DISCOURS DU CHANCELIER ALLEMAND AU REICHSTAG
8 avril 1913.
M. de Bethmann-Hollweg a prononcé hier devant le Reichstag un grand discours politique dont toutes les parties méritent d'être lues et retenues. Chargé de défendre un projet de loi militaire d'une envergure exceptionnelle, il a présenté un tableau de la situation générale plutôt sombre. Afin de justifier aux yeux des membres de la Chambre les énormes sacrifices qu'on réclame d'elle, il a cherché à faire vibrer la fibre patriotique avec des arguments contestables. Mais toutes ses paroles méritent d'être
SCUTARl ET NANCY
prises dans la plus sérieuse considération parce qu'elles traduisent assez fidèlement sa pensée intime et répondent certainement aux préoccupations, bien ou mal fondées, de la grande majorité du peuple allemand. M. de Bethmann- Hollweg n'a ni le caractère ni le tempérament d'un Bismarck. Il ne se livre point à des emportements calculés. Loin d'exciter et de dépasser l'opinion publique nationale dans la voie du chauvinism.e, il reste généralement en deçà. Ses appréciations publiques sur la situation internationale ne sont point des stimulants d'occasion ; on doit au contraire être assuré qu'elles résument exactement ses conversations privées avec les hommes d'État étrangers et ks • dépêches des ambassadeurs de Guillai me II à la Wilhelmstrasse. Le discours d'hier n'est pas seulement une manifeètation oratoire de circonstance ; c'est un exposé réfléchi de la politique allemande à l'adresse de tous les pays aussi bien que de l'Allemagne.
Une à une, le chancelier de l'empire a énuméré les raisons de renforcer la puissance militaire de l'Allemagne de manière à « assurer son avenir » : les transformations balkaniques, la rivalité entre Slaves et Germains, les progrès du panslavisme en Russie et du chauvinisme en France, la nécessité d'être éventuellement en mesure de faire victorieusement front à l'ennemi à l'Est et à l'Ouest en même temps. Parmi ces raisons, qui ne sont pas toutes convaincantes, nous devons relever particulièrement celle qui concerne la France. M. de Bethmann-Hollweg n'a pas eu le mauvais goût, auquel se sont abandonnés des publicistes sans scrupule, de présenter comme une des justifications du nouveau projet militaire allemand le projet de rétablissement du service de trois ans en France. Il a déclaré que celui-ci était aussi peu une provocation à l'Allemagne que le projet allemand une provocation à la France. Mais, malgré son appa-
Il8 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
rence d'impartialité, cette comparaison est encore injuste. Le projet français n'a été conçu qu'après la mise en vigueur de deux lois de renforcement de l'armée allemande et l'annonce d'une troisième. Les deux premières ont été préparées et exécutées avant qu'il fût question de remaniements dans les Balkans et après que l'introduction du service de deux ans en France avait notoirement affaibli toute notre organisation militaire. Si M. de Bethmann-Hollweg avait voulu être tout à fait exact, il aurait dû reconnaître que les renforcements successifs de l'état militaire allemand, le dernier comme les deux précédents, étaient beaucoup moins dns à des modifications du statut européen qu'au souvenir de certaines déceptions diplomatiques et à la conscience, de plus en plus vive en Allemagne, que le prestige de la politique impériale avait subi des atteintes à la suite d'une série de fausses manœuvres.
M. de Bethmann-Hollweg s'est plaint de la recrudescence du chauvinisme français en termes modérés et en rendant en même temps hommage aux intentions pacifiques de notre gouvernement. Mais convient-il bien à nos voisins de l'Est de récriminer contre le chauvinisme d 'autrui ? L'industrie du patriotisme est partout déplorable et nous ne nous sommes point fait faute d'en blâmer les manifestations chez nous. Mais, dans ces quarante dernières années, c'est en Allemagne qu'elle a le plus prospéré, qu'elle a reçu le plus d'encouragements. En France, au contraire, le patriotisme dans le sens militaire du mot était tombé si bas pendant une certaine période que l 'antimilitarisme était devenu sous les ministères combistes une sorte de doctrine gouvernementale. C'est la politique allemande, c*est le désir de profiter de notre affaiblissement moral et matériel pour nous imposer des choses inacceptables, qui ont tiré la France de cette répugnante léthargie. Si ce que
le chancelier de l'empire appelle notre chauvinisme a subi ces derniers temps une nouvelle poussée, c'est sous le choc d'Agadir. En face des productions chauvines françaises, M. de Bethmann-HoUweg devrait aussi mettre en ligne de compte l'immense littérature pangermaniste qui, sous toutes les formes, depuis bien des années, excite brutalement la population allemande surabondante à venir prendre en France ce qui lui manque chez elle. Chez nous, le chauvinisme a quelques éclats fâcheux, intermittents d'ailleurs ; en Allemagne, il est érigé en doctrine, enseigné et propagé suivant les méthodes scientifiques chères à nos voisins.
En dehors des arguments d'ordre politico-militaire, le discours d'hier contient des indications précieuses sur la situation diplomatique actuelle. Le chancelier s'est déclaré résolu à coopérer de la manière la plus énergique à l'exécution des décisions des puissances relatives aux Balkans et il a ajouté un peu plus loin : « Je n'ai pas besoin de faire ressortir que nous témoignerons notre fidélité envers notre alliée l 'Autriche-Hongrie aussi au delà de l'appui diplomatique. » Ces paroles graves doivent être complétées par celles-ci : « Je ne veux pas dire qu'à aucun moment la guerre ait été immédiatement à nos portes ; mais, à plusieurs reprises, il a fallu aux Cabinets intéressés tout le sentiment de kur responsabifîté pour enlever aux divergences d'opinion et aux oppositions d'intérêts le caractère aigu qui aurait pu provoquer une explosion violente. » Presque à la même heure, à la Chambre des Conmiunes, Sir Edward Grey disait : « La conclusion de l'accord relatif à l'Albanie et à Scutari était essentiel pour la paix de l'Europe et, à mon avis, il a été conclu juste à temps pour maintenir la paix entre les grandes puissances. » Qu'on rapproche ces textes et qu'on ose encore dire que le gouvernement français a eu tort d'accepter de participer à la démonstration
navale dans les eaux monténégrines. Les Cabinets ne sont pas seuls à assumer des responsabilités. La presse qui agit sur l'opinion publique en a aussi. Si nos journaux se soucient d'échapper à l'accusation de chauvinisme qu'on est déjà trop disposé à diriger contre eux, ils devront sincèrement réfléchir avant de soulever l'opinion contre la seule politique raisonnable qu'il soit possible de suivre aujourd'hui.