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LE TRAITE DE BUCAREST

II août 1913.

La date du 10 août 191 3 marquera dans l'histoire des Balkans et de l'Europe. Le traité signé hier à Bucarest ré-

tablit la paix dans les Balkans et fonde en Orient un ordre de choses nouveau. Le statut oriental qui en est issu ne revêt pas le même caractère que si les membres de la Ligue balkanique de 191 2 s'étaient à l'amiable réparti les territoires conquis sur la Turquie et cédés par elle en vertu du traité de Londres. En ce dernier cas, le partage, effectué sous les auspices de l'Europe, aurait porté la marque européenne. Au contraire, le traité du 10 août 1913 est exclusivement balkanique. Conclu après une guerre entre les copartageants en dehors de toute collaboration européenne, à la suite des efforts infructueux de l'Europe pour réaliser un accord entre les anciens alliés, il consacre les résultats de cette seconde guerre et le nouvel équilibre oriental tel que le conçoivent les États balkaniques. De là vient l'irritation de quelques puissances habituées à l'idée que rien ne peut se faire ou se défaire dans les Balkans sans leur permission. De là dérivent les projets de révision, moyen imaginé pour rendre aux ambitions déçues les occasions perdues

Dans les allocutions et toasts prononcés hier au ministère des affaires étrangères et au palais royal à Bucarest, le nom de l'Europe ne paraît pas mentionné une seule fois. Aucune allusion aux grandes puissances, aucun remerciement aux absents. Ce silence a dû être pénible en divers lieux. Mais il est justifié. Les Balkaniques n'ont pas eu à se louer jusqu'ici de l'intérêt que certaines puissances ont feint de leur porter. Ils savent qu'on prétendait se servir d'eux- plus qu'on ne les servait. L'expérience leur a appris que la protection des grands leur coûte très cher et ils ont préféré régler leurs affaires eux-mêmes. Naturellement la Bulgarie eût préféré voir l'Europe s'ingérer dans les négociations ; le rôle des vaincus est de chercher du secours au dehors. Mais, dans la seconde guerre balkanique, la victoire s'est rangée du côté de la justice et la Bulgarie n'était pas fondée

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à se plaindre de son isolement. Si elle croit avoir à se plaindre de quelqu'un, ce ne peut être que de la ou des puissances qui, dans un intérêt égoïste, ont encouragé ses prétentions exorbitantes. De son côté, l'Europe n'a point le droit de récriminer. Si elle fait son examen de conscience, elle devra confesser qu'elle ne méritait point d'être invitée à Bucarest et de recevoir les compliments des signataires. Les négociateurs de Bucarest ont conclu en onze jours un traité définitif. Avec la collaboration européenne, les tractations se fussent éternisées. Le respect du système cher à certains diplomates et consistant à rechercher à tout prix l'assentiment des auteurs ou des complices des attentats internationaux eût empêché toute solution et préparé de nouveaux conflits. Entre Balkaniques, le dénouement a été conforme à la logique et à l'équité. Le provocateur vaincu a subi les conditions des provoqués vainqueurs. Il faut concevoir la politique sous un aspect tout spécial pour trouver là des motifs d'irritation ou de protestation.

D'ailleurs, les conditions du traité sont dans leur ensemble modérées et équitables. Le vaincu n'est ni étranglé, ni écrasé, ni exagérément affaibli, comme certains feignaient de le redouter. Il sort de la lutte considérablement agrandi et sensiblement mieux constitué. Il reste supérieur à chacun de ses trois adversaires balkaniques ; il reste inférieur à la Roumanie. 11 perd l'occasion d'établir son hégémonie sur ses voisins de la rive droite du Danube et de paraître en rival de la Roumanie. Les vainqueurs n'acquièrent aucune suprématie ; ils sont simplement mis à même de défendre leur propre indépendance. La Roumanie obtient plutôt une protection contre un retour offensif qu'un véritable agrandissement. L'équilibre est donc établi et cet équilibre est aussi favorable au libre développement des pays balkaniques qu'à la paix de l'Europe. Au

contraire, l'organisation issue du triomphe des prétentions bulgares eût détruit l'équilibre et compromis la paix. C'est un singulier abus d'argumentation de soutenir que la paix signée hier ne sera pas durable parce que le vaincu n'a pas réussi à satisfaire ses convoitises. La paix de Bucarest est destinée à durer longtemps à moins que l'Europe ne s'avise d'y toucher. L'enchevêtrement des races en Macédoine ne permettait aucune répartition conforme aux vœux de tous les intéressés. La répartition actuelle n'est pas plus illogique ou injuste que n'importe quelle autre.- Avec le temps, les tassements et les adaptations se feront, à la seule condition que l'agitation des individus vivant traditionnellement du désordre ne soit pas encouragée du dehors. Chacun des co-partageants aura le droit de veiller à ce que son autorité souveraine soit respectée dans ses nouveaux territoires en dehors de toute immixtion. Encore sous ce rapport, la paix sera assurée s'il ne se produit point d'intervention illégitime. La journée d'hier marque aussi une date glorieuse pour la Roumanie. Elle est pour le roi Charles le couronnement d'un long règne de sagesse, et pour le pays la récompense de trente-cinq ans de travail patient. Dans la crise sanglante qui vient heureusement de se terminer, la Roumanie est apparue en arbitre de la situation. Elle a joué ce rôle avec autant de fermeté que de modération. Elle devient la gardienne de l'équilibre établi sous ses auspices. C'est une grande tâch^ ; mais la Roumanie est digne de l'accomplir-

LA CONFÉRENCE DE LONDRES ET LES ILES DE l'ÉGÉE. — LA FRANCE ET LA PRESSE ITALIENNE.

12 août 1913.

La conférence de Londres tiendra probablement aujourd'hui sa dernière séance avant les vacances qu'elle va

prendre jusqu'au mois d'octobre. Elle a délibéré hier soir sur la solution applicable aux îles de la mer Egée occupées par l'It^ilie, et doit se décider cet après-midi. Suivant toute probabilité, elle adoptera une formule imprécise qui réservera l'avenir sans donner satisfaction à la Grèce. Le gouvernement italien affectait de considérer l'affaire du Dodécanese comme une affaire exclusivement turco-italienne ; il désirait que la conférence de Londres, ne s'en occupât point. Mais la conférence a reçu mission de la Turquie de fixer le sort de toutes les îles de la mer Egée et tient à s'acquitter de son mandat. Cette prétention légitime a déchaîné dans la presse italienne les fureurs que l'on sait. Pour la commodité de sa politique intérieure et extérieure, le Cabinet Giolitti a jugé bon de concentrer toutes les attaques de ses trabans contre la France. Pas une critique n'a été dirigée contre l'Angleterre, alors que Sir Edward Grey est au moins aussi hostile que M. Pichon à l'installation d'une grande puissance dans la mer Egée. Nos confrères transalpins sont allés jusqu'à accuser MM. Pichon et Barthou, président et vice-président du comité France-Italie, d'avoir fondé récemment ce comité afin d'endormir la vigilance italienne. Ils s'en sont même pris directement au président de la République.

La vérité dans toute cette affaire est facile à découvrir. M. Giolitti a constaté que les résultats de l'expédition tripolitaine étaient déplorables, que le Trésor italien s'était vidé dans les sables libyques, que la flotte et l'armée avaient été durement éprouvées et que la « promenade militaire » promise il y a deux ans à l'impérialisme péninsulaire s'était transformée en une campagne épuisante .L'état économique de l'Italie est devenu embarrassé, les affaires industrielles et commerciales marchent mal, le fisc a peine à faire face aux échéances, le change est mauvais, les grèves

arrêtent le travail à Turin et à Milan. Suivant les évaluations des économistes italiens, plus d'un milliard a été gaspillé dans l'entreprise libyque. Moralement et matériellement le pays s'en ressent et les élections générales approchent. Alors il faut pouvoir dire aux électeurs que le Cabinet Giolitti a augmenté le patrimoine national d'une nouvelle conquête. Comme l'occupation indéfiràe du Dodécanèse est contraire aux engagements catégoriques pris par l'Italie envers l'Europe, on commence par insinuer et l'on finit par proclamer que c'est la France seule qui empêche l'Italie de réaliser sa légitime ambition. Aujourd'hui on s'aperçoit qu'on est tout de même allé un peu loin ; avant longtemps il faudra emprunter un bon milliard et M.Luzzatti devra faire un pèlerinage financier à Paris. La plupart de nos confrères transalpins changent donc de ton et leurs articles d'hier sont à peu près convenables. Ils vont sans doute revenir pour un temps à la méthode préconisée par un de leurs plus illustres hommes d'Etat : dompter {domaré) les Français par les moyens doux.

Au fond, les intentions italiennes apparaissent clairement dans les citations suivantes : « Si l'Itrlie et la Turquie savent que, l'évacuation des îles du Dodécanèse par les troupes italiennes une fois eiïectuée, les puissances interviendront pour les attribuer à la Grèce, il n'est pas hasardé de prévoir que l'Italie et la Turquie se mettront d'accord pour que la restitution ait lieu le plus tard possible. // n'est pas impossible de maintenir, en leur donnant au besoin une pension, quelques officiers et réguliers turcs en Cyrénaïque. )> Ainsi s'exprime la Gazzetta del Popolo di. lo août. Le Corriere d'Italia et les autres journal x ciu trust dont il fait partie écrivaient le 8 août : « Si ces îles ne pouvaient pas devenir notre propriété, ce qui n'est pas encore bien sûr, il n'y a pas de raison de les céder à la Gi èc* . » Nos confrères Gauvain. — t. V. 25

constatent aussi avec satisfaction que la diplomatie italienne marche entièrement d'accord avec la diplomatie austrohongroise. Enfin, en tête de la Trihuna arrivée hier à Paris, on trouve ces réflexions philosophiques : « Les Français sont naturellement et de bonne foi incapables de concevoir la légitimité, non seulement des raisons et des intérêts, mais de l'existence même des autres nations. Il est évident pour eux que celles-ci usurpent honteusement leur place au soleil quand elles ne s'honorent pas de servir joyeusement et modestement à la grandeur irrésistible et incomparable de la Nation par excellence, qui, seule et unique, se confond avec l'Absolu, avec la civilisation absolue et avec le droit absolu. » Tout le monde connaît les attaches de la Tribuna.

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