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LA MISSION DU PRINCE GODEFROY DE HOHENLOHE A PÉTERSBOURG

5 février 1913.

Le lieutenant-colonel prince Godefroy de Hohenlohe, marié à l'archiduchesse Marie-Henriette, est en ce moment à Pétersbourg où il est allé porter au tsar une lettre autographe de l'empereur François-Joseph. Il est difficile de ne pas attribuer à cette mission un caractère politique. On pourrait à la rigueur l'expliquer par le désir de François- Joseph I^r de rendre la politesse qui lui a été faite à Vienne, l'an dernier, par le grand-duc André Vladimirovitch, ou

de féliciter Nicolas II à l'occasion du troisième centenaire des Romanof. Mais la coïncidence du voyage du prince Godefroy de Hohenlohe avec la reprise des hostilités dans les Balkans est significative. D'ailleurs, personne ne peut s'étonner qu'au moment où la guerre recommence en Orient le monarque austro-hongrois sente le besoin d'entrer en communication directe avec le tsar. Depuis quatre mois environ, l'armée austro-hongroise est à demi mobilisée, son entretien sur le pied de guerre coûte des sommes énormes et jette une profonde perturbation dans la vie nationale. Après la conclusion de l'armistice du 3 décembre, et surtout après la décision du Grand Divan réuni par 'Kiamil Pacha, il était permis de croire que la paix allait être conclue et qu'en conséquence les mesures militaires exceptionnelles prises au fort de la crise balkanique pourraient être successivement réduites. Malheureusement le' coup de force du 23 janvier à Constantinople à tout remis en question. Tout le monde en est réduit aux conjectures sur la durée de cette seconde partie de la guerre. Qui pourrait préciser à coup sûr ce qui arrivera ? Comme l'état militaire actuel de l 'Autriche-Hongrie ne peut pas se prolonger indéfiniment sans les plus graves inconvénients, il est naturel que l'empereur François-Joseph se soit adressé personnellement à l'empereur Nicolas afin de chercher à se rendre compte des dispositions de la Russie.

La teneur de la lettre autographe confiée au prince de Hohenlohe a été tenue strictement secrète. On ne sait si François-Joseph I®^ aborde directement les questions délicates qui le préoccupent ou s'il expose seulement des vues générales que le messager est autorisé à préciser dans des entretiens avec MM. Sazonof et Kokovtzof. Mais, de quelque façon que s'engagent les conversations, on ne peut guère douter qu'elles porteront sur l'opportunité de rame-

ner simultanément Jes armées des deux pays à un état plus normal. C'est ce qui rend grave la démarche. Inspirée sans doute par des intentions conciliantes et pacifiques, elle empirerait facilement la situation si elle échouait. Toutefois, les chances de succès paraissent l'emporter. Comme T Autriche-Hongrie a pris l'initiative de la mobilisation et que la Russie s'est bornée à conserver sous les drapeaux la classe libérable le i /14 janvier 1913, il était naturel que l'empereur-roi prît aussi l'initiative d'un£ démarche tendant, directement ou indirectement, à la démobilisation. On doit aussi supposer que, s'il s'est résolu à ce pas, il était disposé à éclaircir amicalement les nuages qui assombrissent depuis le mois d'octobre les relations entre Vienne et Pétersbourg. Or le Cabinet de Pétersbourg est certainement animé des intentions les plus pacifiques et un échange de vues loyal et dégagé de rivalités de chancelleries doit vraisemblablement aboutir à un accord.

Après de nombreux et délicats tâtonnements, les deux grands groupements de puissances ont pu reconnaître ce que tous les événements précédents avaient déjà démontré, à savoir qu'avec les forces et les faiblesses propres à chacun d'eux, ils se faisaient exactement équilibre et qu'aucun membre de l'un des deux ne pouvait, sans courir les plus grands risques, prétendre imposer à un membre de l'autre une solution contraire à des engagements. antérieurs, à des droits préétablis ou à certains intérêts généraux. Malgré les soubresauts causés par l'agitation de quelques partis, c'est encore suivant ce principe, appliqué dans l'affaire bosniaque et dans les différentes péripéties de l'affaire marocaine, que devra se régler l'affaire balkanique.

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LE DIFFEREND ROUMANO-BULGARE. — LES DIVERGENCES DE. VUES DANS LE PARTI CONSERVATEUR ROUMAIN.

7 févrien 19 13.

Les innombrables communications adressées à la presse occidentale par les hommes politiques de Roumanie et de Bulgarie à propos du différend qui sépare les deux pays ont plus embrouillé qu'éclairci la question. Dans leur ardeur à défendre la thèse nationale, les avocats de l'une et l'autre partie ont invoqué des arguments tendancieux, pi*oduit des citations incomplètes et interprété avec une fantaisie excessive les documents historiques. Aussi, pour notre part, désireux de ne point compliquer un conflit dont nous souhaitons très vivement la solution amicale, et de ne point fournir d'aliments à une polémique propre à surexciter les esprits en Orient, nous sommes-nous abstenus de publier la plupart des mémoires, exposés, etc., que nous ont envoyés nos amis des deux rives du Danube. Nous nous excusons près d'eux de ne point insérer des articles très intéressants par certains côtés, mais contenant trop de considérations qui appelleraient des rectifications de fait ou des commentaires en sens opposé. Nous nous bornons à reproduire les communications émanant de personnes responsables.

Pour bien saisir la portée des discours prononcés à la Chambre des députés roumaine, il convient de lire cette lettre de notre correspondant de Bucarest :

Bucarest, le 4 février.

Notre presse officieuse et particulièrement le journal La Roumanie, organe de M. Take Jonesco.a observe une discrétion peut-être excessive

par rapport aux questions pendantes entre l'État roumain et l'État bulare. Mais il se produit à cette heure, dans la presse occidentale, une sort de campagne contre laquelle il est impossible de ne pas protester.

On prétend que la Roumanie n'a jamais mis au clair ses demandes et qu'elle les a diminuées ou augmentées selon son appréciation des circonstances du moment. C'est là une affirmation absolument erronée. Le j'our où l'on pourra exposer sans réserve aucune l'historique de ces pourparlers, tout le monde reconnaîtra que la Roumanie, dès le premier jour, a présenté les mêmes demandes, évidemment sans leur donner la forme intangible d'un ultimatum.

La Roumanie n'a donc jamais — j'insiste sur le mot jamais — eu l'occasion d'augmenter ses demandes, ce qui serait un procédé absolument inadmissible. La Roumanie n'a pas eu non plus l'occasion de rabattre sur ses demandes, puisqu'elle ne s'est jamais trouvée encore devant une offre assez sérieuse pour faire l'objet d'une nouvelle proposition, laquelle, évidemment, aurait pu être en diminution sur la demande primitivo, mais jamais en augmentation, chose impossible.

Tout ce que la presse occidentale a publié de contraire — qu'on ait attribué ces variations soit à l'État roumain, soit nommément à M. Take Jonesco — tout est absolument inexact.

Et si toute la question n'était pas dominée par le souci d'une solution amicale et pacifique — amicale et pacifique dans l'intérêt bien entendu des deux pays, dans leur intérêt d'aujourd'hui et de demain — les hommes qui ont la direction et la responsabilité de la politique roumaine feraient de dures réserves quant au procédé.

Mais, dans l'état actuel des choses, ils préfèrent attribuer les erreurs de la presse occidentale à la presse seule, sans soupçonner qui que ce soit de lui avoir soufflé cette direction. — J. B.

Voici ensuite un article paru dans le numéro de la Roumanie arrivé ce matin à Paris.

Il est étonnant combien on ne veut pas contrôler les faits qu'on avance* même lorsqu'il s'agit d'une question aussi sérieuse que notre différend avec la Bulgarie.

Nos raisons sont assez bonnes pour qu'on ne les gâte pas par des affirmations inexactes.

Ainsi, jusqu'à présent, nous avions lu dans un tas d'articles de journaux que le Congrès de Berlin nous avait donné la ville et les forts de Silistrie et que c'est par l'exécution du traité que nous en avons été privés.

Or, la vérité est que les représentants de la France et de l'Italie avaient proposé, à Berlin, qu'on nous donnât Silistrie, mais que le Congrès, rejetant cette proposition, a décidé que notre frontière devait commencer à l'est de Silistrie.

A la réunion tenue hier à la salle Dacia, un orateur a lancé une nouveauté.

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Il a affirmé que le traité de San Stefano nous avait donné le Quadrilatère bulgare et que nous l'avions refusé.

Or, le traité de San Stefano nous donnait moins que celui de Berlin ; c'est-à-dire qu'il ne nous donnait la Dobroudja que jusqu'à une ligne Cemavoda-Constantza, et c'est le traité de Berlin qui a augmenté notre Dobroudja en poussant la ligne plus bas d'un point à l'est de Silistrie jusqu'à rm point au sud de Mangalia.

Évidemment, les orateurs de la Dacia ont entendu parler de quelque chose : de ce que, d'une manière tout à fait confidentielle, la Russie noua aurait proposé, longtemps après le traité de San Stefano, que nous apportions notre consentement à la perte de la Bessabarabie en nous donnant en échange le C^adrialtère.

Cela est vrai.

Mais aller dans une réunion publique pour y discutei la cause roumaine et montrer devant tout le pays, devant toute l'Europe, une ignorance crasse allant jusqu'à affirmer que le traité de San Stefano qui nous était le moins favorable, nous avait donné le Quadrilatère, c'est là du 'patriotisme trop bon marché.

Il saute aux yeux, en lisant le compte rendu de la Chambre et ces deux documents qu'il existe un désaccord fondamental entre le parti des conservateurs démocrates dirigé par M. Take Jonesco, qui possède la majorité dans le Parlement récemment élu, et le parti des anciens junimistes, fusionné avec les vieux conservateurs dont M. Carp, ancien président du Conseil, est le chef ou du moins le personnage le plus considérable. Or, le ministère actuel, présidé par M. Majoresco, conservateur junimiste, se compose par moitié de partisans de M. Carp et d'amis de M. Take Jonesco. Incontestablement ce dernier a pour lui la grande majorité de l'opinion près de qui M. Carp a toujours joui d'un médiocre prestige. Mais M. Carp et ses principaux lieutenants, MM. Philipesco et Arion, n'ont point renoncé à faire prévaloir leurs idées. Leur imprévoyance, leurs faux calculs . et leur admiration illimitée pour le système austro-allemand au temps où ils détenaient à eux seuls le pouvoir ont acculé la Roumanie à une impasse. Ils ont dû consentir à la dissolution des Chambres et céder la moitié des portefeuilles à

leurs adversaires. Ils savent que la trêve des partis, signée en présence du danger extérieur, cessera avec la conclusion de la paix, qu'ils disparaîtront ensuite de la scène politique, et ils s'efforcent par tous les moyens de rendre inévitable un conflit armé avec la Bulgarie. Ils provoquent des réunions publiques où l'amour-propre facilement inflammable des foules est surexcité contre la Bulgarie. Ils se posent en défenseurs des droits historiques de la Roumanie. M. Take Jonesco, au contraire, avec une exacte appréciation des intérêts supérieurs du pays, dédaigne les campagnes de haine ou de récriminations contre les Bulgares. Prenant la situation telle quelle, il estime qu'il convient de rechercher une entente cordiale avec les voisins de la rive droite du Danube. Une guerre avec eux, heureuse ou malheureuse, tournerait exclusivement au profit de l' Autriche- Hongrie.

C'est l'écho de ces contradictions ministérielles qui s'est fait entendre hier à la Chambre roumaine. Le séjour prolongé de M. Take Jonesco à Londres a été exploité contre lui par ses adversaires. Maintenant qu'il a repris la direction du ministère de l'intérieur, il saura sans doute ramener le calme dans le public et la clarté dans les conseils du gouvernement. A Sofia, M. Guéchof, qui doit être également un partisan sincère de la conciliation, aura peut-être un travail du même genre à effectuer. Il est temps que cette double tâche s'accomplisse et que les hommes d'État des deux pays réduisent à l'impuissance les brouillons.

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declarations de l amiral de tirpitz au reichstag. — l'Équilibre maritime entre l'allemagne et l'angleterre.

9 février 191 3.

Les déclarations faites avant-hier vendredi par l'amiral de Tirpitz, ministre de la marine, à la Commission du budget du Reichstag allemand, ont provoqué des commentaires disproportionnés à leur importance. Tout d'abord, leur teneur exacte n'est point connue et il est un peu téméraire de bâtir des combinaisons, soit diplomatiques, soit militaires, d'après un plan dont on dévoile seulement quelquestraits. Les membres de la Commission ont été prévenus qu'ils étaient tenus au secret. Aucun d'eux ne paraît avoir fait de révélations, les journaux officieux ont observé une grande réserve, et le public n'a pour se guider qu'une dépêche d'agence de source gouvernementale. Or cette dépêche nous annonce simplement que l'amiral de Tirpitz a dit à la Commission que «pour sa part, comme chef de son département, il n'avait pas d'objections à élever contre l'appréciation formulée au mois de mars 191 2 par le ministre de la marine britannique, à savoir que le rapport de 10 à 16 entre la flotte de guerre allemande et la flotte de guerre britannique était acceptable pendant les quatre ou cinq prochaines années ». Il faut beaucoup d'imagination pour conclure de ces mots à la signature d'une entente navale anglo-allemande et à la préparation d'un grard arrangement international africain.

En fait, rien n'est signé et il n'est pas question c!e signer quoi que ce soit ; la situation d'aujourd'hui est diplomatiquement et matériellement identique à celle d'hier. Il rcs-

sort seulement des déclarations Tirpitz que le gouvernement allemand, avec les procédés qui lui sont familiers et avec le concours d'une presse dont le zèle outrepasse assez souvent les indications reçues, s'efforce de rassurer le public allemand sur l'étendue des armements navals à la veille de la présentation d'un nouveau projet de loi militaire impliquant d'énormes charges. En même temps et accessoirement, il tente d'endormir l'activité navale britannique, de séduire les pacifistes anglais par des avances spécieuses et d'éveiller la méfiance entre la France et l'Angleterre.

Si, un jour, les Cabinets de Londres et de Berlin jugeaient opportun de conclure un arrangement fixant pour un temps déterminé un certain rapport, en nombre et en force, entre les différentes catégories de leurs flottes de guerre, la France n'aurait ni objections à présenter ni inquiétudes à ressentir. Nous n'aurions nullement sujet de nous plaindre d'une combinaison limitant les constructions navales de deux grandes puissances alors que nous-mêmes, à la suite de l'incurie criminelle des ministres combistes, sommes très en arrière et nous essoufflons péniblement à rattraper une partie du temps perdu. En quoi pourrionsnous incriminer à ce propos nos amis anglais ? Quand on dit qu'ils permettraient ainsi à l'Allemagne de reporter sur son armée de terre les dépenses qu'il lui faudrait autrement consacrer à sa marine de guerre, on oublie deux choses. En premier lieu, il dépend déjà de l'Allemagne de limiter les armements navals britanniques, car, cormne l'a formellement déclaré M. Winston Churchill le i8 mars dernier, le gouvernement britannique, ne désirant prendre aucune nouvelle avance, mais voulant absolument empêcher l'Allemagne d'améliorer de nouveau sa situation relative, est décidé à conformer ses nouvelles constructions navales à l'importance de celles de l'amirauté allemande. « Les Aile-

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mands, a dit le premier lord de l'amirauté britannique, ne gagneront rien aux accroissements qu'ils peuvent méditer et ils ne perdront rien à diminuer leurs constructions. » Donc, avec ou sans convention, la proportion que s'est fixée le gouvernement britannique sera maintenue. Il appartient au gouvernement allemand de juger jusqu'où il peut aller. En second lieu, si l'Allemagne fait des économies sur sa marine, la Grande-Bretagne en fera également et pourra, tout aussi bien que sa rivale, les consacrer à son armée de terre.

Mais il est bien peu probable qu'une convention navale soit signée. Il serait d'une extrême difficulté de fixer dans ' im document officiel, liant les deux parties, une proportion numérique entre les différents éléments des deux flottes. A moins d'entrer dans des détails d'une minutie rebutante, on n'aperçoit pas comment on pourrait prévenir les effets de la mauvaise foi ou des interprétations abusives de l'une ou l'autre des amirautés. La seule chose pratique que puissent faire deux gouvernements sincèrement désireux de ralentir la course aux armements consiste à fixer en pr'ncipe une certaine proportion et à se permettre mutuellement, au moyen de communications régulières, de contrôler approximativement l'état de leurs armements — chacune des deux parties conservant d'ailleurs sa liberté d'appréciation et d'action. Nous serions bien surpris qu'il pût jamais s'agir d'autre chose entre l'Allemagne et l'Angleterre. Le maintien de la liberté de leurs communications maritimes est pour les Anglais une nécessité trop évidente pour qu'ils s'en remettent à un papier du soin d'assurer leur existence.

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