COMMUNIQUE RUSSE SUR L AFFAIRE MONTENEGRINE
II avril 1913.
Le ministre des affaires étrangères russe a publié hier, à 'Pétersbourg, un communiqué qui a une importance de premier ordre. Il s'impose à l'attention par les faits qu*il expose et par les raisons qui motivent à l'heure actuelle sa publication. Sans doute il apprendra peu de chose aux observateurs de sang-froid qui ont suivi le développement logique de la crise orientale. Mais, dans ces derniers temps surtout, l'opinion publique a été si fâcheusement troublée, on lui a présenté de certains côtés les choses et les hommes sous un jour si faux, qu'une remise au point de la part de personnes autorisées était devenue nécessaire. A entendre certains champions, ordinaires ou occasionnels, des causes prétendues généreuses, on aurait pu croire en France que le gouvernement français sacrifiait les intérêts slaves aux intérêts germaniques et que la démonstration navale dans les eaux monténégrines portait un coup mortel à notre influence en Russie et dans les Balkans. La vérité, que nous avons dite, était juste à l'opposé : la France et la Russie suivaient une politique identique et, en s 'abstenant de céder à des sollicitations irréfléchies en faveur d'un souverain qui abusait de sa faiblesse, le Cabinet de Pétersbourg défendait les véritables intérêts
slaves. Mais il était bon que cela fût dit netement par le gouvernement russe lui-même. L'exposé de M. Sazonof ne laisse rien à désirer à cet égard. En outre, il révèle, à qui sait lire cette sorte de documents, à quel point le péril de guerre a été proche de nous.
Le communiqué rappelle tout d'abord les conditions essentielles dans lesquelles s'est ergsgée l'action diplomatique de l'Europe au début de la crise : désintéressement territorial des grandes puissances et renonciation à toute action isolée de leur part. Pendant toute la guerre, les efforts des puissances pacifiques ont tendu constamment à maintenir intacts ces deux principes. Ils ont heureusement abouti jusqu'ici. Restait la question de l'Albanie qui mettait en opposition de graves intérêts. Après de pénibles négociations, où la question de paix et de guerre était en jeu, les grandes puissances finirent par tomber d'accord sur un compromis : Prizrend, Ipek, Dibra et Diakovo aux Slaves ; Scutari à l'Albanie. Cette décision transactionnelle une fois prise, solennellement prise, il fallait assurer son exécution. Seules des personnes irresponsables et plus soucieuses de grosse popularité que du respect de la parole donnée pouvaient inciter les gouvernements représentés à la conférence de Londres à se dérober à des engagements positifs pris à l'unanimité après très mûre réflexion. Aussi l'empereur de Russie ne songea-t-il point un seul instant à un stratagème indigne du souverain d'un grand pays et de tout honnête homme. Il invita, sans perdre un moment et dans les termes les plus pressants, les plus catégorioqiues^ le roi Nicolas à se conformer à la décision irrévocable des puissances. Toutes ces démarches étant restées infructueuses, le gouvernement russe ne pouvait pas s'opposer et ne s'opposa point « à l'exécution des mesures devenues nécessaires )>.
Quelles considérations auraient pu l'arrêter ? Les égards envers un souverain allié à la famille impériale ? Mais qui est ce souverain et quels égards lui doit-on ? A mots couverts, le communiqué contient un réquisitoire terrible ■contre lui. Nicolas I^^", lit-on, a tout d'abord manqué à l'engagement formel de prévenir la Russie au cas où il voudrait déclarer la guerre. Il recevait des subventions sans en fournir la contre -partie. Il poursuivait exclusivement des fins personnelles. « Il basait ses calculs sur une immixtion de la Russie et des grandes puissances dans les affaires balkaniques et même sur une guerre européenne. » Voilà la vérité, qu'on ne saurait trop crier : Nicolas P^ de Monténégro aurait mis et, s'il le pouvait, mettrait le feu aux quatre coins de l'Europe pour satisfaire son avidité. Et sur quoi portaient ses convoitises ? Etait-ce sur une portion de territoire national à reconquérir, sur des populations slaves à délivrer, sur des frères orthodoxes à faire rentrer dans le giron de l'Église } « Scutari, dit le ministre des affaires étrangères du grand empire slave, est une ville purement albanaise et le siège d'un archevêché catholique. » Mais peut-être, dira-t-on, le Monténégro, pays d'essence supérieure, était appelé à régénérer les Albanais. « Les Monténégrins, dit le communiqué, ont été incapables d'assimiler plusieurs milliers d'Albanais catholiques ou musulmans qui s'établirent à l'intérieur des frontières du Monténégro fixées il y a 35 ans. » Ainsi le Monténégro n'a pu assimiler, sous aucun rapport, les quelques milliers d'Albanais annexés en 1878 et il prétend en annexer cette fois plus de cent mille! Continuons de lire le communiqué et voyons s'il ne confirme pas tout ce que nous avons dit ici à ce sujet : « L'annexion d'une partie du sandjak de Scutari ne ferait qu'affaiblir considérablement le Monténégro par l'adjonction à des Monténégrins peu nombreux de cent mille
hommes étrangers à leur religion, à leur sang et à leur langue. Le Monténégro serait ainsi menacé de devenir une Albanie monténégrine. » Et le communiqué fait ensuite allusion à une situation bien connue : « La réunion au Monténégro d'un nombre considérable de catholiques romains aurait pu fournir à ce pays l'occasion de resserrer ses liens avec l'étranger, ce qui aurait facilité la pénétration des influences extérieures ». Cela signifie : le Monténégro agrandi d'une partie de l'Albanie tendait à devenir autrichien. Cette perspective n'était pas pour effrayer le roi Nicolas, habitué à se jeter alternativement dans les bras du tsar et dans ceux de l'empereur François-Joseph. Mais, on le comprend, le gouvernement russe ni aucun gouvernement de la Triple- Entente ne se souciait de courir les risques d'une conflagration générale pour sanctionner un pareil résultat.
Mieux que les avocats intermittents du slavisme en Occident, la Russie, grande puissance slave orthodoxe, connaît les intérêts des Slaves et des orthodoxes. On peut donc être assuré que le gouvernement français reste fidèle à la fois à son alliance avec la Russie et à ses sympathies envers les Balkaniques en participant à l'exécution des mesures arrêtées à l'égard du roi Nicolas. Le Montenegra n'est pas seul en cause ; en l'obligeant à s'incliner devant la volonté commune des grandes puissances, on rend en réalité un signalé service à ses trois alliés que son ^obstination jette en un embarras singulier. La Serbie, notamment, a rempli son devoir d'alliée, tout son devoir, avec un admirable désintéressement : elle le remplirait encore. Mais cette remarquable fidélité met en jeu son existence même et le sort des Balkans, Peut-on douter qu'elle ressente un véritable soulagement si l'Europe lui épargne l'accomplissement d'une tâche périlleuse } Après avoir lu le communiqué russe personne ne pourra plus nier que la démonstra-
tion navale, objet de tant de récriminations, constitue une mesure légitime, équitable et de sage prévoyance.