‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 27 sur 112 · SCUTARI · texte numérisé non relu

SCUTARI

l^r avril 1913.

DE nouveau- la crise orientale est entrée dans une de ces périodes de tension que la nature des choses rendait inévitables. Une à une les difficultés soulevées par la guerre balkanique, et dont plusieurs semblaient presque insurmontables, ont été vaincues. Si l'on se reporte au mois d'octobre et si l'on considère le chemin parcouru depuis, on devra reconnaître que la diplomatie européenne, malgré les sarcasmes dont on se plaît à l'accabler, a obtenu des résultats inespérés. On a l'habitude de lui reprocher d'atermoyer, de se décider trop tard, de ne pas se tenir à ses décisions et de ne pas savoir les faire respecter. Il serait plus juste de dire que, dans le cas particulier tout au moins, ce sont cette souplesse et cette adaptation aux circonstances qui seules ont assuré le règlement amiable des menaces successives de conflit. Si l'on avait posé dès le début des

tOO L'EUROPE AU JOUR LE JOUR

principes intangibles et si l'on avait prétendu les appliquer strictement au cours des diverses phases de la crise orientale, il y a beau temps qu'une conflagration générale aurait éclaté. Il faut souhaiter que, dans la question de Scutari parvenue aujourd'hui au point aigu, la diplomatie manœuvre avec la même adresse.

L'Autriche-Hongrie et la Russie sont tombées d'accord pour comprendre la ville de Scutari dans l'État albanais qu'on se propose de créer. Grâce à cette transaction on a pu procéder — sur le papier — à la fixation approximative des frontières de ce nouvel État, et soumettre aux belligérants des conditions de paix qui, sans les satisfaire précisément, sont raisonnablement acceptables par toutes les parties en cause. Quoi qu'en aient dit certames dépêches tendancieuses, ces conditions ont été présentées identiques dans les cinq pays en cause et les représentants des puissances médiatrices n'ont rien dit qui autorisât à supposer des divergences de vues entre elles. Parmi les conditions proposées, qui constituent un ensemble inséparable, se trouve l'incorporation de Scutari dans la future Albanie. Les puissances étaient donc tenues d'inviter le Monténégro à renoncer à la possession de cette place et à lever le siège. Cette démarche dérivait forcément de la transaction intervenue avec l'Autriche-Hongrie. Or, comme il était facile de le prévoir, le roi de Monténégro n'est point disposé à déférer à l'invitation des puissances. Il a prétexté de l'obligation de consulter ses alliés pour ajourner sa réponse à la note des médiatrices et il met à profit l'intervalle pour presser de toutes ses forces le siège de Scutari. L'Autriche- Hongrie se retourne alors vers les grandes puissances et leur dit : a Le moment est venu pour vous de tenir parole. Puisque le Monténégro refuse d'obtempérer à notre décision prise en commun, il faut lui imposer la volonté de

SCUTARIETNANCY lOI

l'Europe, qui est la vôtre autant que la mienne. Pour ma part, je suis prête à agir ; l'êtes-vous aussi ? »

Si les puissances ont varié dans l'interprétation de certains principes internationaux depuis le mois d'octobre demie;-, il est du moins une idée directrice qui les a constamment inspirées : empêcher l'intervention isolée d'une puissance. Il était évident, en effet, qu'une entreprise particulière dans les Balkans eût aussitôt provoqué d'autres entreprises et transformé le conflit oriental en conflit européen. Dans l'affaire de Scutari le problème se pose de la même façon. L'intervention isolée à redouter est celle de l'Autriche -Hongrie ; pour la prévenir, il faut lui substituer une action européenne. C'est ainsi qu'est né le projet de démonstration navale dans les eaux monténégrines. Plusieurs de nos confrères et des membres du Parlement se sont déjà inquiétés de la participation de la France à cette démonstration et ont protesté d'avance contre une manifestation déplaisante vis-à-vis d*un petit État comme le Monténégro, uni à la Russie par des liens intimes. Ils s'alarment bien à tort. Le gouvernement français n'a pas eu un instant l'intention de participer, sous une forme quelconque, à une démonstration contraire à la politique du Cabinet de Péter sbourg. Mais, si les médiatrices jugent nécessaire une démonstration navale dans l'Adriatique pour assurer l'application d'une décision prise en commun à l'unanimité, la France ne pourra se dispenser d'être alors à côté de la Russie et de l'Angleterre, comme l'Allemagne et l'Italie seront à côté de l'Autriche. Elle participera à une action collective ou s'abstiendra, et, si elle y participe, ce sera entièrement d'accord avec la Russie et l'Angleterre.

Certes, en dehors des cercles viennois, une démonstration navale contre le Monténégro ne sourit à personne. Elle revêt un vilain air et risque d'être vaine. On ne peut l'en-

visager que comme un moindre mal. Mais, à ce titre, il ne faut point la repousser de prime abord. La France ne peut point se dérober seule à l'accomplissement d'une action commune. On ne peut point exiger de M. Pichon qu'il déclare à la tribune qu'en aucun cas nos bateuax de guerre ne se joindront à ceux des autres puissances médiatrices dans les eaux adriatiques. On se trouve en ce moment en face du dilemme : ou laisser l'Autriche agir seule, ou agir avec elle. Or toutes les grandes puissances sont d'avis de ne point laisser l'Autriche procéder seule à des mesures quelconques d'exécution. Il ne s'agit donc plus que de savoir qui sera chargé de coopérer éventuellement avec l'Autriche afin d'empêcher celle-ci de se ménager des avantages particuliers. On avait, pensé tout d'abord à l'Italie pour jouer ce rôle ; mais l'Italie, dont la famille royale est apparentée à celle de Nicolas I^^, ne s'est point souciée de cette besogne. Hier, on mettait en avant l'Angleterre, et la presse triplicienne, stylée à cet effet, s'empressait d'insinuer que le Cabinet de Londres se séparait de la Triple -Entente. Mais, si l'Angleterre venait à se résigner à assumer le rôle en question, ce serait avant tout pour tirer d'embarras la Russie et sauvegarder la paix générale ; loin de compromettre ainsi la Triple -Entente, elle lui rendrait un signalé service.

Dans sa réunion d'hier, la conférence des ambassadeurs de Londres s'est prononcée, paraît-il, en faveur de la démonstration collective. Il appartient aux gouvernements de décider en dernier ressort. Quelle que soit la décision définitive, nous n'avons pas sujet de nous émouvoir. Le gouvernement français n'adhérera qu'à des mesures concertées avec Pétersbourg et Londres et conformes à la politique suivie jusqu'ici d'un commun accord avec nos alliés et amis.

PARTICIPATION DE LA FÎIANCE A LA DEMONSTRATION NAVALE CONTRE LE MONTENEGRO.

2 avril 1913.

Le gouvernement français s'est prononcé hier dans le " sens que nous faisions prévoir au sujet de la participation éventuelle à la démonstration navale dans les eaux monténégrines. D'accord avec la Russie et l'Angleterre, la France participera aux mesures décidées à l'unanimité par la conférence de Londres. Avec l'Angleterre, elle veillera à ce qu'aucune mesure ne soit prise unilatéralement par une puissance de l'autre groupe. Son action constituera donc, en même temps qu'un effort pour décider le Monténégro à se rallier à la transaction acceptée par les médiatrices, ime précaution contre le déclenchement d'une conflagration générale. Il n'y a là rien de choquant, et l'on s'explique difficilement le veto que, de certains côtés, on aurait voulu mettre à cette action. On a attribué à la Russie des intentions qu'elle n'a point. Si, pour des raisons faciles à comprendre, elle répugne à envoyer ses propres bateaux de guerre dans les eaux monténégrines, elle ne s'oppose nullement, bien au contraire, à ce que les bateaux de ses alliés et amis aillent tenir compagnie à ceux de l'Autriche- Hongrie. En réalité, la France et l'Angleterre seront ses mandataires. Une partie de l'opinion russe, il est vrai, verra d'un très mauvais œil la démonstration navale. Mais il ne s'agissait plus de savoir si cette démonstration aurait ou non lieu : elle avait été résolue à la suite de la transaction Scatari-Diakovo ; il s'agissait seulement de savoir si elle serait effectuée par T Au triche-Hongrie seule ou collective-

ment. 11 saute aux yeux que l'intérêt de la Russie, de la Triple-Entente et de l'Europe devait faire préférer l'action collective. La question n'eût pas été la même si la Russie s'était opposée à toute démonstration quelconque. Mais, étant donné ce qui s'était passé à Londres, ce ne pouvait être le cas. Dès lors, la conclusion s'imposait.

D'ailleurs, les circonstances exigeaient une prompte décision. Comme on le pressentait, le Monténégro a refusé de céder à l'invitation amicale des puissances médiatrices. Dans sa réponse il déclare qu'il ne peut ni cesser les hostilités, ni évacuer les territoires attribués en principe à l'Albanie, puisque l'état de guerre continue. Il tranche ainsi la question par la question. On sait que le roi Nicolas professe pour les usages internationaux et les arguments juridiques une souveraine indifférence. Les conditions dans lesquelles il a déclaré la guerre au mois d'octobre 'dernier illustrent assez sa manière. Il est donc oiseux de continuer avec lui une conversation diplomatique. Par contre, la Turquie a témoigné un remarquable empressement à se rendre aux désirs des médiatrices. Les représentants de ces dernières avaient remis le 31 mars à la Sublime Porte la note contenant les conditions des préliminaires de paix. Dès le lendemain i^r avril, le prince Saïd Halim a répondu que « le gouvernement impérial accepte dans leur ensemble les bases préliminaires proposées dans la susdite communication et s'en remet aux grandes puissances pour ce qui est du rétablissement de la paix ». On ne saurait trop féliciter le gouvernement ottoman de cette promptitude inaccoutumée et de l'absence de réserves dans sa réponse. Pour la première fois depuis bien longtemps, il a su prendre une décision franche. Il eût évité de grands malheurs s'il avait agi de même dans des circonstances récentes. Il n'aura pas sujet de se repentir de cet acte de sa-

gesse et de déférence. Puisqu'il a consenti sans hésiter le 'nouveau sacrifice territorial qu'on lui demandait en vue d'une prompte conclusion de la paix, les puissances médiatrices tiendront à honneur de maintenir intégralement l'article des préliminaires proposés relatif au non-payement d'une indemnité de guerre. Les deux questions se tiennent. On ne peut à la fois imposer à la Turquie un article aggravant les conditions premières et lui retirer le bénéfice du seul article qui lui soit favorable.

Page 1