DEMANDE DE MEDIATION DE LA TURQUIE
I®' mars 1913.
Le gouvernement ottoman vient de faire un grand pas : il a demandé officiellement la médiation des puissances. Hier, sir Arthur Nicholson, qui dirige le Foreign Office en l'absence de Sir Edward Grey actuellement en Ecosse, a convoqué les ambassadeurs pour leur donner communication d'une note de Tewfik Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, dans laquelle la Sublime Porte demandait « la médiation de l'Europe en vue d'arriver à la paix. » En même temps, dans la soirée d'hier, les ambassadeurs de Turquie accrédités près des grandes puissances faisaient verbalement part du désir de leur gouvernement aux ministres des affaires étrangères de ces puissances.
L'importance de cette démarche n'échappera à personne. Jusqu'ici, le Cabinet Mahmoud Chefket avait refusé d'adhérer à la note identique des ambassadeurs du 17 jan- Gauvain. — T. V. 4
vier. S'étant saisi \'iolemment du pouvoir sous prétexte de sauver Andrinople, il persistait à ne pas céder cette place qui se défend encore avec succès. 11 s'efforçait de rallier l 'opinion européenne à sa cause et d'exalter le sentiment national ottoman. Mais l'Europe ne se laissait point convaincre et les Ottomans restaient tièdes. Si les Balkaniques ne remportaient aucun succès décisif, les troupes turques ne faisaient aucun progrès .Tandis qu'on restait ainsi face à face, les dernières ressources du Trésor ottoman s'épuisaient et les adversaires du comité Union et Progrès regagnaient du terrain. Les financiers européens ne voulaient consentir de prêts sérieux qu'après la conclusion de la paix. Ils voulaient bien fournir à la Turquie les moyens de se relever le plus rapidement possible après la guerre, non ceux de s'enfoncer davantage dans le déficit et de compromettre le sort de l'Asie. A Constantinople, on découvrait un mouvement contre le Cabmet. Pour tout honrnie politique sérieux, il était évident que la situation actuelle ne pouvait se prolonger longtemps sans les plus graves dangers pour la Turquie et qu'il fallait conclure la paix avant que la chute d 'Andrinople et de Scutari vînt augmenter les prétentions des Balkaniques.
Le Cabinet Mahmoud Chefket a donc pris la sage réso-^ lution de demander la médiation des puissances. Il n'a formulé aucune réserve ni pris aucun engagement. Il n'a pas annoncé qu'il consentait à céder Andrinople. Mais bien certainement il est d'ores et déjà résigné à cette cession et les ambassadeurs ottomans ont dû le laisser entendre. Mahmoud Chefket Pacha lui-même l'aurait dit en propres termes à M. de Giers, le représentant du tsar à Constantinople, qui l'aurait fait savoir à Sofia. Sa note responsive à la note identique du lyjanvier peut être tenue pour nulle et non avenue. C'est cette note identique qui, sans que cela
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soit stipulé, va servir de point de départ aux nouvelles négociations. On en revient au point où l'on en était avant la reprise des hostilités, avec cette différence que la Turquie adhère maintenant en fait à la concession dont le rejet a provoqué le recommencement de la guerre. Pour en arriver là, ce n'était vraiment point la peine de faire un coup d'État et d'assassiner Nazim Pacha. Les Turcs impartiaux voudront bien le reconnaître et rendre leurs sympathies aux Français qui ont condamné cette opération.
La réunion des ambassadeurs a décidé de demander aux quatre alliés balkaniques s'ils acceptaient la médiation dans les mêmes conditions que la Turquie. Les alliés devraient répondre affirmativement sans hésiter. Eux aussi sont las et ont besoin de la paix. Mais on comprendra qu'ils ne signent point un nouvel armistice sans des préliminaires de paix réglant formellement, en gros, les questions essentielles. Lors des premières négociations de Tchataldja, nous avions exprimé l'opinion qu'ils procéderaient ainsi. Ils n'ont pas cru pouvoir le faire, probablement parce que les Bulgares, comme les Turcs, se sentaient à bout de souffle à ce moment. Cette fois, ils ne peuvent commettre la même imprudence. La médiation des puissances, si elle est acceptée de part et d'autre, doit donc avoir pour premier objet la conclusion de préliminaires de paix fixant approximativement les nouvelles frontières. La question d'Andrinople est réglée virtuellement. Il reste à déterminer la ligne frontière de la mer Noire à la mer Egée. Sans le coup d'État du 23 janvier, il n'eût probablement pas été difficile d'obtenir pour la Turquie une ligne qui lui eût laissé tous les rivages des Détroits sans solution de continuité. A peu près certainement aussi, les Balkaniques auraient fini par renoncer à une indemnité de guerre. Aujourd'hui, les Bulgares vont réclamer Rodosto et les quatre alliés insisteront
sur l'indemnité de guerre. Tel est le bilan de la révolution a patriotique » du 23 janvier.
l'impôt de guerre allemand d'un milliard.
4 mars 1913.
La combinaison financière lancée dimanche par la Gazette^de V Allemagne du Nord, pour la « couverture » des dépenses exceptionnelles de guerre nécessités par le nouveau renforcement de l'armée allemande, provoque partout une grande sensation. Il n'en pouvait être autrement. Comme l'expose notre correspondant de Berlin dans une lettre qu'on lira plus loin, cette combinaison de la chancellerie impériale est lap lus hardie, la plus socialiste, qui ait jamais été présentée à un Parlement. Elle implique un prélèvement direct sur le capital. En effet, l'impôt à percevoir en une fois, pour trouver le milliard de marks réclamé par le ministère de la guerre en vue du payement des dépenses « non renouvelables », est évalué entre 10 à 15 0/0 du revenu des contribuables. Cet impôt anormal doit s'ajouter aux impôts ordinaires, déjà très lourds, et aux impôts supplémentaires destinés à faire face à l'augmentation de charges annuelle de 250 à 300 millions de marks résultant du fonctionnement permanent de la nouvelle loi. Évidemment la plupart des contribuables ne pourront effectuer dans l'année assez d'économies pour verser au Trésor impérial un supplément de 10 à 15 0/0 de leur revenu. Pour se procurer les fonds nécessaires, beaucoup devront aliéner une partie correspondante de leur capital. Cette expropriation déguisée sera un triomphe pour les
socialistes. Le gouvernement le plus antisocialiste d'Europe, qui considère l'affiliation au socialisme comme un vice rédhibitoire pour les fonctionnaires et les moindres employés de l'administration, est ainsi sur le point d'imiposer au peuple allemand une application des doctrines socialistes plus rigoureuse que toutes celles qu'ont jamais proposées les « socialdémocrates » mis au ban de l'empire.
Telle est la première conséquence sociale de la politique militaire allemande. Nous aurons à en constater d'autres répercussions encore. Il convient aussi de remarquer que, suivant la déclaration de la Gazette de V Allemagne du Nord, « les décisions qui ont servi de base à cette mesure » ont été prises par Guillaume II au mois de janvier. On ne pourra donc pas dire au peuple allemand que le sacrifice exceptionnel qu'on réclame de lui est commandé par les projets d'armements français, dont il n'a été question qu'à la fin de février.
Voici la lettre de notre correspondant de Berlin :
Les grands souvenirs de 181 3 viennent d'inspirer au gouvernement allemand une résolution qui provoque dans l'opinion publique une inquiétude générale. Il a décidé de couvrir les dépenses exceptionnelles de la nouvelle loi d'armements par un impôt sur la propriété, qui sera levé une seule fois. Cette résolution, qui a été annoncée par la Gazette de l'Allemagne du Nord, peut donc être considérée comme définitive. Le chancelier s'est sans doute rendu compte de l'effet que produirait cette nouvelle et il l'a lancée intentionnellement un dimanche matin, de sorte que sa répercussion sur la Bourse est encore inconnue et que les commentaires de journaux sont rares. Ceux que nous avons sous les yeux sont plutôt malveillants, et la Gazette de Voss, favorable au début, a subi fortement, dans les vingt-quatre heures écoulées, l'influence de sa clientèle de financiers.
On sait que le 18 mai 191 2 les députés Bassermann et Erzberger firent adopter une résolution d'après laquelle le chancelier devait déposer avant le 30 avril 1913 un projet d'impôt d'empire sur la propriété. Cet impôt devait couvrir les dépenses de la loi militaire de 191 2 ; entre temps, un nouveau projet a été préparé dont le coût est encore incertain, mais qui exigera des ressources formidables.
Le gouvernement a mis à l'étude l'impôt sur la propriété réclamé par
le Reichstag ; mais il s'est heurté à l'opposition absolue des princes confédérés. Cette ressource appartient aujourd'hui aux États, et si l'empire la tirait à lui, il exproprierait ainsi ses membres de revenus importants. Au mois de janvier, les ministres des finances des différents Etats ont eu une conférence à Berlin, ef le secrétaire d'État, M. Kuehn, vient d'entreprendre auprès de ses collègues un voyage circulaire. Il en est revenu bredouille et a cherché en vain à briser l'opposition du Conseil fédéral.
LA QUESTION DE SCUTARI ET CELLE DE l'INDEMNITÉ DE GUERRE.
5 mars 191 3».
Les négociations relatives à la médiation européenne avancent lentement. En principe, les quatre alliés balkaniques sont disposés à accepter la médiation des grandes puissances. En fait, la Serbie et la Grèce ne semblent élever aucune objection spéciale. Mais il n'en est pas tout à fait de même du Monténégro et de la Bulgarie. Le roi Nicolas exprime dans les termes les plus vigoureux sa volonté inébranlable de prendre et de garder Scutari, en dépit de tout. Malheureusement pour le Monténégro, les succès de ses troupes ne sont point en rapport avec ses prétentions. Scutari se défend toujours, et, lors de la dernière attaque, ses agresseurs ont éprouvé des pertes très considérables insuffisamment compensées par une médiocre avance sur le terrain. On se demande même non sans inquiétude ce qu'il adviendrait des troupes monténégrines si, par suite du refus du roi Nicolas de traiter en même temps que ses alliés, elles étaient laissées à elles-mêmes. Aussi l'obstination éventuelle du roi Nicolas ne présente-t-elle point un danger sérieux. Avec ou sans son consentement, on pour-
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rait conclure une paix qu'il faudrait bien qu'il finît par respecter.
Les difficultés bulgares sont plus graves. En dehors de la -question de frontière, qui serait l'objet principal de la médiation, il y a celle de l'indemnité de guerre. Comme nous Texposions dimanche, le Cabinet de Sofia considère que la reprise des hostilités lui donne le droit d'insister sur cette prétention. 11 fait publier dans la presse européenne des articles où il s'efforce de justifier cette exigence. Voici ses arguments : c'est la Turquie qui, en réalité, a rendu la guerre actuelle nécessaire ; vaincue, elle doit supporter les conséquences territoriales et financières de sa défaite. — Les revenus des régions annexées ne pourront de longtemps compenser la partie de la dette publique ottomane mise à la charge de l'État annexant ; ces régions sont dépeuplées par suite de l'émigration de l'élément turc, — La Bulgarie devra servir dix millions de francs de pensions à ses soldats invalides et aux familles des morts ; elle devra consacrer des sommes énormes au réarmement de ses troupes et à la mise en valeur des pays annexés ; il lui faudra aussi secourir les agriculteurs dont les champs restent incultes depuis le mois d'octobre. — La Turquie, au contraire, allégée de ses dépenses macédoniennes, aura de meilleures finances et sera parfaitement en état de payer l'indemnité réclamée.
Dans une interview d'hier, le grand-vizir a rétorqué en détail la thèse bulgare. D'après l'agence Ha vas, Mahmoud Chefket Pacha s'est exprimé ainsi :
La Turquie refuse de payer rindeninité.,Les arguments développét à ce sujet dans le mémorandum l)ulgare servent plutôt la thèse turque que celle des Bulgares. En eflfet, que disent les Bulgares ? Que les régions occupées ont été dépeuplées par suite de l'émigration turque, qu'elles ne donneront pas de revenus, mais occasionneront des dépenses. On n*a pas essayé de rechercher ce que devient cette population qui émigré.
Les familles musulmanes qui viennent en Turquie y apportent la misère et constitueront une charge formidable pour nous. L'émigration, d'ailleurs, n'aura pas plus fortement dépeuplé la région que les massacres commis par les Bulgares. Elle atteindra deux ou trois hommes sur les 30 ou 40 habitants que les nouvelles provinces balkaniques comptent par kilomètre carré, alors que nos provinces asiatiques ne possèdent que 10 et même, dans certaines régions, que 2 habitants seulement pour la même surface.
Les Bulgares parlent des pensions qu'ils doivent accorder aux farnille^ des victimes de la guerre, mais n'en est-il pas de même chez nous ? Si, comme le prétendent les Bulgares, les résultats économiques de la guerre sont désastreux pour eux, ils ne le sont pas moins pour la Turquie, et celle-ci a d'autres raisons de se plaindre, car elle n'a pas voulu cetteguerre, tandis que la Bulgarie a cherché et préparé les hostilités.
L'argument que la Turquie n'aura plus à supporter de dépenses à faire pour la Roumélie est insoutenable ; que deviendraient les 20.000 fonctionnaires de la Roumélie ; ne seraient-ils pas toujours à notre charge, et ne touchent-ils pas déjà des traitements de disponibilité ?
Les Bulgares vont jusqu'à dire que, grâce aux moyens financiers dont nous disposons et sans que nous recourions à un emprunt^ notre situation s'améliore. Ignorent-ils que la Turquie est obligée d'emprunter chaque année et qu'elle devra encore avoir recours à de pareilles opérations financières ? L'examen de la dette publique ottomane montre que celle-ci atteint environ trois milliards de francs. D'autre part, les capitaux étrangers engagés en Turquie représentent une somme presque égale. A côté de cela, la dette publique bulgare apparaît comme insignifiante, puisqu'elle s'élève seulement à 600 ou 700 millions. En outre, les chemins de fer appartiennent à l'État bulgare, alors que, chez nous, il en est tout autrement.
Je crois que les créanciers de la Turquie auront de leurs intérêts une toute autre conception que les Bulgares et qu'ils estimeront qu'on ne doit pas exiger de la Turquie, déjà si atteinte, le payement d'une indemnité que rien ne justifie.
On pourrait répondre encore beaucoup de choses. Dans les Débats du 23 janvier, nous avons réfuté juridiquement la thèse bulgare. Dans les circonstances actuelles, l'indemnité de guerre qui, en droit, correspond à une amende ou à une rançon, ou aux deux choses à la fois, ne correspondrait à aucune des deux. Les alliés revendiquent et obtiendront à peu près tout le territoire conquis ; ce qu'ils rétrocéderont sur la mer de Marmara sera compensé par le territoire cédé qu'ils n'occupent pas encore. La Turquie n'a donc aucun
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territoire à racheter. Il n'en eût été autrement que si les lignes de Tchataldja avaient été enfoncées et Constantonople prise. D'autre part, c'est un singulier abus d'argumentation de soutenir qu'en fait la guerre a été provoquée par le gouvernement ottoman. Chacun sait qu'il a fait l'impossible pour se soustraire à cette calamité. Il a commis bien des fautes, mais pas celle que lui reproche le Cabinet de Sofia. Les diplomates au courant du développement des événements engageront certainement les délégués bulgares à glisser sur l'argument de la provocation. De même, il est singulièrement dangereux de mettre en avant l'appauvrissement des districts dépeuplés par l'émigration des musul- ,mans. Les alliés sont entrés en Thrace et en Macédoine en libérateurs des populations opprimées. Que sont donc ces libérés qui s'enfuient devant les libérateurs } S'il y avait dans les territoires envahis moins d'opprimés que les Balkaniques le proclamaient, la Bulgarie ne saurait invoquer cette déception contre la Turquie.
A la réflexion, les hommes d'État bulgares devront reconnaître que leur demande d'indemnité de guerre est fondée sur de grands besoins d'argent, et non sur un droit,, pas même sur celui du plus fort. Voilà un bon mois que les hostilités ont recommencé et les alliés n'ont pas amélioré leur situation militaire ; ils n'ont saisi aucun nouveau gage- Ils ne sont donc pas en mesure de faire prévaloir des prétentions rejetées lors de la conclusion de l'armistice.