LA PRISE D ANDRINOPLE
28 mars 1913.
Maintenant qu'est tombée la première émotion soulevée par la prise d'Andrinople, il convient d'examiner de sangfroid la situation diplomatique. Le glorieux fait d'armes des armées bulgaro-serbes ne la modifie pas autant qu'on pourrait croire de prime abord. La chute- d'Andrinople était toujours entrée dans les prévisions des diplomates
On peut même affirmer que la longueur imprévue du siège de cette place a compliqué la tâche des hommes d'État et que sa chute, survenue avant le coup d'État de Constant! nople du 23 janvier, aurait été suivie presque immédiatement de la signature des préliminaires de paix. C'était précisément la très grande difficulté pour les Turcs de céder formellement Andrinople avant sa chute, qui retardait la conclusion de la paix. Aujourd'hui, cette difficulté a disparu. On doit donc être préparé à faire face à cette situation nouvelle envisagée depuis plusieurs mois.
Les grandes puissances ont toutes raisons de s'en tenir aux grandes lignes des conditions de. médiation récemment notifiées aux belligérants. En invitant la Turquie à céder Andrinople, elles avaient escompté la chute de cette place ; si elles croyaient pouvoir presser la Porte de consentir à un sacrifice aussi douloureux, c'est parce que, dans leur opinion,le sort d 'Andrinople était définitivement réglé. Maintenant que l'événement est accompli, il ne reste au Cabinet de Constantinople qu'à s'incliner devant la destinée ; personne ne pourra plus lui reprocher d'avoir trahi les troupes 'assiégées ni livré le territoire national à l'ennemi. De ce côté, la mission des diplomates est simplifiée". On peut aussi espérer qu'en Turquie les partis feront trêve devant le deuil public et qu'une nouvelle révolution sera épargnée à ce malheureux pays. Si les hommes politiques ottomans ne sont point frappés de démence, ils devront tous s'unir étroitement pour la défense et la prospérité de ce qui reste de l'empire. Du côté balkanique, par contre, il est inévitable que l'enivrement de la victoire gonfle les prétentions. Nous avons exprimé cette crainte dès le lendemain du coup du 23 janvier en jugeant sévèrement cet acte aussi répugnant que maladroit. Mais,de ce que des exigences balkaniques vont se produire, il ne s'ensuit pas qu'il faille y
COUP d'état de constantinople
faire droit. En limitant ces exigences, on ne retombera point dans les déplorables errements du congrès de Berlin, on ne créera point des combinaisons artificielles destinées à s'effondrer sous la pression de forces naturelles plus puissantes que la volonté des diplomates. Bien au contraire : on donnera à ces forces le cadre le mieux approprié à leur expansion logique, on réalisera le programme des alliés balkaniques eux-mêmes.
En ce qui concerne les cessions territoriales, les raisons qui s'opposent à l'accès de la Bulgarie à la mer de Marmara subsistent en leur entier. En premier lieu la conquête des rives de la Marmara ne rentrait nullement dans le plan des alliés et l'on ne ruinera l'espoir d'aucun des quatre pays coalisés en maintenant la souveraineté ottomane sur la côte européenne de ce grand lac intérieur. De plus, après comme avant la chute d'Andrinople, toutes les puissances maritimes ont un intérêt de premier ordre à ce que la liberté des Détroits soit pleinement sauvegardée. Or, comment le serait-elle si des bâtiments de guerre bulgares, petits ou grands, pouvaient évoluer dans la Marmara .^^ Enfin, dans cette partie de la Turquie d'Europe, l'élément bulgare est insignifiant et, par conséquent, les Bulgares ne s'y installeraient point en libérateurs de leurs frères opprimés. Le Cabinet de Sofia met bien en avant un argument d'ordre économique ; il allègue que les nécessités de son commerce en Asie Mineure l'obligent à posséder Rodosto. Nous ne discuterons point l'importance du commerce bulgare en Asie Mineure ; mais, si grand qu'il soit, il sera très facile de lui donner toutes les sécurités désirables en conférant à la Bulgarie des facilités spéciales dans la zone européenne en question. En tout cas, les grandes puissances doivent absolument s'opposer à ce que des ports quelconques de la Marmara puissent servir de base navale à un Etat autre Gauvain. — t. V. 7
que la Turquie, seule gardienne des Détroits. Si la Bulgarie insiste sur un accroissement de sa part et si l'on croit devoir déférer à ses instances, tout au plus pourrait-on abaisser la frontière proposée Enos-Midia et rétrécir la bande ottomane Gallipoli-Constantinople.
La question de l'indemnité de guerre se présente aussi sous le même aspect qu'auparavant. La Turquie n'est pas plus riche aujourd'hui qu'hier et ses anciens créanciers ont le même intérêt à ne pas voir diminuer ou péricliter leurs gages. Réduite elle-même à une pénurie extrême, obligée d'emprunter pour vivre, elle est dans l'impossibilité de verser une indemnité à ses vainqueurs. Ceux-ci supposentils que les créanciers de la Turquie, déjà si préoccupés pour leur propre compte, vont l'engager à s'endetter plus lourdement encore en lui facilitant l'émission d'un emprunt destiné à solder les frais de guerre des Balkaniques } Quant à la France, elle ne commettra point pareille folie ; l'argent qu'elle prêtera à la Turquie doit servir exclusivement à la réorganisation et au développement des richesses naturelles de l'empire. Les alliés répondront-ils qu'à défaut de l'acceptation de leur demande d'indemnité, ils forceront les lignes de Tchataldja et occuperont Constantinople .? C'est plus facile à dire qu'à faire ; et puis, une fois faite, que rapporterait l'opération ? Enfin les alliés ne peuvent oublier qu'eux aussi devront de toute façon recourir à l'emprunt après la guerre. Personne n'est forcé de leur prêter de l'argent. A quel taux réussiraient-ils à placer leurs titres si les gouvernements des Etats disposant de capitaux ne facilitaient point l'émission ? En dehors de toute intervention proprement dite, les grandes puissances sont suffisamment armées pour faire entendre la voix de la modération.
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