ORIENTALES
16 février 1913.
Toutes les difficultés orientales, les grandes et les petites,, restent en suspens. Aucune n'est réglée et aucune ne semble sur le point de l'être. Aucune non plus ne s'est aggravée. • La prolongation d'une situation aussi troublée justifie la persistance des inquiétudes. Toutefois, les États les plus rebelles aux concessions, en constatant qu'aucun fait nouveau ne vient modifier la situation à leur avantage, sont nécessairesement amenés à réfléchir et à entrer dans la voie des transactions. Pour l'instant, il n'y a donc pas lieu de concevoir de nouvelles craintes, ni de nouvelles espérances. Pour des raisons diverses, tous les belligérants sont las de la guerre. Les plus ardents de tous, les Bulgares, n'ont pu encore obtenir le succès décisif sur lequel ils paraissaient compter à la réouverture des hostilités. Si le grand coup qu'ils préparent réussit, ils seront en meilleure posture pour reprendre les négociations ; mais, s'il échoue, il faudra transiger. A Scutari aussi, les Monténégrins piétinent. Ils continuent de s'écrier : « Scutari ou la mort ! » Mais la ville assiégée, dont on annonce tous les jours la chute imminente, ne se rend toujours pas. Sans qu'on puisse tirer de là aucune conclusion pour l'avenir, il convient seulement de dire que la reprise des hostilités, qui devait, d'après les belligérants, être suivie à très bref délai d'événements décisifs, a jusqu'ici laissé les choses en l'état.
La mission de Hakki Pacha à Londres fournira peut-être aux grandes puissances l'occasion de rouvrir les négociations. Mais rien ne permet encore de croire que l'ancien
grand-vizir soit chargé de formuler de nouvelles propositions propres à servir de base à des conversations utiles. En effet, les grandes puissances ne sauraient s'entremettre près des quatre alliés si elles ne sont pas autorisées à leur transmettre des projets de solution sensiblement différents de la dernière proposition de la Sublime Porte. Sans doute le gouvernement ottoman actuel est extrêmement embarrassé puisqu'il est incapable de mieux faire que le précédent et qu'il a pourtant renversé celui-ci par la force sous le prétexte de sauver Andrinople. Mais, moins encore que le Cabinet Kiamil Pacha, il n'est à même d'obtenir des puissances un appui efficace, car les conditions dans lesquelles il a pris le pouvoir ne le recommandent point particulièrement à la bienveillance de l'Europe. Hakki Pacha ne réussira donc dans sa mission que s'il adhère au nom de son gouvernement à la note collective des puissances du 17 janvier. Entre la Roumanie et la Bulgarie, les négociations continuent. C'est tout ce qu'on en peut dire. Hier, le Cabinet de Sofia a remis au plénipotentiaire roumain la réponse relative à la rectification de frontière entre les deux pays. Tout en contenant de légères concessions et de bonnes paroles, cette réponse est trop vague pour être considérée à Bucarest comme satisfaisante. Nous avons dit ici ce que nous pensions des prétentions de certains Roumains qui songent plutôt à un conflit qu'à un arrangement. Nous devons dire aujourd'hui que le gouvernement bulgare reconnaît mal les intentions vraiment conciliantes du Cabinet roumain actuel. Certains de ses diplomates montrent dans la discussion une âpreté regrettable. D'autres entretiennent peut-être des arrière-pensées. Les uns et les autres défendent mal, dans la circonstance, les intérêts bien compris de leur pays. Ceux d'entre les Bulgares qui considèrent d'un peu haut l'avenir de leur pays devraient voir que son
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intérêt exige l'établissement de rapports confiants avec la Roumanie. Ne fût-ce que pour s'assurer les concours matériels qui lui seront indispensables après la paix, le Cabinet Guéchof devrait montrer plus de déférence envers les vœux des grandes puissances, unanimes aujourd'hui à lui conseiller de conclure avec la Roumanie un arrangement honorable pour les deux parties.
LES ARMEMENTS DE L ALLEMAGNE. — DECLARATIONS DE M. DE JAGOW ET DE l'aMIRAL DE TIRPITZ.
19 février 1913.
La révélation des intentions du gouvernement français relatives aux moyens de renforcer l'armée a causé en Allemagne une profonde sensation. Les journaux' chauvins en prennent prétexte pour réclamer l'exécution plus rapide du dernier programme militaire, et la mise en œuvre, dans le délai le plus bref, du nouveau program.me annoncé par le chancelier. Les uns, comme le Lokal-Anzeiger , nous accusent de vouloir devancer l'Allemagne afin de nous assurer la supériorité dès le commencement de la guerre. Les autres déclarent que l'Allemagne doit conserver à tout prix et même plutôt augmenter son avance actuelle. Aucun de nos confrères d'outre-Rhin ne semble se douter que les mesures projetées par le Cabinet Briand ont pour objet, non de prendre une avance, mais de rattraper une partie de celle que l'Allemagne a déjà prise.
Un des principaux arguments invoqués par la presse germanique est l'article 60 de la Constitution impériale ainsi conçu : « L'effectif de l'armée allemande en temps de paix est fixé à I 0/0 de la population et sera réparti entre les Gauvain. — T. V. 3
États au prorata des habitants. A l'avenir, l'effectif de l'armée sera fixé par la loi. » On prétend que, la population étant actuellement de 65 millions d'habitants, les effectifs de paix devraient être de 650.000 hommes, alors qu'ils sont seulement de 530.000 hommes d'après les statistiques officielles pour 191 3. Mais ces statistiques officielles sont inexactes. En fait, l'armée allemande comprendra dès l'automne de cette année 544.000 soldats, 15.000 volontaires, 95.000 sous-officiers et 30.000 officiers, plus 40.000 hommes, officiers et soldats, du cadre administratif, soit 724.000 hommes, c'est-à-dire 74.000 hommes de plus que le i 0/0 constitutionnel. On peut soutenir, d'ailleurs, que les effectifs prévus par l'article 60 de la Constitution comprennent ceux de l'armée de mer aussi bien que ceux de l'armée de terre, et dans cette interprétation la proportion de I 0/0 serait depuis longtemps largement dépassée. Elle atteindrait environ i 1/40/0. Proportionnellement à la population, les charges militaires sont actuellement sensiblement plus lourdes qu'en 1871. Elles seront encore considérablement accrues par la nouvelle loi. Comme le gouvernement n'a pas encore déposé de projet, les calculs ne peuvent être établis avec précision. Mais l'augmentation présumée des effectifs est évaluée par les journaux allemands à 60.000 hommes au moins et 140.000 au plus, cadres compris. Il ne pourra donc plus être question de la proportion de i 0/0.
En ce qui concerne spécialement la marine, on a publié seulement hier, après plus de dix jours de réflexion, les déclarations faites le 7 février à la Commission du budget du Reichstag par les ministres des affaires étrangères et de la marine. Voici, d'après ce communiqué, comment se serait exprimé M. de Jagov^ au sujet des relations avec l'Angleterre :
La détente espérée par mon prédécesseur, M. de Kiderlen-Waechter, ■aurait dit M. de Jagow, s'est réalisée pleinement. Notre constant et intime échange de vues avec l'Angleterre a essentiellement contribué à vaincre diverses difficultés qui s'étaient présentées pendant ces derniers mois. Nous avons vu que nous avons avec l'Angleterre non seulement des points de contact d'ordre sentimental, mais encore des intérêts identiques. Je ne suis pas un prophète, mais j'espère que, sur le terrain de l'égalité des intérêts, le plus fructueux en politique, nous pourrons continuer à travailler avec l'Angleterre, et que, peut-être, nous récolterons. Songez toutefois. Messieurs, qu'il s'agit ici d'une plante délicate dont il ne faut pas entraver la croissance en y touchant de trop près ou en parlant trop tôt.
Le procès-verbal officiel reproduit ensuite les déclarations de l'amiral de Tirpitz. Après avoir dit que des pourparlers avec l'Angleterre au sujet de la proportion des forces des deux marines n'étaient pas en cours et qu'il n'y en avait pas eu depuis longtemps, l'amiral aurait ajouté :
Je dois protester catégoriquement contre l'accusation que mes déclarations aient eu un ton d'antipathie contre l'Angleterre. Je ne m'explique pas comment le député Ledebour a pu y entendre cela. Je serais le premier à saluer avec joie une entente avec l'Angleterre.
Il est très difficile de faire des comparaisons au sujet des proportions des forces. Les nombres des navires ne donnent pas à eux seuls une comparaison juste. A cela s'ajoutent le type du navire, l'âge du navire et d'autres facteurs qui peuvent difficilement se comparer.
M. W. Churchill a fait l'année dernière une comparaison de ce genre ; mais il y a laissé des lacunes. Il a déclaré que la proportion des dreadnoughts anglais aux dreadnoughts allemands est pour le moment de 1 ,6 à I . Cette proportion est acceptable à mon avis pour la flotte de combat. Elle exprime que nous n'avons pas l'intention et que nous n'avons pas non plus eu l'intention d'entrer en concurrence avec l'Angleterre. Cela nous donne des proportions telles qu'elles rendent difficile de nous attaquer.
Ces proportions seront maintenues par la loi sur la flotte. Nous n'avons pas besoin de plus. Il ne peut pas être question pour nous de vouloir nous comporter d'une façon agressive vis-à-vis de l'Angleterre, car une attitude agressive demande une supériorité considérable.
Nous avons toujours affirmé que nous n'aspirons pas à une flotte aussi grande que la flotte anglaise. La flotte dont nous avons besoin est donnée par la loi sur la flotte.
Nous nous sommes trouvés autrefois en face de la question de savoir si nous devions assurer la protection de notre commerce et de notre in-
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dustrie aux aspirations puissantes au moyen d'une flotte suffisamment forte ou nous tenir toujours humblement le chapeau à la main.
Nous avons opté pour la première solution. Les désirs de l'administration de la marine qui ont été repoussés et dont je vous ai parlé l'année dernière en séance plénière ne se rapportent pas à une augmentation de la flotte mais au remplacement rapide de quelques croiseurs de construction ancienne.
De même, le dernier projet de loi additionnel se rapporte moins à cette légère augmentation de la flotte qu'à l'accélération de sa mise en état en vue du combat. Ces mesures sont demeurées nécessaires à la suite de l'évolution des types de navires modernes, de l'adoption de la télégraphie sans fil, de la concentration des navires dans la mer du Nord et d'autres faits encore. On n'a pas l'intention de dépasser le cadre actuel de la loi navale. J'espère avoir calmé, par ces déclarations, l'inquiétude qui avait commencé à se manifester.
On ne sait rien ici de l'intention où serait l'Angleterre d'entrer en pourparlers au sujet de la question navale. Il est absolument inexact que nous ayons jamais repoussé une pareille proposition. Si nous arrivt)ns à un accord acceptable, c'est que notre loi navale a produit son effet. Mais en cas de conclusion d'un accord formel, des garanties doivent être exigées pour l'exécution dudit accord. C'est là qu'est la difficulté. Si du reste les deux parties veulent conclure un arrangement solide, qui donne satisfaction à chacune, l'une d'elles ne saurait se précipiter vers l'autre en lui ouvrant ses bras. Des questions si complexes doivent être traitées avec prudence et habileté, et en quelque sorte d'hommes d'affaires à hommes d'affaires.
Il y a loin des éventualités envisagées dans ces déclarations à la promesse de l'accord naval anglo-allemand que la presse allemande voulait y voir le 8 et le 9 février. Il est de plus en plus évident que les articles d'alors avaient pour principal objet de rassurer l'opinion sur les armements navals et de la préparer à de nouveaux et graves sacrifices pour l'armée de terre.