LA RESISTANCE DU MONTENEGRO
9 avril 1913.
L'exécution de la décision de la conférence de Londres relative au blocus des côtes monténégrines commence à produire d'heureux effets. Les Serbes procèdent au rapatriement des nouvelles troupes de renfort qui étaient prêtes à partir de Salonique pour Saint- Jean de Médua. Les opérations militaires devant Scutari semblent arrêtées.. Même en Thrace, l'armée bulgare ne se presse point de pousser ses avantages et de préparer le grand assaut des lignes de Tchataldja ; il parait d'ailleurs qu'elle est menacée d'une épidémie cholérique. En sofnme, il a suffi que l'Europe manifestât un peu d'énergie pour obtenir ]des résultats. Elle en aurait obtenu de meilleurs et de plus rapidessi l'on n'avait essayé par des arguments déplorables d'empêcher au dernier moment une opération nécessaire. Par exemple, on aurait pu prévenir l'arrivée devant Scutari des troupes serbes débarquées à Saint- Jean de Médua au moment où les navires de l'escadre internationale attendaient à Corfou des instructions définitives. Les bateaux grecstransportant les régiments serbes n'auraient certainement
pas cherché à forcer le blocus et le roi Nicolas aurait mieux compris l'inutilité de son obstination. Nos contradicteurs ne nous opposent plus que deux arguments : pour localiser la guerre, les grandes puissances devraient attendre qu'elle fût terminée ; pour ne pas affaiblir la force de leurs décisions et en poursuivre l'entière réalisation, elles devraient attendre que les belligérants eussent conclu la paix. En somme, dans ce système soumis à l'aréopage européen, il faudrait intervenir seulement après que tout serait consommé. On voit la belle révérence que tireraient alors à dame Europe les belligérants. Non, le ridicule n'est pas du côté des partisans de la démonstration navale.
L'odieux non plus. Comme l'a dit très exactement avanthier Sir Edward Grey aux Communes, la guerre poursuivie par le Monténégro n'est plus dans sa phase actuelle une guerre de libération ; c'est une guerre de conquête. Elle n'est même pas menée dans l'intérêt du Monténégro. On se demande encore en vertu de quel droit ce petit Etat, fragment minuscule du peuple serbe, prétend annexer des populations non-serbes plus considérables que sa propre population. Né d'hier à la vie internationale, il a les ambitions de vieux Etats. Son souverain comprend ou expose très mal les intérêts de son pays ; en réalité, tous les efforts de Nicolas I^^ en ce moment tendent à faire confondre par le public la question nationale avec la question dynastique. Le Monténégro ne peut s'agrandir au Sud, autour de Scutari, qu'en cessant d'être un État slave ; si peu qu'il absorbe d'Albanais en plus de ce qu'on est disposé maintenant à lui céder, il contiendra plus d'Albanais que de Serbes ► Scutari, capitale du Monténégro, serait un ccr.tresens. Comment le gouvernement monténégrin vivrait-il et feraitil régner l'ordre slave dans cette ville albanaise? Nicolas 1er n'hésiterait peut-être pas à transformer le caractère
de la population de la région par des moyens de son crû. Mais voilà précisément ce que l'Europe ne veut pas. Elle ne veut pas que la paix balkanique soit suivie d'une guerre albanaise dont nul ne saurait prédire la durée. Autant est digne d'admiration l'héroïsme des Monténégrins résistant pendant des siècles à l'invasion musulmane dans leurs réduits alpestres, autant les tentatives d'assujettissement violent de populations musulmanes ou catholiques par le Monténégro méritent la réprobation. Nous sommes très loin d'être les admirateurs et les défenseurs des hommes et des mœurs d'Albanie. Mais, par suite de fatalités historiques, le pays albanais est en ce moment dans un état tel que son sort définitif ne peut être jfixé. Il faut donc se résigner à y organiser du provisoire en attendant que l'expérience du temps permette d'y créer du définitif. Nous le répétons, ce qu'il est urgent de garantir en Albanie, c'est la liberté individuelle, la faculté pour chacun de conserver le statut national et religieux que les hasards de la politique lui ont donné ou de revenir au statut antérieur à la domination albano-musulmane.
Les arguments « alimentaires » dont le roi Nicolas fait si grand bruit dans ses télégiammes sensationnels ne valent rien. Dès que la paix sera conclue, si ses conditions sont bien celles qu'on prévoit, les Monténégrins pourront sans péril ni entrave descendre de leurs montagnes dans les vallées qui leur seront cédées et dans tout le pays serbe. Toute la Serbie leur sera ouverte. Désormais leur avenir se confondra avec celui de la Serbie. Sans doute le rôle de la dynastie monténégrine ne sera pas destiné à grandir. Mais l'intérêt personnel de Nicolas I^ et celui de l'Europe sont deux choses différentes. La dynastie monténégrine a des racin«s très superficielles et son prestige est médiocre au Monténégro même. Elle ne compte que par d'illustres
alliances. Si les grandes familles souveraines auxquelles elle se trouve unie ne croient pas devoir se solidariser avec Nicolas I®'^, pourquoi l'Europe, pourquoi la France se montrerait-elle plus monténégrine qu'elles ?