‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 28 sur 112 · LE MONTENEGRO · texte numérisé non relu

LE MONTENEGRO

3 avril 1913.

L'utilité de la participation de l'Angleterre et de la France à la démonstration navale dans les eaux monténégrines apparaît de plus en plus clairement. Un à un, ceux de nos confrères qui ont tout d'abord élevé des objections contre cette opération s'y rallient. Ils sont nécessairement amenés à reconnaître qu'il serait souverainement imprudent de laisser l'Autriche-Hongrie exécuter seule, et à sa manière, les décisions prises à l'unanimité par la conférence de Londres avec l'agrément des six gouvernements représentés. Les bateaux de guerre austro-hongrois sont déjà sur place, à quelques milles des rives monténégrines. On ne sait quelles initiatives irréparables ils pourraient prendre s'ils étaient laissés seuls. Il est donc urgent de leur adjoindre des bâtiments de puissances plus désintéressées. Si Scutari venait à tomber, comme le font prévoir les dépêches annonçant la prise des forts de Taraboch, la situation devien-

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drait rapidement très grave. Il n'est pas exact de dire que la participation des puissances de la Triple-Entente à la démonstration navale n'empêchera point le Cabinet de Vienne de prendre une initiative isolée s'il le désire, puisque prétend-on, l'Autriche peut intervenir au Monténégro et en Serbie par la frontière de terre, où elle tient massées des forces considérables. De ce côté, le Cabinet de Vienne est lié par des engagements. Il a promis à la Russie de s'y abstenir de toute agression. Il ne saurait donc faire passer à ses troupes la frontière austro-monténégrine ou austroserbe sans violer un engagement formel et risquer d'encourir toutes les conséquences de cette violation. Pour Scutari, au contraire, les puissances m^édiatrices, l 'Autriche-Hongrie comprise, ont mandat d'assurer le respect de la décision commune. L'empereur François-Joseph ne s'exposerait à aucune protestation et aucune représaille s'il donniat à ses bâtiments de guerre l'ordre d'intervenir sur la côte monténégrine où albanaise. La démonstration navale prévue a pour but, en effet, non des actes de guerre contre le Monténégro, mais l'incorporation effective de Scutari dans l'Albanie. Evidemment, elle atteindra ce but plus rapidement, plus efficacement, à moins de frais et avec de moindres risques, si elle se produit avant la chute de la place. Plus on la retardera, plus on compliquera la situation . Le public doit aussi se rappeler qu'en intervenant dans cette affaire les puissances médiatrices ne causent au Monténégro aucun tort dont ce petit État ait le droit de se plaindre. En ce moment, le Monténégro cherche à déborder bien au delà de ses frontières naturelles. Jamais, à aucune époque de l'histoire, il n'a possédé Scutari où le nombre des habitants monténégrins est infime. Autrefois Scutari a été serbe, non monténégrine. La dynastie et l'État monténégrins ont actuellement des ambitions qui

ne sont justifiées ni par l'histoire, ni par la civilisation, ni par l'ethnographie. On n'aperçoit vraiment pas quelle iniquité les puissances commettraient à leur égard en limitant leurs gains dans des territoires où ils ne peuvent guère invoquer d'autres droits que leurs convenances. L'avenir dira si le Monténégro mérite de s'agrandir davantage.

On ne saurait trop répéter non plus que le gouvernement russe n'est nullement hostile à la démonstration navale. Naturellement, il ne se soucie pas de le dire très haut, de crainte d'effaroucher les slavophiles très nombreux plus portés à crier : « A bas l'Autriche ! » qu'à peser les responsabilités du gouvernement. Mais le tsar et ses ministres ont conscience de cette responsabilité. Si douloureuse que leur soit l'obligation de contrister des membres de la famille impériale et d'indisposer une partie de l'opinion russe, ils sont résolus à tenir la parole donnée à Londres. C'est ce qu'indique le communiqué suivant publié hier soir à Saint- Pétersbourg :

Étant donné la nécessité d'une démonstration navale dans les eaux monténégrines, — nécessité reconnue à la conférence des ambassadeurs de Londres — la Russie, qui ne prend pas part à cette démonstration, s'est prononcée en faveur d'une démonstration ayant un caractère international et à laquelle prendront part des navires français et italiens.

L'opinion française doit être maintenant convaincue.

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