FRANCE ET ITALIE. — RECTIFICATIONS DE LA PRESSE ITALIENNE
18 mars 1913.
Notre article du i®^ mars « Questions méditerranéennes » a réveillé en Italie les consciences endormies. Ceux de nos confrères transalpins qui ont conservé leur liberté d'appréciation en matière de politique extérieure ont procédé à une enquête sur l'exactitude des faits dont le député Cirmeni faisait état dans la Stampa pour diriger contre la France des imputations outrageantes. Ils reconnaissent aujourd'hui que cette campagne — comme d'autres de même provenance, d'ailleurs — était fondée sur le mensonge.
Sur la foi d'une dépêche de l'agence Stefani, tous les journaux italiens avaient attribué à M. Painlevé, rapporteur du budget de la marine à la Chambre des députés, les paroles suivantes : « Il faut que nous ayons toujours dans la Méditerranée une escadre puissante, prête à détruire l'ennemi en trente ou quarante minutes. » L'occasion que leur offrait l'agence officieuse italienne fut avidement saisie par les gallophobes professionnels de la péninsule. Brodant sur le sujet, MM. Cirmeni et consorts proclamèrent que la République française s'apprêtait à dépenser des sommes énormes^ pour anéantir la flotte italienne en quelques minutes. Donnant ensuite carrière à leur imagination et à leur goût pour la diffamation, ils ajoutèrent que les ministres français qualifiaient en pleine Chambre la Méditerranée de mare nostrum et revendiquaient sur cette mer la suprématie absolue, le monopole. Or, ni M. Painlevé, ni M. Baudin, ni aucun de leurs collègues n'avaient rien dit de ce qu'on leur
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attribuait. L'agence Stefani avait télégraphié le ii février un compte rendu inexact que personne en Italie n'avait contrôlé, ni rectifié. Pendant plusieurs semaines, les extravagances prêtées à nos hommes politiques alimentèrent la presse italienne. Bien plus, dans son discours du 22 février, à Montecitorio, le marquis de San Giuliano protesta en phrases vibrantes contre le mare nostrutn et les projets de domination sur la Méditerranée. Il recueillit ainsi des applaudissements enthousiastes, mais dont il n'aura plus aujourd'hui sujet d'être fier.
Le Secolo etleMessaggero ont enfin rétabli la vérité hier et avant-hier et ils aboutissent, en termes presque identiques, à nos conclusions du i^^ mars. Mise en cause par eux, l'agence Stefani a répondu par une rectification qui est une confirmation authentique du télégramme mensonger dont nous avons cité plus haut, entre guillemets, le phrase principale. Après avoir flétri comme il convenait les procédés des gallophobes tripliciens, nos deux confrères posent les questions suivantes : « Est-il sérieux que celui qui tient les fils de la politique extérieure de l'Italie combatte contre des moulins à vent } Est-il possible qu'il ne sache pas avec précision ce qui se dit dans les assemblée législatives étrangères ? Pauvre ministre des affaires étrangères et pauvre diplomatie! » Aujourd'hui, l'agence Havas télégraphie de Rome la réponse suivante du Popolo Romatto, l'organe romain qui passe pour être le plus fidèle interprète de la Consulta :
A propos de l'article d'un journal étranger relatif à la prétendue campagne antifrançaise qui serait menée actuellement en Italie et à laquelle participerait la Stampa de Turin, considérée comme l'organe de M. Giolitti, le Popolo Romano déclare que la Stampa est un journal indépendant, que, se publiant à Turin, ce journal n'est naturellement pas en contact direct et permanent avec les sphères dirigeantes de manière à pouvoir interpréter la pensée immédiate et les points de vue du gouve nement dans les questions internationales.
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D'ailleurs, ajoute-t-il, les journaux italiens, même lEs organes amis du ministère, gardent une indépendance qui leur permet d'exprimer librement, dans les différentes questions, une opinion et un jugement qui ne sont pas toujours conformes à ceux du gouvernement.
Le Popolo Romano termine en affirmant qu'il n'existe aucune campagne de presse en Italie contre la France.
L'article du Popolo Romano n'atténue point les responsabilités engagées. Comme le dit le Messager o : « N'était-ce pas un devoir strict du représentant officiel de l'Italie à Paris d'avertir tout de suite son gouvernement de la bourde de l'agence Stefani ? Les relations entre deux pays ne s'améliorent pas quand les ambassadeurs laissent courir les sottises revêtues de l'estampille officieuse et quand les ministres les recueillent pour en faire les délices des journaux allemands. » Déjà la même négligence avait été commise lors des incidents du Carthage et du Manouha. Quoi qu'en dise le Popolo Romano, il y a une campagne de presse en Italie contre la France. Ceux qui la mènent ne sont arrêtés par aucun scrupule. Comme nous le disions le 28 février on empoisonne méthodiquement l'esprit public italien. Les comités franco-italiens qui viennent de se constituer à Paris et à Rome ont devant eux une lourde tâche s'ils veulent désintoxiquer l'opinion italienne du virus distillé quotidiennement par les instruments de la Triplice. S'ils tiennent à réussir dans leur mission bienfaisante, ils devront tout d'abord s'assurer que la campagne francophobe en Italie ne reçoit pas les encouragements ou ne béné ficie pas de la complicité de certaines personnalités.
ASSASSINAT DU ROI GEORGES I^r DE GRÈCE.
19 mars 1913.
L'assassinat du roi Georges P^ à Salonique est un de ces faits monstrueux qui déconcertent toute raison, mais que
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l'histoire a malheureusement trop souvent à enregistrer. Le roi des Hellènes tombe frappé mortellement par un Grec dans cette ville de Thessalonique que ses armées avaient rendue à l'hellénisme après cinq siècles de domination ottomane, au moment où la « Grande Idée » chère à tous les Hellènes venait d'être glorieusement réalisée dans tout ce qu'elle avait de réalisable. L'assassin, dit-on, est un détraqué, et cette misérable explication est la seule possible. Dans les circonstances actuelles, il est heureux que ce fou ne soit point un Bulgare, car le crime aurait pu provoquer entre la Grèce et la Bulgarie, entre les opinions des deux pays tout au moins, une tension extrêmement dangereuse.
Les Grecs ne sauraient assez pleurer le souverain qui leur est brusquement enlevé. Ils ne rendront jamais trop hommage à sa mémoire, car ils ont eu envers lui des torts bien graves, et, de son vivant, ils se sont souvent ingéniés à lui rendre presque intolérable le rôle ingrat qu'il avait assumé en acceptant en 1863 ^^ trône devenu vacant par l'abdication forcée du roi Othon. Pendant des années, ils se sont attachés à mériter la réputation de sujets ingouvernables. Subordonnant les intérêts généraux aux intérêts de personnes, ils avaient organisé et maintenu jusqu'à ces tout derniers temps ce système de « rotativisme » qui portait alternativement au pouvoir certains chefs de clans tramant derrière eux une clientèle avide. A chaque changement de ministère, tous les fonctionnaires étaient remplacés du haut en bas de l'échelle par les agents affamés du clan victorieux. Le roi n'avait point à choisir ses ministres ; il devait forcément désigner le chef du parti qui attendait impatiemment son tour de dévorer les dépouilles de l'État. Aussi, pendant plus de quarante ans, la Grèce ne fut jamais en état de profiter des circonstances extérieures. Elle n'eut ni Gauvain. — T. V. 6
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flotte de guerre, ni armée, ni finances. Sa diplomatie, malgré l'intelligence, l'activité et l'ingéniosité de ses diplomates, fut impuissante ; elle n'avait que des discours et des mémoires à mettre en ligne. Souvent le roi Georges dut éprouver h. tentation et recevoir le conseil de galvaniser son peuple par quelque initiative hardie à l'intérieur. Mais il n'avait autour de lui personne sur qui s'appuyer, personne qui eût répondu à son appel pour régénérer le pays. La situation commença à changer seulement après la révolution turque de juillet 1908.
A ce moment seulement, il devint évident pour les Grecs que, s'ils ne rénovaient point de fond en comble leur système politique, les destinées de l'hellénisme étaient à jamais compromises. Il se créa aussitôt un mouvement d'opinion très vif contre les détestables pratiques suivies jusque-là. Mais ce mouvement prit tout d'abord une mauvaise direction. Né dans les milieux militaires, il se tourna contre la famille royale. On exclut de l'armée les princes possédant des grades, on menaça le roi qui songea à abdiquer. Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes et à leurs concitoyens du déplorable fonctionnement delà machine gouvernementale, les officiers et leurs affiliés s'en prenaient aux personnages qui étaient les premières victimes de ces errements et qui constituaient la meilleure, la dernière sauvegarde des intérêts nationaux vis-à-vis de l'Europe. Le sauveur vint de Crète. Ce fut M. Venizélos, d'abord agitateur et chef de de rebelles en Crète, mais avant tout patriote clairvoyant. M. Venizélos sut persuader les Cretois d'attendre, pour réaliser leur rêve d'annexion à la mère-patrie, le moment où les circonstances européennes seraient favorables et il tira ainsi la Grèce d'une situation extraordinairement embarrassante. Il sut en même temps inspirer confiance aux Grecs du royaume, canaliser le mouvement révolution-
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naire et patriotique, bousculer les chefs de clans, dissoudre la Chambre, reviser la Constitution et instaurer enfin un régime constitutionnel régulier fondé sur la défense des intérêts généraux. La flotte fut réorganisée, UAe armée se forma sous la direction d'instructeurs français, l'administration fut assainie, le Trésor pourvut sans se vider aux dépenses d'intérêt national. En moins de trois ans cette tâche immense fut accomplie.
A côté de M. Venizélos, le roi Georges fut l'ouvrier de cette œuvre libératrice. Ayant enfin rencontré l'homme propre à la rénovation, il devint son inspirateur, son collaborateur, son soutien. On vit alors de quoi était capable ce souverain associé à im ministre digne d'exercer le pouvoir. Tandis que les forces nationales étaient reconstituées au dedans, les destinées de la patrie étaient préparées au dehors ; la Ligue balkanique se fondait. Le travail méthodique avait remplacé la logomachie. On découvre aujourd'hui les résultats de ce changement. Méconnu et attristé pendant la plus grande partie de son règne, Georges I^^ disparaît en pleine gloire. Le meilleur témoignage de rereconnaissance et d'admiration que puisse maintenant lui décerner la Grèce, c'est d'achever l'œuvre commencée dans l'esprit où elle a été entreprise.
NOTE DES GRANDES PUISSANCES AUX BALKANIQUES AU SUJET DE LA MÉDIATION. — DÉMONSTRATION AUTRICHIENNE DANS L 'ADRIATIQUE.