LA PRISE DE JANINA
7 mars 1913.
La prise de Janina, que l'on a annoncée hier, est un beau fait d'armes. Cette place, eh effet, qui était assiégée
depuis plusieurs mois sans que l'investissement fût complet, n'a point succombé faute de vivres et de munitions ; elle s'est rendue après un assaut victorieux des troupes grecques qui emportèrent les principales positions. Essad Pacha a dû capituler avec 33.000 hommes et un immense matériel de guerre. Des trois grandes forteresses ottomanes assiégées depuis l'ouverture des hostilités, c'est la première qui est prise ; Andrinople et Scutari résistent encore. La Grèce a sujet d'être fière. Pour elle, la prise de Janina n'est point seulement une glorieuse victoire, c'est une revanche diplomatique des négociations de 1878 et de 188 1.
Au cours du congrès de Berlin, le premier plénipotentiaire de France avait proposé en faveur de la Grèce une rectification de frontières qui prenait le Kalamas comme limite occidentale du côté de la mer Ionienne. Avec le remarquable aveuglement qui caractérisa la diplomatie britannique pendant cette période, Lord Beaconsfield combattit cette motion. L'article 24 du traité de Berlin, qui devait régler la question turco -grecque, ne régla rien du tout «t se contenta de prévoir la médiation des puissances pour « le cas où la Sublime Porte et la Grèce ne parviendraient pas à s'entendre ». Naturellement, la Sublime Porte et la Grèce ne s'entendirent point. Comment la Turquie auraitelle cédé de bonne grâce, après la guerre, des territoires que le traité de paix ne lui enlevait point formellement? Une conférence européenne réunie à Berlin adopta, le 25 juin 1880, un tracé qui, à partir de la mer Adriatique, suivait le cours du Kalamas jusqu'aux sources de cette rivière, puis la ligne de partage des eaux depuis le massif du Pinde jusqu'à celui de l'Olympe. La* partie de l'Épire comprenant Janina était ainsi attribuée à la Grèce. Mais la Turquie, connaissant le désir de l'Europe d'éviter tout •conflit armé, refusa d'adhérer à la décision des puissances,
COUP DETAT DE CONSTANXINOPLE 59
€t une nouvelle conférence, réunie à Constantinople, réduisit la part grecque en Épire comme en Thessalie (28 mars 1881). En Épire, elle prit comme frontière le fleuve Arta, sensiblement au sud du Kalamas et de Janina. La Grèce dut finalement s'incliner. Mais cette déception lui laissa un âpre désir de corriger le destin. Avec la question Cretoise, elle devint la cause de tous les conflits qui suivirent. Dans ces circonstances critiques, l'Europe et la Turquie manquèrent d'esprit de prévoyance. Au lieu de tarir les sources de conflits, on en créa de nouvelles. Au jourd'hui, la Grèce a pris par les armes ce qu'on lui a repris parla menace en 1881. Mais elle a pris beaucoup d'autres 'choses encore et elle a réalisé avec ses rivaux traditionnels des Balkans une alliance que la Turquie croyait impossible.