pas un renversement étrange? Le jour « de Pâques, vous communiez le cœur chargé de <f crimes, et dans les autres temps, vous ne communiez « pas, quoique vous soyez bien disposés. 0 routine! « ô présomption! En vain nous offrons tous les jours « le sacrifice, en vain nous montons à l'autel, si per-

« sonne ne communie Saint Paul ne conseille pas

« de s'approcher delà communion les jours de fête, ni « lorsque tout le monde s'en approche; il ne reconnaît « qu'un temps auquel on doive le faire, c'est lors- « qu'on s'est éprouvé et qu'on a la conscience pure. « C'est la pratique des bonnes œuvres, c'est une piété « bien pondérée qui fait la bonne fête. Si vous avez « ces dispositions tous les jours, chaque jour devient « une fête pour vous, et vous pouvez communier tous « les jours. »

Oui, préparez-vous soigneusement, et venez vous asseoir souvent à cette table mystérieuse ; sondez vos

1 Ps. 83.

reins et vos cœurs, car si les années s'écoulent sans que vous ne vous nourrissiez de la chair et de la divinité du Sauveur, votre âme s'affaissera, à la merci de toutes les faiblesses qui la dévoreront; ou si vous mangez indignement ce sacrement, vous mangerez votre propre condamnation. Le juste et le pécheur se rassasient de la même substance, mais l'un avec fruit, et l'autre pour son malheur.

Souvenez-vous donc que la routine est comme ce vent brûlé qui passe sur nos campagnes verdoyantes, les dessèche et les flétrit. Vous n'êtes point condamnés, si dévots que vous soyez, à communier chaque jour, ni chaque dimanche, ni chaque mois, ni à l'approche d'une fête, mais un devoir impérieux vous oblige à une préparation consciencieuse, afm que vous puissiez accomplir dignement cet acte vital de la manducation eucharistique. Nous mangeons la chair du Christ, nous buvons son sang, et la vie chrétienne ne s'entretient qu'à cette condition. « En vérité, je vous le dis, si vous « ne mangez la chair du fils de l'homme, si vous ne « buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. « Amen, dico vobis, nisi manducaveritis carnem fUii « hominis et biberiiis ejus sanguinem, non habebitis « vitam in vobis ^. »

Souvenez-vous que Jésus-Christ, devenu le pain de votre vie mystique, vous transforme en lui. Dieu se joue de toutes les difficultés qui entourent ce mystère, car son amour pour les hommes n'a plus de mesure, et dépouillés de vos imperfections, unis intimement

1 Saint Jean, ch. vi.

à Jésus-Christ, vous ne le changez pas en vous, il vous change en lui. Voilà le dernier mot de notre existence chrétienne, de notre virilité, de notre histoire, de notre puissance. « Cresceet manducabis me, non ego « mutabor in te, sed tu mulaberis in me. »

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