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LES PRETEXTES DE LA DEMONSTRATION AUTRICHIENNE

22 mars 1913.

L'initiative prise à l'improviste dans l'Adriatique par le gouvernement austro -hongrois provoque dans toute l'Europe les plus vives préoccupations. Le roi de Monténégro n'a pas donné satisfaction au Cabinet de Vienne sur les trois points qui ont fait, jeudi 20 mars, l'objet d'une démarche du ministre d 'Autriche-Hongrie à Cettigné. Il a refusé de laisser la population civile de Scutari sortir de la place ; il n'a pas consenti à laisser des fonctionnaires austrohongrois participer à l'enquête désirée sur le meurtre du moine franciscain Palitch dans les environs de Diakovo et sur la conversion par la menace de plusieurs centaines de catholiques d'Albanie à la foi orthodoxe. Sur le troisième point seulement, la réparation du tort causé au bâtiment de commerce hongrois Skodra qui a été réquisitionné de force pour accélérer le débarquement des troupes serbes à Saint- Jean de Médua au moment où le Hamidieh canon-

nait les bateaux grecs ancrés dans le port, Nicolas I^^ se montre disposé à déférer aux réclamations de Vienne. Dans ces conditions, la presse viennoise annonce qu'un ultimatum va être remis à Cettigné et que, au cas oii il serait rejeté, des mesures de coercition seraient immédiatement prises.

Les griefs autrichiens ont été présentés si brusquement et la démarche du ministre de l'empereur François-Joseph a été faite si inopinément que tout le monde est en droit de se demander s'il ne faut pas voir là simplement une inter-. vention concertée à l'avance pour laquelle on invoque opportunément les premiers prétextes venus. La situation de la population civile à Scutari est la même depuis le commencement du siège et, si des bâtiments appartenant à des catholiques dont les autorités revendiquent la protection ont été endommagés dans ces derniers temps, si même quelques catholiques ont été tués, il n'y a là rien d'étonnant au cours d'un siège. On souhaiterait certes que tous les non-combattants fussent à l'abri. Mais il convient de remarquer que sous ce rapport la situation n'est pas la même qu'à Andrinople. Les civils pour lesquels les puissances ont demandé la faculté de quitter Andrinople étaient des étrangers, tandis qu'à Scutari les personnes dont le Cabinet de Vienne exige la sortie sont en presque totalité des sujets ottomans, c'est-à-dire des sujets de l'État en guerre avec les Etats assiégeants. Le comte Berchtold peut demander la sortie des non-combattants au nom de l'humanité ; il n'a pas le droit de l'exiger au nom du droit des gens. Sur ce point, son intervention est injustifiée.

Quant au meurtre du Père Palitch et aux conversions en masse sous les baïonnettes monténégrines, on nous permettra de n'y pas croire tant que les faits n'auront pas été dûment prouvés. L'affaire Prochaska nous autorise pleine-

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ment à mettre en doute la véracité des allégations du Ballplatz. Qu'an Franciscain ait été tué pendant une bagarre ou une action militaire, c'est possible ; mais qu'il ait été assassiné par des soldats monténégrins, c'est infiniment plus douteux. Les récits pathétiques que nous trouvons à ce sujet dans les journaux de Vienne émanent de sources éminemment suspectes. On n'ose même pas citer ses auteurs ; on les qualifie de « personnalités viennoises des cercles religieux bien informés ». Dans ces dernières années on a vu de hautes personnalités viennoises, dont plusieurs faisaient partie de cercles religieux,jouer un rôle provoca^ teur si accentué que celles dont on nous rapporte aujourd'hui les informations sensationnelles nous inspirent une confiance médiocre. Si l'on s'était fié aux récits détaillés de la^mutilation du consul Prochaska, la Serbie eût été envahie avant qu'on eût constaté que la personne de ce fonctionnaire impérial et royal était intacte. Nous savons aussi que le Press-Bureau du Ballplatz laisse courir, quand il ne les met pas lui-même en circulation, les nouvelles les plus inexactes. On en a eu tout dernièremeut encore nn exemple à propos de la prétendue mauvaise foi reprochée au gouvernement russe dans l'affaire du désarmement partiel.

Ce qui rend plus grave l'initiative du Cabinet de Vienne, c'est la probabilité de son accord avec le Cabinet de Rome. Lt s journaux officieux italiens nient cet accord qu'affirment leurs confrères autrichiens et ils manifestent un étonnement qui nous paraît excessif. L'opinion italienne a été certainement surprise, mais la Consulta ne peut pas l'avoir été. Avant l'événement, avant la communication de la rouvelle aux chancelleries européennes, le duc d'Avarna a eu avec le comte Berchtold des entretiens longs et répétés qui ont été très remarqués. Le marquis de San Giuliano n'a donc

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pas été surpris. A-t-il acquiescé de bon gré ? S 'est -il réservé de se livrer de son côté à quelque opération dans l'Albanie du Sud, à Vallona par exemple ? Est-il content ou mécontent de l'occasion qui s'offre ? On ne sait pas encore. Mais on ne peut pas tarder à savoir.

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