‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 17 sur 112 · LA DEMOBILISATION AUSTRO-RUSSE · texte numérisé non relu

LA DEMOBILISATION AUSTRO-RUSSE

27" février 191 3.

Des nouvelles rassurantes arrivent depuis hier de Pétersbourg et de Vienne. Depuis l'ouverture de la crise, le gouvernement russe a constamment manifesté des intentions pacifiques et conciliantes et, s'il a maintenu sous les drapeaux la classe libérable le 31 décembre 191 2, c'est à contre-cœur, uniquement pour se prémunir contre les dangers éventuels résultant de la mobilisation anormale austro-hongroise. La prudence la plus élémentaire lui commandait de ne point se mettre dans un état d'infériorité évident. En renvoyant à l'époque ordinaire la classe libérable avant que l'armée autrichienne eût été remise sur son pied normal, la Russie eût compromis sa propre sécurité et livré les Slaves des Balkans au bon plaisir de Vienne. Qu'eussent valu les arguments de la chancellerie du Pontaux-Chantres contre les 900.000 soldats austro-hongrois prêts à entrer en campagne } La détente diplomatique qu'on observe aujourd'hui, ou plutôt qui est sur le point de se produire, est due seulement à la conviction acquise à la longue à Vienne que les intérêts légitimes des Balkaniquf s seraient au besoin défendus par les armes.

L'initiative d'une démobilisation ne pouvait donc venir que de Vienne. L'empereur François-Joseph l'a compris

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C'est pourquoi il a envoyé le lieutenant-colonel prince de Hohenlohe porter àPétersbourg un message de conciliation. Peut-être se fût-il résolu plus tôt à cette démarche s'il avait suivi sa seule inspiration. Dans son entourage, malheureusement, les partisans de la grande politique de 1908-1909 conservaient une influence puissante. Mais l' Autriche- Hongrie ne pouvait soutenir indéfiniment son énorme effort militaire. Son commerce et son industrie étaient gravement lésés ; toute sa vie nationale était atteinte. Enfin, la crise hongroise, loin de se calmer avec le temps, menaçait de devenir plus aiguë que jamais. Le Cabinet Lukacs ne se soutient que par la force. Il a contre lui l'immense • majorité de la population, et son projet de réforme électorale, qui doit venir cette semaine même en discussion à la Chambre des députés, provoque des oppositions irréductibles. Le Cabinet Lukacs n'est pas menacé seulement d'une grève générale, d'émeutes populaires et d'obstruction parlementaire ; il risque de se décomposer lui-même. Un de ses membres les plus influents, le comte Zichy, a déjà donné sa démission. En quelle posture se fût trouvé le Cabinet de Vienne si une grande crise avait éclaté en Hongrie au moment où se réglaient à Londres les destinées balkaniques } Les sympathies des Slaves de la monarchie pour leurs frères d'Orient n'ont pas diminué ; elles causent toujours les mêmes soucis à Vienne et à Budapest. On étouffe toutes les nouvelles de Croatie, d'Illyrie et de Slavonie ; mais les sentiments populaires n'en sont pas modifiés pour autant.

L'empereur Nicolas, dont les tendances pacifiques sont bien connues, était d'avance décidé à répondre aux avances de François-Joseph I^^. Toutefois il tenait à montrer qu'il continuait de défendre les intérêts balkaniques avec la même activité. C'est pourquoi, en même temps qu'il re-

mettait au prince de Hohenlohe une lettre cordiale pour son souverain, il adressait un télégramme de sympathie au président d'un comité slave. Les organes officieux russes commentaient ces deux gestes en disant que la Russie, très sensible aux bonnes paroles, attendrait des actes avant de renoncer à des précautions commandées par les circonstances. Le seul acte attendu en l'espèce était un commencement de démobilisation. C'est cet acte que le gouvernement austro-hongrois a, paraît-il, résolu de faire. On annonce, en effet, de divers côtés, que plusieurs dizaines de mille hommes vont être retirés incessamment de la frontière de Galicie et renvoyés dans leurs foyers. Ce chiffre est certainement inférieur au véritable. On ne parle pour l'instant que de 30.000 ou 40.000 hommes pour préparer l'opinion publique. Toutefois, il est clair qu'on ne s'en tiendra pas là. La Russie ne pourra renvoyer la classe retenue sous les drapeaux que lorsque les troupes austrohongroises seront revenues sur sa frontière à un état à peu près normal.

Ce sont là de bonnes nouvelles. Mais il faut se garder de croire tout danger définitivement écarté. Tout d'abord, jusqu'ici rien n'est officiel ; il existe seulement de sérieuses raisons d'espérer. Ensuite, la démobilisation austro-hongroise ne serait que partielle ; rien ne permet de supposer que les troupes massées en Bosnie-Herzégovine, en Dalmatie et dans le sud-est de la Hongrie seront disloquées et que la pression exercée sur la Serbie se relâchera. Enfin, toutes les difficultés orientales, les balkaniques et les ottomanes, subsistent. Il y a lieu de croire que les Cabinets de Pétersbourg et de Vienne finiront par s'entendre sur la question des frontières albanaises au moyen de concessions réciproques et que les autres questions seront examinées de part et d'autre dans une esprit de conciliation. Mais,

encore une fois, rien n'est conclu. Par conséquent, au der* nier moment, un incident ou un événement quelconque peut rallumer l'incendie. Et puis, à supposer les litiges réglés entre les diplomates, les peuples peuvent réserver bien des surprises. De longtemps encore l'Europe ne trouvera la sécurité à laquelle elle aspire.

<3UESTI0NS MÉDITERRANÉENNES. — L'ITALIE ET LA FRANCE. 9 28 février 191 3.

Le passage du discours du marquis de San Giuliano, où le ministre des affaires étrangères d'Italie a déclaré que t personne n'a plus et n'aura désormais plus le droit d'appeler la Méditerranée mare nostrum », a provoqué dans une partie de la presse italienne un flux de considérations désobligeantes pour la France. Quoique le marquis de San Giuliano n'ait fait allusion à aucune puissance en particulier, plusieurs grands journaux disent ou supposent qu'il a voulu viser la France. La Gazetta del Popolo parle du « monopole » auquel la France prétend sur la Méditerranée. Mais le plus fougueux de nos confrères transalpins est la Stampa, où le député Cirmeni, gallophobe professionnel, se livre contre nous à des attaques incessantes.

M. Cirmeni a une singulière façon d'interpréter les paroles ministérielles prononcées le 22 février à Montecitorio. «Puisque la France, dit-il, saisit toutes les occasions solennelles pour proclamer officiellement qu'elle prétend devenir maîtresse absolue de la Méditerranée, puisque les plus éminents hommes politiques de France, comme l'a opportunément rappelé notre ministre des affaires étrangères, appellent avec la plus grande désinvolture la Médi-

terranée mare nostrum, puisque la République française a concentré sa flotte dans la Méditerranée et s'apprête à dépenser des sommes fabuleuses pour la mettre à même de détruire les flottes des autres puissances méditerranéennes en trente ou au plus quarante minutes, puisqu'en somme la France, par les paroles et par les actes, revendique la suprématie absolue de la Méditerranée, il est bien naturel que tous les autres États plus ou moins méditerranéens s'unissent en une sorte de ligue de résistance contre la grave menace du péril commun. » Et M. Cirmeni presse l'Espagne d'entrer dans cette ligue. Il l'invite à se joindre à l'Italie pour empêcher que la Méditerranée ne devienne un lac français. Il enrôle TAutriche-Hongrie dans sa ligue. Il n'hésite point à y comprendre aussi la Turquie qui vient d'être dépouillée de la Tripolitaine et dont les troupes italiennes occupent encore tout un groupe d'îles malgré les stipulations formelles du traité de Lausanne. Bien plus^ M. Cirmeni adresse un vibrant appel aux Grecs, à ces mêmes Grecs dont le général Ameglio, commandant le corps d'occupation de Rhodes, interdit ou supprime toutes les manifestations. « Aujourd'hui, s'écrie le bouillant député, la Grèce est enfoncée, les yeux fermés, dans la politique française et elle ne peut plus regarder ailleurs, mais le jour ne peut être loin où la Grèce, elle aussi, ouvrira les yeufx, comme les a déjà ouverts l'Espagne, w

Si quelqu'un a les yeux bouchés, ce n'est point la Grèce, mais M. Cirmeni. S'il les tenait ouverts, il constaterait dans tout le monde hellénique une agitation croissante provoquée par la prolongation inexpliquée de l'occupation des îles égéennes. Le gouvernement ottoman a rempli toutes les obligations que lui prescrivait le traité de Lausanne et son ambassadeur à Rome a déclaré que l'Italie était libre de traiter comme rebelles les quelques officiers et soldats

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turcs restés en Cyrénaïque contrairement aux ordres catégoriques de la Sublime Porte. Si la presse française était animée de l'esprit d'envie et de diffamation révélé par les citations ci-dessus, elle aurait beau jeu dans la circonstance. Elle s'est abstenue pourtant de tout commentaire sur le maintien de l'occupation des îles. Il est infiniment regrettable que la correction de son attitude et la cordialité de son langage à l'égard de l'Italie ne soient pas mieux appréciées de l'autre côté des Alpes. Les journaux de Rome, il -est vrai, sont plus justes à notre égard.

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