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LA QUESTION ALBANAISE

4 avril 191 3.

Aujourd'hui tout le monde se résigne à voir la France participer à la démonstration navale dans les eaux monté-

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négrines. La note communiquée hier soir à la presse parisienne par le ministère des affaires étrangères confirme officiellement ce que nous disions ici depuis trois jours. Il est bien établi que le gouvernement russe « souhaite de voir la France et l'Angleterre s'associer à la démonstration navale des puissances ». En conséquence, afin de répondre à ce désir et de ne point laisser l'Autriche-Hongrie procéder à sa manière à des actes de coercition contre le Monténégro, Je gouvernement français a donné l'ordre au commandant de V Edgar -Quinet, qui avait été envoyé à Cor fou, de s'entendre avec le commandant des navires anglais actuellement dans les mêmes parages pour se rendre conjointement avec eux à Antivari. Comme le dit très justement ce matin M. Raymond Recouly dans le Figaro, nous n'avons pas à nous montrer plus Slaves que la Russie, protectrice naturelle des Slaves. Si déplaisante par certains côtés que soit l'opération internationale en cours, dès lors qu'elle est approuvée et encouragée par le Cabinet de Péter sbourg, nous devons en reconnaître la nécessité. Si la Russie consent à ce que Scutari reste à l'Albanie, quel intérêt la France aurait-elle à ce que cette ville fût attribuée au Monténégro } Au nom de quoi et de qui nous élèverions-nous contre l'exécution de la décision prise à l'unanimité par la conférence de Londres }

La situation balkanique et européenne ne permettait pas que l'Albanie fût partagée entre les membres de la Ligue balkanique. L'Autriche et l'Italie étaient résolues à s'opposer au partage, et la Russie n'était en mesure, ni moralement ni matériellement, d'imposer la solution définitive désirée par les Serbes et les Grecs après leurs grandes victoires. En outre, en vertu même du principe invoqué par eux pour légitimer leur guerre, les Balkaniques n'étaient pas en droit de réclamer l'annexion de pays proprement

albanais. A la réflexion ils ont dû le reconnaître. La conférence de Londres a procédé à la délimitation, à grands traits, du nouvel État, dont la création s'imposait. Elle s'est souvent trouvée fort embarrassée en face de théories, de prétentions, de traditions, d'interprétations et de statistiques contradictoires. Enfin, à l'unanimité, elle est tombée d'accord sur les points essentiels. A moins de tout remettre en question, il faut s'incliner devant ses décisions en ajournant à d'autres temps la rectification de prétendues erreurs d'appréciation. A notre avis, au lieu de s'insurger 'contre ces décisions, les Balkaniques ont surtout intérêt à se prémunir en ce moment contre un danger d'une autre nature. Il est question de demander aux Balkaniques des garanties pour ceux de leurs nouveaux sujets — et ils seront nombreux — de race ou de religion différente de celle de l'État annexant. Cela est parfaitement équitable, sous la réserve que la* souveraineté des États en question ne subira point d'atteinte et que cela ne fournira point à des tiers des prétextes d'intervention. Mais il est une contre-partie à cette condition, à savoir que la liberté religieuse la plus entière devra être garantie à tous les sujets de l'Albanie. Quand on parle des pays albanais, on doit toujours se souvenir qu'une bonne partie de leurs habitants a été albanisée et islamisée par la violence et que, dans- ces derniers temps encore, surtout sous le règne d'Abdul Hamid, toutes les forces administratives et gouvernementales ont été mises au service de l'albanisation. Aujourd'hui que la puissance ottomane en Europe s'est effondrée et que les populations sont rendues à elles-mêmes, il est tout naturel que les habitants albanisés par la force songent à revenir à la religion et aux traditions de leurs pères. Vraisemblablement beaucoup d'entre ces opprimés, tenus jusqu'ici sous l'étroite domination des beys, revendiqueront leur qualité d'orthodoxes. Il ne faut pas

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que ce mouvement naturel puisse être dénoncé à Vienne comme un ensemble de conversions violentes et qu'il soit entravé sous le prétexte de maintenir l'état national et religieux existant au moment de la transformation de l'Albanie en État autonome ou indépendant. L'Europe n'a point pour mission de maintenir ces malheureuses régions dans leur état actuel d'anarchie. Elle doit se préparer à voir l'Albanie revenir peu à peu à l'orthodoxie par suite de l'opération inverse de celle qui s'est produite quand la possession de la richesse et de l'influence locales est devenue solidaire de la qualité de musulman.

A ce propos, on lira avec un très vif intérêt deux ouvrages récents parus à Paris : le Problème albanais; par Balkanicus, et la Question albanaise, par un groupe d'auteurs, notamment MM. G. Yakchitch, de Wessélitsky et André Chéradame. On y suivra l'évolution des races et des religions en Albanie et l'on s'y convaincra que, si des raisons politiques obligent l'Europe à constituer maintenant une Albanie un peu artificielle, l'Europe doit veiller à ce que ce nouvel État mérite le droit de vivre en rachetant les fautes du passé et en respectant les libertés de tous.

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