‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 22 sur 112 · mars · texte numérisé non relu

mars

Les représentants des grandes puissances ont remis hier aux gouvernements des quatre Etats balkaniques belligé-

rants une note identique relative à la réponse des alliés au sujet de la demande de médiation de la Turquie. Comme il était à prévoir, les grandes puissances ont considéré simplement comme l'expression d'un désir, et non comme des conditions préalables, les demandes formulées dans cette réponse. Elles ont donc déclaré qu'elles acceptaient le rôle de médiatrices que tous les belligérants voulaient bien leur confier. En même temps, les représentants des puissances médiatrices ont indiqué les conditions auxquelles la paix pourrait être signée. Ces conditions diffèrent sensiblement de celles des alliés et concordent avec celles que nous indiquions le 16 mars.

En ce qui concerne les cessions territoriales, les puissances n'admettent pas l'accès de la Bulgarie à la mer de Marmara. Les Bulgares ont si bien compris eux-mêmes que leur présence à Rodosto serait pour Constantinople et les Détroits une menace intolérable qu'ils ont déjà offert de s'engager à n'avoir aucun bâtiment de guerre dans la Marmara et à ne pas créer de base navale sur la partie du littoral qu'ils revendiquent. Commercialement, leur accès à la mer Egée leur donne déjà toutes les facilités désirables. Leur commerce spécial de Thrace en Asie-Mineure par les ports de la Marmara peut facilement recevoir toutes les garanties utiles sans que la souveraineté du territoire leur soit dévolue. Quant aux territoires situés à l'ouest de la ligne Enos-Midia, ils seront cédés aux alliés à l'exception de l'Albanie dont les puissances se réservent de fixer ellesmêmes les limites et le régime. En conséquence, la paix turco-balkanique pourrait être signée avant que ces deux questions albanaises, très délicates et très complexes, fussent réglées.

Les puissances se réservent également de régler le sort des îles de la mer Egée. Mais il est certain que la plupart

COUP d'état de constantinople 85

des îles actuellement occupées par les troupes grecques seront annexées à la Grèce, avec cette restriction que les îles les plus voisines des côtes de l'Asie Mineure seront soumises à un régime spécial prémunissant efficacement la Turquie à la fois contre des risques d'agression et contre la contrebande. On a songé aussi à maintenir la souveraineté nominale ottomane sur certaines îles, Chio et Mitylène par exemple ; mais comme elles sont occupées par les troupes grecques qui ne les évacueront pas de bon gré, on n'aperçoit pas comment on pourrait, sans créer de nouveaux conflits, assurer le maintien d'une souveraineté que la Turquie, en tout état de cause, serait hors d'état de faire respecter. L'essentiel est que les îles ne puissent servir de base militaire ou navale à personne, et qu'elles ne deviennent point un foyer de contrebande. Comme gardiennes de l'équilibre européen et comme créancières de la Turquie, les puissances médiatrices ont le droit et le devoir de stipuler à cet égard les plus minutieuses précautions. Il ne sera pas très difficile de trouver des combinaisons acceptables.

Pour la Crète, tout le monde est d'accord ; elle sera annexée à la Grèce.

En ce qui concerne les finances, les puissances repoussent la demande d'indemnité de guerre. Nos lecteurs connaissent les raisons de ce refus. Par contre, les médiatrices défèrent volontiers au désir des États balkaniques d'être admis à prendre part aux délibérations de la Commission internationale qui doit se réunir à Paris pour fixer la participation à la dette publique ottomane incombant aux alliés par suite des cessions de territoires envisagées.

Le gouvernement austro-hongrois vient de faire un geste malencontreux. Sous difiérents prétextes dont on trouvera

rénumération plus loin, il a envoyé une escadre dans les eaux monténégrines et albanaises. En reproduisant avanthier, dans notre Dernière Heure, les dépêches de Vienne signalant les prétendues incorrections des Monténégrins et des Serbes à Saint- Jean de Médua, devant Scutari ou dans les territoires militairement occupés par les Serbes et les Monténégrins, nous mettions en garde les lecteurs contre ces informations évidemment tendancieuses. Ces réserves étaient entièrement justifiées. Hier matin, plusieurs journaux viennois ont annoncé à grand fracas que la coupe d'amertume débordait et que l'Autriche-Hongrie allait enfin faire quelque chose. On parlait même d'une coopération austro-italienne. Les partisans de la « grande politique » exultaient. Mais ce débordement de chauvinisme a paru inopportun au comte Berchtold qui a confisqué les numéros des journaux les plus belliqueux. Au Ballplatz, on assure qu'il ne s'agit ni d'expédition, ni de débarquement, ni même de démonstration ; on allègue qu'on s'inspire de motifs purement humanitaires, tels que l'embarquement de la population civile de Scutari menacée par le bombardement. Quand M. de Schœn a informé M. de Selves de l'envoi du Panther devant Agadir, il a tenu un langage analogue. Les explications officielles signifient peu de chose en elles-mêmes ; il faut voir la suite qu'on leur donne. Dans le cas particulier, il est peu probable que l'Autriche-Hongrie désire engager une grave affaire, car son récent arrangement avec la Russie [au sujet du désarmement partiel semble exclure toute idée d'un conflit, et elle ne s'imagine pas qu'elle pourrait se livrer à des actes d'ordre militaire sur la côte adriatique sans que la Russie répliquât. Provisoirement, on est donc autorisé à croire que le Cabinet de Vienne veut seulement donner une satisfaction au parti militaire agacé par les récentes polé-

COUP d'état de constantinople 87

iniques sur le désarmement et intimider le roi Nicolas qui persiste à assiéger Scutari malgré tous les avertissements. S'il s'agissait d'autre chose, l'Italie ne serait point laissée de côté et elle affirme qu'elle ne fera rien. Quoi qu'il en soit, il est singulièrement dangereux de la part d'une puissance de se livrer à une démonstration unilatérale en un moment de tension comme celui-ci. L'Autriche-Hongrie semble bien avoir rompu le pacte aux termes duquel les puissances médiatrices ne devaient point agir isolément. Si son exemple était suivi, on irait loin.

Page 1