‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 20 sur 112 · LA QUESTION DES ROUMAINS DE MACEDOINE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES ROUMAINS DE MACEDOINE

10 mars 1913.

Une délégation de Roumains de Macédoine (ou Aromâns) se trouve en ce moment à Paris, afin d'attirer l'attention publique sur la situation de leurs compatriotes. Nous ne savons pas exactement par qui ils ont été délégués et quelle autorité s'attache à leur parole. Nous constaterons seulement qu'ils ont pris en mains la défense des intérêts des populations roumaines ou koutzo-valaques des provinces de la Turquie d'Europe qui vont être cédées aux Etats balkaniques. Pour eux, le moment d'agir est venu, car peu leur importe qu'Andrinople et une partie des rives de la mer de Marmara restent ou non dans le domaine ottoman ; le nombre des Aromâns dans les territoires liti-

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gieux entre la Bulgarie et la Turquie est trop insignifiant pour qu'il puisse être pris en considération.

Les Macédo-Roumains ont été mis par la guerre balkanique dans une situation toute particulière. De toutes les nationalités de la Turquie d'Europe, elle est la seule à ne point profiter des événements. Les Bulgares, les Serbes,, les Grecs et les Monténégrins vont s'agrandir, et les Alba^ nais vont devenir indépendants. Les Macédo-Roumains, au contraire, ne feront ni rattachés à un État congénère, ni constitués en nation autonome. Et pourtant ils prétendent être assez nombreux, plus d'un million, pour avoir droit aux mêm.es égards de la part de l'Europe que les autres populations balkaniques. Mais, quel que soit leur nombre — les statistiques varient à ce sujet dans la proportion de un à dix — leurs aspirations se heurtent à deux obstacles insurmontables : ils sont séparés par une distance infranchissable du royaume de Roumanie, et nulle part ils ne forment une masse compacte propre à devenir le noyau d'un territoire autonome. Ils sont éparpillés de la mer Adriatique au bassin de la Strouma, dans le voisinage du vilayet d'Andrinople,, et de la Vieille Serbie à la Thessalie. Pasteurs et artisans,, ils sont groupés en agglomérations de quelques milliers ou de quelques centaines d'âmes dans les hautes vallées ou sur les hauts plateaux de toute la Macédoine. Officiellement ils sont classés dans la catégorie des patriarchistes, et l'on sait que la Grèce a toujours catalogué comme Hellènes tous les orthodoxes patriarchistes. En 1896, ils avaient bien obtenu de la part de la Sublime Porte la reconnaissance tacite d'un métropolite ; mais cette tolérance ne dura pas. En 1905 seulement, par un iradé du 9/22 mai, dû aux efforts de M. Alexandre Emmanuel Lahovary, alors ministre de Roumanie à Constantinople, et au désir d'Abdul Hamid d'entretenir la division entre les diverses nationa-

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lités macédoniennes, le sultan octroya « aux Valaques habitant l'empire » « les mêmes droits civils que ceux dont jouissaient les autres classes de ses sujets ottomans non musulmans «.Pratiquement, ces droits se réduisaient à peu de chose. Les Valaques purent bien fonder des écoles, entretenues surtout grâce aux subventions de la Roumanie ; ils n'eurent pas leurs églises, car les Grecs s'y opposèrent avec un acharnement qui fut la principale cause de la rupture diplomatique des Cabinets d'Athènes et de Bucarest de 1906 à 1910. Sur cette question ainsi que sur l'origine, le nombre, l'habitat et les mœurs des Macédo -Roumains, M. Alexandre Rubin, rédacteur en chef de V Indépendance roumaine^ vient de publier un ouvrage donnant des renseignements très précieux {Les Roumains de Macédoine^ Bucarest, 1913). ■ ■

Les délégués de passage à Paris reconnaissent bien les difficultés qui s'opposent à la réalisation des vœux de leurs compatriotes. Ils nourrissent toutefois l'illusion de pouvoir tourner l'obstacle grâce à la création d'un petit État autonome comprenant la partie de la Macédoine où se trouvent le plus d'Aromâns et où les nationalités sont le plus enchevêtrées. D'après eux cet État, placé sous la haute protection des grandes puissances et gouverné par un personnage désigné par elles, devrait avoir Salonique comme capitale, avec le cours du Vardar comme frontière orientale, et une ligne légèrement brisée du Vardar à Krouchévo, cette ville comprise, comme frontière septentrionale ; à l'Ouest, la frontière serait celle de l'Albanie autonome, passerait entre Ochrida et le lac de Presba, descendrait à Metzovo, qu'elle engloberait, suivrait ensuite la frontière actuelle de la Grèce jusque vers Koniskos, et remonterait ensuite obliquement un peu au-dessous de Véria pour rejoindre le golfe de Salonique au-dessus de Kolendros.

Quatre grandes agglomérations roumaines seraient ainsi réunies dans ce territoire et la question de Salonique serait tranchée : il y aurait un Etat salonicien avec un arrière-pays suffisant pour le faire vivre.

Cette combinaison ingénieuse est trop artificielle. Elle laisse en dehors de l'État projeté des groupements roumains de première importance et sépare des royaumes orthodoxes indépendants les populations qui désirent se fondre en eux. Cette fusion, il est vrai, aura aussi quelque chose d'arbitraire, car les populations macédoniennes sont extrêmement m.élangées. Mais le temps refera ce que le temps a défait. A mesure que les générations passeront, les distinctions entre les différentes familles de la race slave s'effaceront et les non-slaves annexés s'adpateront au nouvel état de choses dans les États slaves agrandis. La création d'un nouvel État ne créerait point une nouvelle nationalité et deviendrait seulement une complication de plus. Il est peu probable que l'Europe, déjà accablée de tant de préoccupations, se charge encore de celle-là. Ce qu'il est possible et légitime que les Macédo-Roumains obtiennent en ce moment, c'est la garantie de leur individualité propre, de leurs écoles notamment, dans les États dont ils feront partie.

DISCOURS PACIFIQUE DE GEORGE V, ORDRE DU JOUR BELLI- QUEUX DE GUILLAUME II ET ARTICLES AGRESSIFS DES JOUR- NAUX ALLEMANDS.

II mars 1913.

Il s'est produit dans la journée d'hier diverses manifestations politiques appelées à frapper l'opinion publique.

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A Londres, le roi George V a ouvert la nouvelle session du Parlement par un discours du trône dont la lecture a été suivie d'une discussion à la Chambre des Communes. A Berlin, l'empereur Guillaume II a adressé à l'armée allemande un ordre du jour vibrant à l'occasion du centenaire de 1813. Enfin, dans un article inspiré à la fois par les souvenirs de la « guerre de libération » et les projets actuels d'armements, la Gazette de Cologne signale la France au monde comme « l'ennemi de la paix ». En même temps, le Lokal-Anzeiger publie les chiffres officiels de l'augmentation projetée des effectifs militaires allemands. . Le ton de ces divers discours et articles présente un contraste bien fait pour déconcerter le public. George V a tenu un langage rassurant sous tous les rapports. Toutes les puissances, dit-il, désirent sincèrement empêcher l'extension de la guerre et voudraient la voir se terminer le plus tôt possible ; on est déjà arrivé en principe à une entente sur des matières de la plus grande importance et « il y a lieu d'espérer que les conversations entre les puissances les mettront à même, non seulement d'assurer un accord complet entre elles, mais aussi d'exercer une heureuse influence pour amener à bref délai la conclusion de la paix ». On ne pouvait s'attendre à ce que Guillaume II, parlant devant le front de ses troupes, les entretînt d'espoirs de paix en leur rappelant les grands jours de 181 3. Ses harangues militaires n'ont point cette allure paisible. Il a donc exalté l'esprit des combattants de la guerre de l'indépendance et de la guerre de 1870, puis il a cherché à l'inculquer à la génération présente : « Nous aussi, nous irons au combat la joie et la confiance dans le cœur s'il nous faut un jour défendre ce qui a été conquis et protéger l'honneur de l'Allemagne contre celui qui oserait y toucher. » Bien des fois Guillaume II a prononcé des paroles semblables. A

toute occasion, particulièrement lors de certains anniversaires, il se plaît à proclamer que l'Allemagne gardera par l'épée ce qu'elle a conquis par l'épée. Même au milieu du bruit d'armes qu'on entend aujourd'hui de la mer Noire à la mer du Nord, l'ordre du jour d'hier ne devrait pas éveiller plus d'émotion que les autres allccutions impériales si l'article de la Gazette de Cologne n'en constituait un commentaire singulier.

Quel que soit le but que'se propose notre confrère rhénan — jeter le discrédit sur la France, ou galvaniser l'opinion allemande afin de lui faire accepter les énormes dépenses nécessitées par le nouvel accroissement des effectifs — les moyens qu'il emploie doivent aboutir à un résultat certain : l'excitation de l'Allemagne contre la France. Dans tous les articles publiés par les journaux français sérieux depuis le commencement de la polémique sur les armements, on n'a pu relever jusqu'ici aucune considération agressive ou provocante contre l'Allemagne, ni même de réflexion désobligeante. Nous n'avons pas contesté le droit de nos voisins d'augmenter leur état militaire, ni suspecté leurs intentions. Nous avons seulement réclamé pour notre part le droit de nous prémunir contre les dangers de cette augmentation. Naturellement, dans les exposés techniques justificatifs du rétablissement du service de trois ans, il nous a bien fallu, comme les Allemands eux-mêmes, d'ailleurs, envisager des hypothèses de guerre. Mais ces hypothèses, d'ordre tac-' tique ou stratégique, n'avaient rien de politique. Si nous avons dû prévoir des éventualités de guerre pour faire apparaître l'inéluctable obligation de renforcer nos propres effectifs en raison des renforcements successifs et précipités des effectifs allemands, nous avons toujours parlé des nécessités de la défense nationale ; nous n'avons jamais envisagé l'hypothèse d'une agression de notre part.

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On se demande alors ce qui autorise la Gazette de Cologfie à désigner formellement la France, à plusieurs reprises, sous une forme sensationnelle, comme « l'ennemi de la paix». «Le côté, dit-elle, d'où vient le danger qui nous menace, nous et le monde tout entier, c'est la France. » La Gazette de Cologne insiste sur ce point. A ses yeux, l'affaiblissement relatif de l'Autriche-Hongrie n'est point un sujet de sérieuses préoccupations : l'Autriche-Hongrie reste encore forte, la Roumanie est toujours intacte, la Turquie n'est pas tombée au rang de quantité négligeable, et l'Allemagne n'est pas directement menacée par les Slaves ; ce n'est point là le plus pressant danger, c'est la France. D'après la Gazette, les Français n'assignent à l'alliance russe et à l'amitié anglaise qu'un but : la revanche, la reprise de l'Alsace-Lorraine.Les citations qu'elle a eu l'imprudence de reproduire à l'appui de sa thèse sont grotesques. Elles témoignent chez elle d'une incompréhension de l'ironie ou d'une mauvaise foi qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Mais, dans un journal souvent officieux comme la Gazette de Cologne et à l'usage de son public, de pareils travestissements ne sont point sans conséquence. Hier soir, notre confrère s'est rangé hardiment dans la catégorie des Hetzblœtter où elle place tant de journaux français.

Ce ne sont point nos articles de presse, ni certaines productions théâtrales d'ordre inférieur qui ont pu troubler à ce point le sang-froid de nos confrères d'outre-Rhin. C'est notre résolution évidente d'assurer notre indépendance, politique, sociale et financière, contre tout empiétement ; c'est notre fidélité à nos alliances et à nos amitiés. Aujourd'hui comme en 1905, comme en 1908- 1909, comme en 191 1, c'est l'Entente cordiale qui est visée. On ne nous la pardonne point à Berlin. On n'a reculé, on ne reculera Gauvain. — t. V. 5 .

devant aucun moyen pour la briser. L'Alliance franco-russe a été acceptée assez facilement, l'amitié franco-anglaise ne l'est pas du tout. Car ce qu'on attend de nous, ce qu'il y a toujours eu derrière les offres berlinoises, c'est une entente contre l'Angleterre. C'est le prix obligatoire de tout rapprochement avec Berlin. On le devine bien à Londres. Aussi hier soir, à la Chambre des Communes, M. Asquith a-t-il dit : « Nous gardons et nous entendons garder nos amitiés, » Nous aussi.

NOTE IDENTIQUE SUR LA DEMOBILISATION AUSTRO-RUSSE. — ARTICLE DU « FREMDENBLATT )).

12 mars 1913.

Après des semaines de pourparlers, les gouvernements russe et austro-hongrois ont enfin réussi à s'entendre sur la rédaction d'une note identique annonçant la réduction de leurs eflfectifs mobilisés. Voici le texte de ce document :

L'échange de lettres qui a eu lieu dernièrement entre l'empereur François-Joseph et l'empereur Nicolas a prouvé une fois de plus que les événements de la péninsule balkanique n'ont pas porté atteinte aux sentiments d'amitié entre les deux souverains et que le maintien de la paix continue à former le but de leurs efforts.

Les deux gouvernements sont, en conséquence, arrivés à la conclusion que certaines mesures purement défensives qui avaient été prises dans les provinces limitrophes des deux États ne paraissent plus être nécessitées par les circonstances ; c'est ainsi que la réduction des effectifs austro-hongrois en Galicie à l'état normal vient d'être décidée ; de même sera décrété le renvoi des réservistes russes des classes qui devaient être libérées à l'automne 191 2.

En même temps et pour compléter cette communication identique des deux Cabinets, V Agence russe télégraphie qu'elle est autorisée a à faire savoir qu'ainsi qu'il résulte

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des explications échangées entre les Cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, l'Autriche-Hongrie ne nourrit pas de projets agressifs contre ses voisins du Sud ». Cette dépêche soulève une partie des voiles qui enveloppaient les négociations confidentielles aus,tro-russes engagées depuis la mission du lieutenant-colonel prince de Hohenlohe à Pétersbourg. M. Sazonof désirait évidemment que la note identique mentionnât les intentions pacifiques de l'Autriche-Hongrie envers les Etats balkaniques, car cette assurance devait lui permettre de justifier devant l'opinion publique russe le renvoi dans ses foyers de la classe gardée exceptionnellement sous les drapeaux après le 31 décembre 19 12. En effet, la réduction des effectifs austrohongrois en Galicie ne garantissait point la Serbie, par exemple, contre les risques d'une forte pression du Cabinet de Vienne. Mais le comte Berchtold, tout en étant disposé à donner verbalement l'assurance désirée, tenait à ne pas la formuler publiquement. On a donc eu recours au moyen qu'on vient de voir : le communiqué est muet sur l'assurance ; seulement, le Cabinet de Pétersbourg fait savoir qu'il l'a reçue. Pour le public, peu importe une forme où une autre ; l'essentiel est que les intentions annoncées soient sincères.

Du côté russe, aucun commentaire officieux n'est encore parvenu. Mais du côté autrichien, le Fremdenblatt apporte d^s explications dont l'agence Havas donne la teneur suivante :

Le Fremdenblatt écrit au sujet du communiqué relatif à la démobilisation sur la frontière austro-russe :

Non seulement l'Autriche-Hongrie et la Russie, mais encore toutes les autres puissances européennes considéreront l'événement d'aujourd'hui comme de nature à améliorer la situation politique et à renforcer les espérances que, du fond du cœur, nous désirons tous voir se réaliser.

On éprouvera, avant tout," un sentiment de reconnaissance pour les

deux souverains aux nobles aspirations de qui sont dues ces dispositions qui ont amené la diminution des armements.

L'échange d'idées qui a eu lieu entre les deux monarques, et dont la décision relative au renvoi des réservistes doit être considérée comme une conséquence, est surtout précieux en ce qu'il assure la continuation des bonnes relations traditionnelles entre les deux dynasties. C'est en même temps un nouveau témoignage du caractère amical des relations qu'entretiennent personnellement les deux souverains et dont ils ont toujours vu le gage le plus précieux dans un égal souci du maintien de la paix européenne.

Mais il va de soi que la démobilisation de la frontière est aussi importante au point de vue politique qu'au point de vue dynastique. Nous en voyons une preuve dans le fait que les mesures en question sont indubitablement un signe de confiance que les deux puissances ont voulu se donner mutuellement : et cela paraît de nature à justifier les vues plus favorables concernant le développement ultérieur de la crise politique.

Le contrecoup que la guerre des Balkans a eu sur les relations de l' Autriche-Hongrie et de la Russie ne peut pas être expliqué par un conflit d'intérêts réels. Cela ressort très clairement des principes qui ont été nos principes directeurs pendant cette crise si grave et qui touchait de si près nos intérêts. Ces principes nous sont apparus comme une conséquence découlant directement de notre programme de politique orientale, lequel date de plusieurs dizaines d'années.

Notre politique historique en Orient a toujours vu le véritable intérêt de la monarchie dans une action favorisant la complète indépendance des États balkaniques. L'Autriche s'est toujours efforcée d'entretenir avec ces derniers des rapports de bon voisinage, et cette manière de voir s'est manifestée aussi bien dans le passé que durant la crise actuelle, où elle s'est affirmée avec une vigieur particulière.

En appliquant fidèlement et avec suite le programme en question pendant ces derniers mois, la monarchie a donné une preuve positive et décisive, au point de vue historique, de la sincérité de sa politique, qui n'a pas de visées conquérantes.

Le désarmement simultané sur la frontière pourra être considéré comme un heureux symptôme du fait que cette politique a désormais réussi à se faire reconnaître et apprécier à Saint-Pétersbourg et que, dans la politique russe, s'est fait également jour une conception qui reconnaît très heureusement le possibilité de faire disparaître définitivement les anciennes causes de conflits entre Vienne et Saint-Pétersbourg.

La crise qui nous tient en haleine depuis plusieurs mois n'est pas encore résolue ; mais nous voulons espérer que la journée d'aujourd'hui a marqué une étape importante dans la voie de sa liquidation définitive.

Le ton de cet article officieux est sensiblement différent de celui de l'article du même journal publié après le retour

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du prince de Hohenlohe à Vienne. A ce moment, le Ballplatz semblait s'être appliqué à entourer ses déclarations rassurantes de considérations alambiquées relatives aux droits spéciaux d'intervention que le voisinage donnait à l'Autriche-Hongrie dans la péninsule balkanique ; il avait artifîcieusement intercalé des phrases où la loyauté des intentions russes était mise en doute. En somme, il disait au Pont -aux- Chantres : nous nous réservons de faire valoir éventuellement nos droits de voisinage et, si nous reconnaissons l'indépendance des États balkaniques agrandis, nous n'admettons pas que vous établissiez subrepticement votre influence particulière chez les peuples affranchis. Dites même à demi-mot, ces réflexions étaient désobligeantes ; de plus, elles étaient inutiles. Cette fois, le communiqué du Fremdenblatt ne contient rien de semblable. Il n'y est question que de « signes de confiance que les deux puissances ont voulu se donner mutuellement » ; on déclare, sans réserves, que le véritable intérêt de la monarchie consiste « dans une action favorisant la complète indépendance des Etats balkaniques » ; on affirme le désir « de faire disparaître définitivement les anciennes causes de conflits entre Vienne et Pétersbourg ». Peut-être l'optimisme de ce langage est-il dû partiellement à la nécessité de remédier promptement au désarroi économique et financier de la monarchie. Quoi qu'il en soit, il faut le constater et il est permis d'espérer qu'il ne sera pas démenti par les événements. C'est à la conférence de Londres que se manifesteront par des faits les protestations de bon vouloir du Cabinet de Vienne à l'égard des Etats balkaniques.

Pour l'instant, il ne s'agit encore que de désarmement, ou plutôt de réductions d'effectifs sur certains points. On ne nous dit pas très précisément dans quelle mesure cette réduction sera opérée ; toutefois, si la Russie a consenti au

renvoi de la classe libérable à la fin de 191 2, elle doit s'être prémunie contre le maintien indéfini sous les drapeaux des effectifs austro-hongrois mobilisés sur la frontière du Sud comme sur celle de l'Ouest. En pareille matière, on ne saurait prendre trop de précautions. La loyauté de l'empereur François-Joseph est hors de cause, mais les velléités belliqueuses d'une partie de la cour et du monde militaire ne semblent pas avoir diminué et tous ces jours derniers encore la mauvaise humeur de ces personnages s'est donné carrière dans la presse. On sait aussi combien les scrupules embarrassent peu certains partisans de la grande politique viennoise. La paix balkanique n'est point signée et ne semble pas pouvoir l'être pour Pâques ; la question de Scutari reste ouverte et les Balkaniques euxmêmes ne sont pas d'accord entre eux sur la fixation de leurs frontières. Un nuage vient de se dissiper, mais l'horizon reste obscur.

ARTICLE DE LA « GAZETTE DE L ALLEMAGNE DU NORD » SUR LES RELATIONS DE LA FRANCE ET DE l'aLLEMAGNE.

13 mars 191 3.

La Gazette de V Allemagne du Nord a publié hier soir un article officieux qui rectifie, sans le désavouer formellement, l'article paru lundi soir dans la Gazette de Cologjie. Elle atténue la violence et corrige les inexactitudes de la feuille rhénane. Elle expose en termes mesurés et courtois les raisons qui ont déterminé le gouvernement allemand à renforcer de nouveau, dans des proportions inattendues, l'état militaire de l'empire. Elle « repousse de la façon la plus catégorique » l'assertion que cette augmentation projetée

« soit motivée par la prétendue aggravation de l'état des relations qui existent entre l'Allemagne et l'un ou l'autre de ses voisins, aggravations qui entraînerait la guerre. » On ne peut que remercier le gouvernement allemand d'avoir rétabli la vérité grossièrement dénaturée par la Gazette de Cologne. Il est regrettable toutefois que cette rectification soit survenue deux jours seulement après la publication de l'article de la Gazette de Cologne, de telle sorte que pendant trente-six heures l'exemple de celle-ci ait été allègrement suivi par la plupart des journaux d'outre-Rhin. Cet intervalle a été largement utilisé contre nous non seulement par les feuilles pangermanistes, mais aussi par les organes d'or- .dinaire les plus pondérés. Il ne faut point s'en étonner, car c'est probablement ce que l'on désirait en déchaînant la Gazette de Colog?ie. On voulait à la fois stimuler l'opinion allemande dont la nouvelle de la démobilisation austrorusse aurait pu calmer les ardeurs patriotiques et fournir aux socialistes français une arme contre le Cabinet Briand. Le système de la douche froide suivie de douche tiède est un des principaux articles de la méthode bismarckienne. Mais les doucheurs germaniques calculent mal la puissance du jet et la température de l'eau ; ils provoquent parfois chez le patient des réactions imprévues.

Dans le cas actuel, si la douche rhénane a pu produire en Allemagne l'effet désiré, elle l'a certainement manqué en France et à l'étranger. En France, il est apparu aux hommes les plus modérés, les plus timorés même, qu'il existait en Allemagne un réservoir tout gonflé de mauvaises pensées à notre égard et que ce réservoir pourrait à tout moment crever en bouleversant tout sur son passage. A l'étranger, la plupart des grands journaux ont exprimé leur profond étonnement qu'au moment où le gouvernement français, en pleine possession de son calme et de la manière

la plus correcte, se préoccupait de rétablir dans la mesure du possible l'équilibre des forces militaires déjà rompu par les réformes allemandes de 191 1 et 1912 et menacé plus gravement encore par la réforme de 191 3, les journaux allemands les plus sérieux accusassent en termes véhéments la France de vouloir troubler la paix. En conséquence, en France et à l'étranger, on tirera de l'incident cette conclusion que jamais la préoccupation de nous prémunir contre les hasards n'a été plus justifiée. Personne ne peut savoir à quels excès peut subitement se porter, sous on ne sait quelle impulsion, une opinion aussi facile à être induite en erreur que celle de nos voisins de l'Est.

En terminant, la Gazette de V Allemagne du Nord s'élève « contre le langage sans mesure employé par quelques journaux français » à l'occasion du nouveau renforcement de l'armq^ allemande. Mais, parmi nos journaux politiques qui comptent, pas un seul ne s'est livré à des excès de langage comparables à ceux de la Gazette de Cologne. Ils se sont tous placés au point de vue des exigences de la défense nationale et ils n'avaient que trop beau jeu pour soutenir leur thèse en s'en tenant strictement aux arguments techniques. En Allemagne au contraire, dans la presse quotidienne ou périodique, les pangermanistes et ce qu'on pourrait appeler les organes métallurgistes mènent depuis des années contre la France une campagne sans scrupule. Et le gouvernement allemand a plus d'action sur ces feuilles-là que le gouvernement français sur les nôtres.

La Gazette de r Allemagne du Nord est certes d'une parfaite bonne foi quand elle s'indigne à l'idée que des Français soupçonnent l'Allemagne d'intentions belliqueuses Mais elle oublie, et tous ses confrères d'outre-Rhin oublient avec elle que, depuis 1871, sans interruption, la politique allemande à notre égard a eu pour objet de nous retenir,

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bon gré mal gré, dans son orbite. Sans doute, depuis 1871, les hommes d'État allemands n'ont plus prémédité contre nous de guerre de conquête. Mais tous ont prétendu nous engager et nous garder dans leur système, nous entraîner dans leurs combinaisons et nous imposer, à défaut d'une entente formelle, une sorte d'association générale économique. Quand, pour des raisons diverses, le gouvernement français a cru devoir entrer dans le jeu, il a en effet rencontré de précieuses complaisances à Berlin. Dès qu'il a voulu se dégager, la pression berlinoise s'est exercée sur lui. C'est toute l'histoire des relations franco -allemandes depuis quarante ans. On peut la lire dans le volume de M. René Pinon récemment paru France et Allemagne. Tant que la France a été séparée de l'Angleterre par de vieilles querelles, elle a trouvé bon visage à Berlin. Sitôt que la réconciliation franco-britannique s'est opérée, les sourcils germaniques se sont froncés. Depuis que la politique de M. Gabriel Hanotaux a été abandonnée à Paris, nous avons eu le voyage de Tanger, Algésiras, Casablanca, Agadir. En somme, tout en l'admettant publiquement, l'Allemagne nous a contesté la liberté de nos alliances et de nos amitiés. Nulle part nous ne lui avons cherché querelle ; nulle part nous n'avons porté atteinte à ses droits. Quand elle a porté atteinte aux nôtres, elle a provoqué chez nous une émotion bien justifiée . Ce qu'elle appelait explosion de chauvinisme était simplement une manifestation de la dignité nationale française. La Gazette de V Allemagne du Nord peut être assurée que, si le gouvernement allemand nous laisse vaquer paisiblement à nos affaires avec les amis qu'il nous plaît d'avoir, elle n'aura plus sujet de se plaindre des « excitations » de la presse française.

REPONSE DES BALKANIQUES AU SUJET DE LA DEMANDE DE MÉDIATION DE LA TURQUIE.

15 mars 1913.

Le gouvernement bulgare a remis hier aux représentants des grandes puissances à Sofia la réponse des quatre alliés balkaniques à leur communication relative à la demande de médiation de la Turquie. Il en résulte que les Balkaniques mettent à l'acceptation de la médiation européenne des conditions inacceptables. On comprend très bien que les alliés exposent aux puissances, à titre de désirs ou de demandes, les conditions mentionnées dans leur réponse. Tous les vainqueurs ont coutume de réclamer plus que ce qu'ils doivent obtenir. Certaines des prétentions formulées dans la note d'hier sont difficilement justifiables, mais on peut à la rigueur les soutenir et les représentants des alliés ne failliront sans doute pas à cette tâche. Ce qui est inadmissible, c'est que l'acceptation de la médiation soit subordonnée à l'acceptation préalable de cet ensemble de conditions. Les médiateurs n'ont point pour mission d'imposer à l'une des parties les exigences de l'autre, et la réunion des ambassadeurs se refusera certainement à transmettre à Constantinople la réponse balkanique. Telle que celle-ci se présente, en effet, elle constitue un maximum de prétentions et non une base de médiation. Pour que la médiation eût des chances d'aboutir, il faudrait qu'elle eût pour base un minimum acceptable pour la Turquie. Le rôle des médiateurs consisterait ensuite à trouver une solution intermédiaire entre le minimum préalablement accepté et le maximum indiqué.

LfCS alliés demandent toute la Turquie d'Europe, sauf la presqu'île de Gallipoli et la pointe de Constantinople limitée à rOuest par une ligne allant du cap Malatra, au sud de Midia, à Rodosto. Les Bulgares auraient donc pour frontière sud-est la rive gauche de l'Ergène ; sur la Marmara, ils obtiendraient un large accès d'une valeur commerciale secondaire, mais d'une importance stratégique considérable. S'ils créaient un port de guerre sur la Marmara ou seulement s'ils y possédaient une flottille de torpilleurs ou de sous-marins, Constantinople serait à leur merci et la liberté de navigation des Détroits à leur discrétion. Comment les puissances se chargeraient-elles d'exercer une prfession sur le sultan pour lui arracher par la contrainte morale une concession aussi fatale à ses propres intérêts qu'à ceux de l'Europe ? D'ailleurs la population des rives de la Marmara n'est nullement bulgare et le Cabinet de Sofia se met en contradiction avec le principe justificatif de la guerre actuelle en réclamant une région habitée par des non-Bulgares.

D'après l'article 2 de la réponse, « la Turquie devra céder les îles de la mer Egée ». Comme le mot « toutes » ne se trouve pas dans le texte, et que cette omission laisse une porte ouverte à la discussion, ce point ne soulève pas d'objection irréductible.

L'article 3 vise la Crète et ne prête à aucune difficulté ; depuis le mois de novembre, tout le monde est d'accord pour que la Crète soit annexée à la Grèce. Tout le monde, en Europe et en Turquie, éprouvera un véritable soulagement à voir enfin résolue l'exaspérante question Cretoise.

Il n'en est pas de même des articles 4 et 5. Les alliés ne se bornent point à demander une indemnité de guerre ; ils réclament en outre 0 des indemnités particulières pour les dommages dont la cause est antérieure à la guerre ». En ce

qui concerne l'indemnité de guerre, nous avons déjà démontré (Débats du 23 janvier et du 4 mars) qu'elle est injustifiée à tous les points de vue. On s'explique assez bien que les gouvernements alliés la portent sur la liste des desiderata soumis à la médiation ; nous ne croyons pas que son principe soit admissible comme condition préalable de cette médiation. Sans aucun doute, la plupart des puissances médiatrices partagent cet avis. Quant aux indemnités pour dommages antérieurs à la guerre, c'est une énigme. On se demande quel est l'objet matériel et le but politique de cette demande. Avant la guerre, aucune réclamation pécuniaire n'a été présentée à la Porte par aucun des quatre allrés. De quels dommages s'agit-il donc? De ceux qui résulteraient des vexations infligées aux chrétiens de Macédoine ? Mais ces chrétiens étaient sujets ottomans et vont devenir sujets des États balkaniques. Jamais un Etat ne reconnaîtra qu'il doit à d'autres États une réparation pécuniaire pour des dommages causés par lui-même à ses propres sujets. Dans le cas actuel, la sanction des faits incriminés consiste dans la cession des sujets et du territoire. C'est la plus forte qui se puisse imaginer. Peut-être toutefois la prétention exorbitante des Balkaniques recèle-telle un ingénieux calcul. Peut-être pensent-ils pouvoir obtenir par ce moyen détourné les sommes que le gouvernement ottoman paraît résolu à leur refuser sous forme d'indemnité de guerre. En tout cas, qu'il s'agisse d'une prétention supplémentaire ou d'un artifice de négociation, les puissances médiatrices ne peuvent endosser ni l'une ni l'autre.

Les stipulations de l'article 5 sont encore plus délicates. Les États alliés se réservent tout d'abord de fixer « le traitement à accorder à leurs sujets et à leur commerce dans l'empire ottoman ». Certes, ils en ont le droit, puisque la

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guefre a mis à néant les traités existants. Mais, si cette réserve a pour objet d'imposer à la Turquie des conditions inconciliables avec la souveraineté de l'État, elle est de nature à provoquer une énergique opposition. Malheureusement, tel semble bien être le cas, car la fin de l'article est encore plus inquiétante que le commencement. Les Etats alliés se réservent de régler aussi « la question des nationalités aussi bien que les garanties qui concernent les privilèges de l'Eglise orthodoxe et les garanties de droit public qui devront être données à leurs frères de race sujets ortomans ». Ce n'est ni plus ni moins qu'un droit de protectorat ou; si l'on préfère, d'intervention régulière. Son adoption serait la préface d^une nouvelle guerre ou d'un nouveau démembrement. A la moindre divergence d'interprétation sur l'application des clauses relatives à ses « frères de race », un des Etats balkaniques pourrait faire passer la frontière à ses troupes et occuper le territoire habité par les « frères de race ». Cette immixtion pourrait même se produire hors d'Europe, car aucune limitation n'est fixée. Ainsi, sous prétexte de défendre les privilèges du patriarcat œcuménique et des frères hellènes, la Grèce pourrait intervenir sur toutes les côtes de l'Asie Mineure, faire la loi à Smyrne, etc. Si les alliés ont l'intention de pousser 4a guerre aux dernières extrémités, à tout risque, leur réponse s'explique. Mais, s'il scomptent sur les puissances pour imposer à la Turquie des solutions incompatibles avec son indépendance, ils entretiennent des illusions que la conférence des ambassadeurs ne tardera pas à dissiper.

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