‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 14 sur 112 · NOMINATION DE M. DELCASSÉ A L 'AMBASSADE DE PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

NOMINATION DE M. DELCASSÉ A L 'AMBASSADE DE PÉTERSBOURG

21 février 1913.

La nomination de M. Delcassé à l'ambassade de Pétersbourg est un événement dont se réjouiront tous les parti-

sans de l'alliance franco-russe et de l'Entente cordiale. Elle indique de la part du gouvernement français la volonté réflécuie d'entretenir avec celui du tsar Nicolas des relations de plus en plus confiantes, de plus en plus étroites. Au cours des dernières années, on s'était parfois étonné en France que le Cabinet de Paris n'eût pas été très exactement informé de certaines dispositions du gouvernement russe touchant de près nos intérêts. A différentes reprises, au cours de la mission des successeurs de M. de Montebello, on avait remarqué que l'alliance, toujours aussi ferm.e, ne semblait pas être « pratiquée » avec l'esprit de suite qu'elle comportait. La presse triplicienne avait naturellement tiré •parti d'incidents parvenus grossis et dénaturés à la connaissance du public et avait cherché à ébranler dans l'opinion des deux nations alliées la confiance réciproque. On se çappelle avec quel art elle exploita l'entrevue de Potsdam. La santé de M. Georges Louis et les hautes fonctions intérimaires qui lui furent plusieurs fois confiées au quai d'Orsay ne lui avaient malheureusement pas permis de donner à notre représentation àPétersbourg la continuité dans l'éclat qu'exige cette grande ambassade. Comme son état de santé ne lui permettait pas de supporter plus longtemps sans sérieux inconvénient les rigueurs du climat pétersbourgeois le Cabinet Briand dut songer à remplacer cet éminent diplomate dont il se réserve, d'ailleurs, d'utiliser encore les excellents services.

En fixant leur choix sur M. Delcassé, le président de la République, le président du Conseil ec le ministre des affaires étrangères ont eu pleinement conscience de la portée de cette nomination. Ce n'est point l'homme politique, le parlementaire, qu'ils ont entendu désigner ; c'est l'ancien ministre des affaires étrangères, l'homme d'Etat qui a pratiqué pendant sept ans l'alliance en intime communauté de

sentiments avec le tsar et ses ministres, qui a accompagné en 1902 M. Loubet à Pétersbourg, qui y est allé deux fois comme ministre, et qui a été un des principaux auteurs du rapprochement anglo-russe. Seul M. Ribot, le signataire de l'alliance, eût bénéficié d'aussi grands souvenirs. Mais M. Ribot n'est plus d'âge à affronter les longs hivers du Nord. Dès lors que le Cabinet Briand, répondant aux vœux des deux pays, était résolu à envoyer à Pétersbourg un personnage jouissant d'une autorité exceptionnelle, il devait prier M. Delcassé de se charger de cette mission. Les diplomates de carrière s'inclineront tous devant ce choix. M. Delcassé n'est point, en effet, un de ces parlementaires abandonnés de leurs électeurs ou discrédités dans les Chambres comme nos gouvernements ont eu quelquefois l'injustifiable faiblesse d'en désigner pour certains postes diplomatiques, au plus grand dommage du prestige et des intérêts nationaux. Hier encore, il occupait un des ministères tes plus importants ; il n'eût dépendu que de lui d'avoir un portefeuille dans le Cabinet actuel et, à la Chambre, il tient une des premières places.

M. Delcassé, qui compte rejoindre le plus tôt possible son poste, arrivera à Pétersbourg dans des circonstances graves. Jamais la situation n'a été plus trouble en Europe et jamais le besoin n'a été aussi pressant pour la France de se tenir en contact permanent avec ses alliés et amis. Dans la crise orientale, tous les grands intérêts européens sont en jeu. Ce serait une funeste illusion de croire qu'il s'agit seulement de quelques villages d'Albanie et de Bulgarie. Dans les négociations dont ces questions de frontières sont l'objet, toutes les relations internationales, dans le sens, le plus large, sont engagées. Avec les échanges d'assurances amicales entre Nicolas II et M. Poincaré, dont l'élection présidentielle et la transmission des pouvoirs ont été l'oc-

casion, la nomination de M. Delcassé à l'ambassade de France à Pétersbourg et la collation de l'Ordre de Saint- André au nouveau président de la République sont les preuves visibles que la France et la Russie, d'accord avec l'Angleterre, continueront solidairement de défendre en Europe le système d'équilibre dont le maintien est l'objet même de la Double-Alliance et de la Triple-Entente.

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