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LA LIQUIDATION BALKANIQUE

13 août 1913.

Au^cours de la journée d'hier mardi, plusieurs résultats importants ont été acquis. En premier lieu, un communiqué du quai d'Orsay a fait savoir que le malentendu créé par « les renseignements contradictoires publiés sur l'attitude respective des gouvernements] français et russe dans l'afaire de Cavalla » était entièrement dissipé. Le gouvernement français n'avait pris aucun engagement envers le gouvernement russe au sujet de Cavalla. Il avait le ^droit d'avoir une opinion personnelle sur le sort de ce port méditerranéen et il la soutenait ouvertement. D'ailleurs, il se conformait en cela au vœu très net de l'opinion publique française qui n'eût pas compris que la Grèce fût obligée de rétrocéder à la Bulgarie qui l'avait atta-

-quée une ville purement grecque. L'opinion russe, il est vrai, était plutôt favorable aux prétentions bulgares, et ses préférences étaient plus instinctives que raisonnées. On ne s'en montrait point surpris en France. Mais on y fut aussi étonné que choqué lorsqu'on lut les articles de grands journaux russes nous accusant de trahir ralliance. Ce langage était inadmissible et nous l'avons dit. Aujourd'hui le Cabinet de Pétersbourg n'insiste plus sur l'attribution de Cavalla à la Bulgarie, et la presse russe reconnaît la parfaite correction de notre gouvernement. Tout est donc bien. La leçon à tirer de l'incident est que l'opinion russe en général est insuffisamment informée de l'importance et de l'ancienneté de nos intérêts en Orient. Peut-être s 'imagine -t-elle que les affaires des Balkans, de la Méditerranée orientale et de l'Asie Mineure ne nous concernent point ou très légèrement. Cette erreur serait grave et de nature à provoquer des malentendus. Les polémiques de ces derniers jours auront eu au moins l'avantage de remettre les choses au point.

Le dernier paragraphe du communiqué contenait un précieux membre de phrase. « La question de la révision étant aujourd'hui tranchée par la négative », disait-on, il n'y a pas lieu d'insister sur l'affaire de Cavalla. En effet le Cabinet de Pétersbourg a décidé de ne pas insister sur la révision du traité de Bucarest. Il ne s'intéressait qu'à Cavalla. Dès lors que Cavalla est hors de question, il n'a plus de raison de souhaiter la révision. Par contre, il a des raisons de la craindre, car le Cabinet de Vienne a manifesté le désir de voir rectifier au profit de la Bulgarie la frontière serbo-bulgare en Macédoine. Or, comme nous le télégraphiait il y a plusieurs jours déjà notre correspondant à Bucarest, la Russie est contraire à toute modification des frontières serbo-bulgares. Dans ces conditions, l'Autriche.

Hongrie reste seule à demander la révision. Encore peut-on croire que son énergie première fléchit. La politique révisionniste est mollement soutenue par l'opinion publique dans la monarchie dualiste, où Ton éprouve surtout une profonde lassitude de cette ruineuse crise d'un an. De plus l'Allemagne refuse à Vienne son appui en ce sens. Comme le déclare la Gazette de Cologne, elle ne participera pas à des tentatives européennes ayant pour but la modification du traité de Bucarest ; « elle empêche ainsi une action européenne contre une œuvre de paiv péniblement menée à bien ». Les échanges de vue annoncés entre les Cabinets ne peuvent donc aboutir qu'à la constatation qu'il n'y a pas lieu de procéder à une révision. En termes moins nets, mais suffisamment explicites, Sir Edward Grey a tiré la même conclusion hier soir dans son discours à la Chambre des Communes.

Une troisième question a été liquidée hier. Comme nous l'indiquions, la réunion des ambassadeurs à Londres a adopté au sujet des îles de la mer Egée une formule qui se contente de réserver l'avenir. Contrairement aux désirs de Rome, elle a pris acte de l'engagement antérieur du gouvernement italien de restituer le Dodécanèse aussitôt après la complète exécution du traité de Lausanne par la Turquie et elle a affirmé le droit des six grandes puissances, résultant du mandat exprès de la Turquie, de se prononcer sur l'attribution de ces îles. Mais elle a remis la fixation de cette attribution au moment où l'article 2 du traité de Lausanne « aura été intégralement exécuté par les deux parties contractantes ». Nous avons assez publié de citations des journaux italiens les plus qualifiés pour qu'on soit édifié sur les intentions italiennes ; on est résolu, en Italie, à s'arranger de manière que le moment de restituer le Dodécanèse n'arrive jamais. Comme le dit un de nos confrères

transalpins, le Dodécanèse est destiné à rester occupé par l'Italie sous la souveraineté « idéale » de la Turquie. Rome assure Constantinople que l'Italie lui garde ses îles ; en réalité, elle les garde pour elle-même en prévision de l'ouverture de la question d'Asie.

Dans son discours d'hier, Sir Edward Grey n'a pas craint d'aborder ce sujet délicat. Il a déclaré qu'aucune des îles de la mer Egée ne devait être conservée par une des grandes puissances. « Si une de ces îles, a-t-il ajouté, passait de façon permanente en la possession d'une grande puissance, des questions d'une grande importance et d'une grande difficulté seraient soulevées.» Et encore : «Nous n'avons pas à nous occuper pour le moment de ce qui arrivera si un ajournement indéfini se produit. La grande chose, c'est que le principe suivant est posé : la destination des îles de l'Egée intéresse toutes les grandes puissances ; aucune grande puissance ne peut s'en réserver une seule. » L'avertissement est clair. Il sera curieux de voir quel accueil les organes de MM. Giolitti et de San Giuliano feront au discours du chef du Foreign Office et aux principes exposés par lui avec beaucoup plus de force que ne l'a jamais fait M. Pichon.

Sir Edward Grey a donné aussi un avertissement à la Turquie. Il l'a invitée à respecter le traité de Londres. Il a déclaré que « le dédain des conseils des puissances au sujet d'Andrinople entraînera pour le gouvernement turc des conséquences désastreuses dont nous ne pourrons pas le défendre )). A la vérité. Sir Edward Grey a reconnu que, dans ces derniers temps, les traités avaient été foulés aux pieds, et tout le monde doit avouer que, si on les a souvent invoqués contre la Turquie, on les a bien rarement fait respecter en sa faveur. Mais, précisément parce qu'on a pris l'habitude de recourir à la force, et qu'en définitive

c'est la force qui triomphe, il est à craindre que l'affaire d'Andrinople soit résolue aussi par la force. La question actuelle pour la Sublime Porte est de savoir si la possession de cette place vaut le risque de voir s'ouvrir de nouveaux et redoutables conflits.

LA QUESTION D'ANDRINOPLE. — LES ILES DE l'ÉGÉE. — LA PRESSE ITALIENNE.

16 août 1913.

Les plénipotentiaires balkaniques ont quitté Bucarest^ la démobilisation des armées des belligérants a commencé, la conférence des ambassadeurs à Londres a clos ou suspendu ses travaux, diplomates et hommes politiques se hâtent vers les villégiatures d'où les soucis d'État les ont tenus éloignés jusqu'ici. Tout pourtant n'est pas réglé en Orient. La question d'Andrinople reste ouverte, celle d'Albanie est destinée à occuper longtemps l'Europe et l'attribution des îles de la mer Egée reste en suspens. Après tant et de si rudes secousses, il n'est pas mauvais de laisser agir le temps et la réflexion. Les petits États ont besoin de panser leurs blessures et de s'adapter au nouvel état de choses ; les grands n'ont pas moins besoin de méditer sur les événements des onze derniers mois et d'établir le bilan de leur politique. Si les ans et les autres tirent les conséquences logiques des bouleversements que vient de clore le traité de Bucarest, ils devront se prêter à la liquidation àj 'amiable de ce qui reste à régler. Ni les uns ni les autres n'ont intérêt à recourir de nouveau à la force.

En ce qui concerne Andrinople, une nouvelle guerre

serait une folie pour la Turquie comme pour la Bulgarie. Les deux pays, déjà si éprouvés, y épuiseraient leuis dernières ressources et risqueraient de provoquer à la longue des interventions dangereuses. Le mieux de beaucoup est qu'il finissent par transiger. S'ils prennent en considération les intérêts supérieurs de l'État, ceux du présent et ceux de l'avenir, au lieu de succomber aux tentations de l'pmourpropre et aux sollicitations des partis, ils pourront sans trop de difficulté trouver un accommodement. Les grandes puissances pourront contribuer efficacement à un arrangement de ce genre, car elles disposent de moyens de pression financiers qui ne sont pas négligeables à un moment où la Bulgarie et la Turquie sont toutes deux dans la pressante nécessité de faire appel au crédit en Occident. Seulement la condition essentielle du succès de cette pression légitime est la bonne foi de toutes les puissances sur les marchés desquelles peuvent se contracter de grands emprunts. A défaut d'autres raisons, il nous semble que dans les circonstances actuelles l'intérêt bien entendu de chacun commande cette bonne foi. On a trop vu les résultats de la mauvaise foi dans ces derniers temps. Ils sont peu encourageants. La France, l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie doivent désirer également et nous croyons qu'elles désirent, en effet, le respect du traité de Bucarest et le développement pacifique de l'Orient reconstitué sur de rouvelles bases. On n'aperçoit guère de velléités de résistance qu'en Autriche-Hongrie et en Italie.

En Autriche-Hongrie, à la vérité, la mauvaise volonté est loin d'être générale. On la rencontre surtout dans la gent bureaucratique, chez les agents consulaires et d?ns ce qu'on appelle la société. Mais, en dehors de ce petit monde borné de toutes les façons, on reconnaît la faillite de la grande politique et la nécessité d'en inauguer une nouvelle.

Les procédés du Ballplatz et de la coterie militaire ont excédé même les alliés de Berlin. Ils étaient à la fois trop vilains et trop maladroits. Ils ont constamment tourné à la confusion de leurs auteurs. Les méthodes suivies depuis cinq ans dans les Balkans ont abouti à l'effondrement du prestige austro-hongrois dans la péninsule. En outre, elles ont provoqué dans certaines parties de la monarchie ellemême un mouvement de désaffection qui peut aller loin. Jamais, depuis bien longtemps, moralement et matériellement, la situation n'a été aussi mauvaise dans les deux parties de la monarchie. Le commerce et l'industrie sont atteints, les finances sont mauvaises, le trésor est obéré. Chacun trouve écrasantes les charges actuelles ; personne ne veut en supporter de nouvelles. Serait-ce vraiment le moment de se lancer dans une nouvelle aventure ? Non seulement le Ballplatz ne peut plus songer sérieusement à une révision des traités de Bucarest ; s'il est enfin bien inspiré après tant d'erreurs, il devra se préoccuper d'adopter vis-à-vis de la Serbie une attitude amicale et de renoncer à lui fermer, par des chicanes, l'accès de l'Adriatique, Il doit reconnaître aujourd'hui que son succès dans les affaires de Durazzo et de Scutari lui coûte un peu cher.

L'Italie est plus ambitieuse. La crise d'impérialisme déchaînée par l'entreprise libyque n'est point terminée. Mis en appétit, nos confrères transalpins réclament encore et toujours des agrandissements. A l'instar des pangermanistes, ils déclarent que la France a trop de colonies, et que l'Italie n'en a pas assez. En parcourant ces temps-ci la presse italienne, on retrouve tous les arguments développés chez nos voisins de l'Est pendant l'affaire d'Agadir. Il convient de retenir ces indications. Elles ne surprendront pas nos lecteurs, mis depuis longtemps au courant. Mais une fois de plus il faut constater que, durant cette dernière

crise, c'est à la France seule que s'en est prise la presse italienne soit à propos de l'Albanie, soit à propos de Cavalla, soit à propos des îles. Connaissant les susceptibilités transalpines au sujet de l'Adriatique, nous nous sommes gardés ici d'exprimer une opinion sur les frontières méridionales de l'Albanie. Bien plus, tout en notant les réserves mentales ou expresses des Italiens sur le sort du Dodécanèse, nous avons évité de parler de son attribution définitive. Cela n'a pas empêché nos confrères de la péninsule de se livrer à notre égard aux écarts de langage les plus grossiers. Ils n'aiment pas à se voir devinés. Mais, en Italie aussi, l'état économique est mauvais et ne permet point les grandes entreprises. Puisqu'on nous a accusés d'inexactitudes au sujet de nos appréciations sur la situation générale du pays, nous citerons aujourd'hui ce passage de VUnita : « Le commencement de I9i3se présent^ plus mal que celui de i9i2.La situation défavorable du marché du travail s'est aggravée ; elle se complique de la prolongation des grandes grèves. L'émigration s'est encore accrue. Les difficultés du marché financier se sont aggravées, le mouvement général des affaires présente un ralentissement accentué. Marche-t-on donc vers la crise ? »

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