FRANCE ET RUSSIE
26 février 191 3.
La cérémonie d'hier à l'Elysée laissera un souvenir réconfortant à tous les Français. La remise de l'Ordre de Saint-André au président de la République par un envoyé spécial du tsar n'a point été une simple formalité protocolaire. Le baron de Schilling était également porteur d'une
lettre autographe de Nicolas II à M. Poincaré, et cette lettre peut passer pour une confirmation solennelle de la Double- Alliance. L'empereur de Russie ne s'est point borné à joindre au plus élevé de ses Ordres des paroles d'amitié et de sympathie ; il déclare que l'alliance franco-russe, répondant aux sentiments et aux intérêts des deux peuples, « émanant du cœur même des deux grandes nations, consacrée par vingt ans d'existence féconde, constitue la base de la politique étrangère russe ». Ce n'est là, il est vrai, que la constatation d'un fait connu, incontestable. Aucun homme au courant de la politique européenne ne pouvait mettre en doute la solidité des liens étroits noués sous le règne d'Alexandre III. A son lit de mort, ce noble souverain avait confié à son successeur, en termes inoubliables, la mission de maintenir inébranlablement le système de politique extérieure fixé par lui. Nicolas II a toujours eu présentes à l'esprit ces paroles sacrées et les inspirations de son cœur se sont unies à la raison d'État pour lui faire suivre sans déviation la voie marquée par son père. Les plus grands bouleversements politiques, intérieurs et extérieurs, n'ont en rien modifié sa conduite à cet égard. Si, à certains instants, une partie de l'opinion en Russie et en France a paru hésitante sur les relations des deux pays, ce flottement était uniquement causé par les campagnes tendancieuses de journaux étrangers habiles à saisir les moindres occasions de jeter le trouble entre les deux alliés.
Nicolas II ne considère point la Double-Alliance comme un acte d'apparat que l'on sort seulement dans les grandes' circonstances. « Pour qu'elle porte, dit-il dans sa lettre autographe, tous les fruits qu'elle est en mesure de donner, une collaboration constante et un contact permanent entre les Cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg me paraissent indispensables. » Et le tsar n'a pas manqué de se souvenir
que le nouveau président de la République, alors qu'il était président du Conseil, avait profité des premiers jours de loisir relatif que lui laissaient les affaires publiques pour aller à Pétersbourg fortifier cette collaboration et rendre plus intime ce contact. Se rappelant le voyage de Pétersbourg de l'été dernier et les preuves nombreuses de la résolution invariable du Cabinet Poincaré de concerter constamment sa politique avec le Cabinet de Pétersbourg. Nicolas II ajoute qu'il « sait particulièrement gré » au président d'avoir exercé dans ce sens le pouvoir comme chef du gouvernement français avant de revêtir la plus haute dignité de la République. Dans sa réponse, M. Poincaré a été l'interprète de l'opinion française unanime en disant qu'il resterait, comme par le passé, « fidèlement attaché à l'alliance qui unit la Russie et la France ». La nomination de M.Delcassé à l'ambassade de Pétersbourg et l'applaudissement général de la France à cette décision sont un nouveau gage de cette fidélité.
Il en est encore un autre. Le grand effort que le peuple français s'apprête à faire allègrement afin de mettre son armée en mesure de contrebalancer l'énorme accroissement des forces militaires allemandes, témoigne de sa volonté de tenir sans défaillance tous ses engagements. Nous constatons avec plaisir que la presse russe nous rend justice à ce sujet. Naguère elle n'a pas toujours été juste envers nous. Mal informés ou cédant à des inspirations regrettables, quelques-uns de nos confrères de Pétersbourg ou de Moscou s'étaient laissé aller à dire, en diverses circonstances, que la Russie ne pouvait plus compter sur la France. La presse pangermaniste s'ingéniait à accréditer en Russie cette grossière erreur par de multiples moyens. Elle a constamment recouru à ce manège sans le moindre scrupule. Désormais, nous l'espérons, la presse russe, pleinement
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édifiée par des manifestations solennelles et des faits précis, ne tombera plus dans ces pièges. Dans les paroles comme dans les actes, les deux pays doivent se témoigner une inaltérable confiance.